GASTON, ANTOINETTE
GASTON
La bonne promenade , la bonne bouffée de printemps ! on se croirait en avril.
ANTOINETTE
Vous ne vous êtes pas trop ennuyé, vraiment ?
GASTON
Avec vous , ma chère ? Vous êtes tout simplement la plus charmante femme que je connaisse.
ANTOINETTE
Des compliments, monsieur?
GASTON
Non pas! la vérité sous sa forme la plus brutale. Quelle jolie excursion j'ai faite dans votre esprit ! que de points de vue inattendus 1 que de découvertes! je vivais auprès de vous sans vous connaître, comme un Parisien dans Paris.
ANTOINETTE
Je ne vous déplais pas trop ?
GASTON
C'est à moi de vous faire cette question. Je ressemble à un campagnard qui a hébergé une reine déguisée ; tout à coup la reine met sa couronne et le rustre confus s'inquiète de ue pas lui avoir fait plus de fête.
ANTOINETTE
Rassurez- vous, bon villageois , votre reine n'accusait que son incogniiu.
60 LE GENDRE DE xM. POIRIER.
GASTON
Pourquoi l'avoir si longtemps gardé, méchante? Est-ce par coquetterie et pour faire nouvelle lune? Vous avez réussi; je n'étais que votre mari, je veux être votre amant.
ANTOINETTE
Non, cher Gaston, restez mon mari; il me semble qu'on peut cesser d'aimer son amant, mais non pas d'aimer son mari.
GASTON
A la bonne heure, vous n'êtes pas romanesque.
ANTOINETTE
Je le suis à ma manière; j'ai, là-dessus, dos idées qui ne sont peut-être plus de mode , mais qui sont enracinées en moi comme toutes les impressions d'enfance ; quand j'étais petite fille, je ne comprenais pas que mon père et ma mère ne fussent pas parents; et le mariage m'est resté dans l'esprit comme la plus tendre et la plus étroite des parentés. L'amour pour un autre homme que mon mari , pour un étranger , me paraît un sentiment contre nature.
GASTON
Voilà des idées de matrone romaine, ma chère Antoinette; conservez-les toujours pour mon honneur et mon bonheur.
ANTOINETTE
Prenez garde! il y a le revers de la médaille! je suis jalouse, je vous en avertis. Comme il n'y a pour moi qu'un homme au monde, il me faut toute son affection. Le jour oii je découvrirais qu'il la porte ailleurs, je ne ferais ni plainte ni reproche, mais le lien serait rompu ; mon mari redeviendrait tout à coup un étranger pour moi... je me croirais veuve.
GASTON, à part.
Diable ! (Haut.) Ne craignez rien à ce sujet, chère Antoinette... nous allons vivre comme deux tourtereaux, comme Philémon et Baucis, sauf la chaumière... Vous ne tenez pas à la chaumière?
ANTOINETTE
Pas le inoios du monde.
GASTON
Je veux donner une fête splendide pour célébrer notre mariage, je veux que vous éclipsiez toutes les femmes et que tous les hommes me portent envie.