Théâtre: Le candidat. Le château des coeurs
Nous avons cru devoir le faire précéder d'un Portrait gravé à l'eau -forte d'après le dessin de M. de Liphart : les admirateurs du grand romancier y trouveront son expressive physionomie, que la gravure n'avait point popularisée de son vivant.
L'Étude consacrée à Gustave Flaubert, Étude qui sert de préface à ce volume, est
Il AVIS DE l'éditeur.
détachée du beau livre de M. Paul Bourget : Essais de Psychologie contemporaine.
Nous remercions ici notre ami de, l'obligeance qu'il a eue de mettre à notre disposition ce remarquable fragment de critique littéraire et morale.
GUSTAVE FLAUBERT
,u cours de ces études sur les manifestations littéraires de la sensibilité contemporaine, j'arrive à parler d'un artiste qui, précisément, lutta, toute son existence durant, contre V infiltration de la sensibilité personnelle dans la littérature. Depuis les années d'apprentissage, oii ses amis, Bouilhet, Du Camp, Le Poitevin, l' écoutaient développer les projets de sa superbe adolescence, jusqu'à la période
IV GUSTAVE FLAUBERT
de travail lucide et à demi découragé, Gustave Flaubert na pas varié sur ce point de son esthétique, à savoir : « que toute œuvre est condamnable où l'auteur se laisse deviner... » Un poète, à ses yeux n'était véritablement le poète, le créateur, — au sens étymologique et large du mot, — que s'il demeurait extérieur au drame raconté, s'il montrait ses héros sans rien révéler de lui-même. Aussi Flaubert est-il l'homme de lettres de ce siècle qui a le moins souvent écrit lasyllabeieà latête de sa phrase, cette syllabe dont l'égoïsme tyrannique révoltait déjà Pascal : « Le moi est haïssable » , dit un fragment célèbre des Pensées. Mais le moraliste ajoute aussitôt : « Vous, Mitton, le couvre:^, vous ne Z'osfq pas pour cela... » Flaubert, de mème^ a couvert son moi. Il ne l'a pas été de son œuvre. Il en est de la pudeur littéraire comme de la pudeur physique. Le vêtement, fùt-il de bure comme une robe de nonne, ou de soie molle comme un peignoir du matin, qui dérobe les formes fines et gracieuses d'un corps de femme, les indique encore et trahit leur souplesse. Le vêtement de phrases qui vêt la sensibilité d'un écrivain a, lui aussi, ses trahisons et ses indications. Dans la préface qu'il a mise aux Dernières Chansons du laborieux Louis Bouilhet, n'est-ce pas Flaubert qui a dit du littérateur que o les accidents du monde lui apparaissent tous transposés comme pour l'emploi d'une illusion à décrire ? » Et cette illusion ne varie-t-elle pas avec les têtes qui l'élaborent ? Chacun de nous aperçoit
non pas l'univers, mais son univers; non pas la réalité nue, mais, de cette réalité, ce que son tempérament lui permet de s'approprier. Nous ne racontons que notre songe de la vie humaine, et, en un certain sens, tout ouvrage d'imagination est une autobiographie, sinon strictement matérielle, du moins intimement exacte et profondément significative des arrière-fonds de notre nature. Notre pensée est un cachet qui empreint une cire, et ne connaît de cette cire que la forme qu'il lui a d'abord imposée. Flaubert n'a pas échappé à la loi essentielle de notre intelligence. A travers tous ses livres, une même sensibilité se retrouve, très caractérisée et traduisant une aperception tout à fait personnelle des événements qu'elle colore de ses nuances, toujours les mêmes. J'essayerai de signaler celles d'entre ces nuances qui me paraissent plus particulièrement correspondre à des états nouveaux de V Ame contemporaine; — celles qui font de Gustave Flaubert un chef de file pour quelques jeunes hommes. — Dix mille, ou mille, ou cent, qu'importe ? Ne me suis-je pas condamné à l'analyse de l'exception, et, si l'on veut, à la nosographie, lorsque f ai entrepris la recherche des singularités psychologiques éparses dans l'œuvre de nos écrivains les plus modernes; — je veux dire ceux qui datent, qui marquent une découverte nouvelle dans cette science de goûter la vie amèrement et doucement, à laquelle se réduit peutêtre tout l'Art?...
VI GUSTAVE FLAUBERT