‹ Théâtre: Le candidat. Le château des cœursChapitre 2 sur 160 · DU ROMANTISME · texte numérisé non relu

DU ROMANTISME

Un peu de réflexion suffit -pour reconnaître que l'influence la plus profondément subie par Gustave Flaubert fut celle du romantisme finissant. Alors même que les Souvenirs de M. du Camp ne nous auraient point révélé cette profondeur d'influence; quand nous n'aurions pas cette lettre à Louis de Cormenin, où l'auteur futur de Madame Bovary salue dans Néron « l'homme culminant du monde ancien », et formule la plus décisive profession de foi romantique, tout eût indiqué cette éducation première, dans la personne, dans les amitiés, dans les enthousiasmes, dans les procédés aussi du grand écrivain. La façon d'aller et de venir de ce géant à longues moustaches, la forme de-ses chapeaux, la coupe de ses pantalons a la hussarde, l'enflure de sa voix, surtout, et l'ampleur de ses gestes^. rappelaient, par une évidente analogie, le je ne sais quoi d'un peu théâtral, même dans la bonhomie, dernier reste d'un amour passionné du grandiose, qui éclate che\ tous les survivants de cette époque dont Frederick fut l'acteur typique. Comme les initiés de 1830,

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Flaubert prononçait les syllabes du nom de Victor Hugo avec vénération. Celui de ses aînés qu'il fréquenta le plus habituellement , et qu'il aima le mieux, fut Théophile Gautier, le « romantique opiniâtre », comme il s'appelait dans la pièce des Émaux et Camées :

Les vaillants de mil huit cent trente,

Je les revois tels que jadis.

Comme les pirates d'Otrante,

Nous étions cent, nous sommes dix!...

Qjioique enrôlé sur le tard de la campagne, Flaubert était bien demeuré un de ces dix par son horreur du bourgeois, son adoration des métaphores truculentes, ses griseries de couleurs et de sonorités. Des phrases de Chateaubriand l'exaltaient. Il en récitait les magnifiques périodes avec cette voix de tonnerre qu'il définissait lui-même, quand il disait : tt Je ne sais qu'une phrase est bonne qu'après l'avoir fait passer par mon gueuloir...» Ceux qui l'ont approché se souviennent du frémissement avec lequel il criait, plutôt encore qu'il ne la déclamait, cette mélopée sur la lune, dans Atala : a ... Elle répand dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime â raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. » Volontiers Flaubert aurait voué à l'exécration de la postérité l'honnête Morellet, qui commenta jadis ce passage : « Je demande ce que c'est que le grand secret de mélancolie que la

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lune raconte aux chênes ? Un homme de sens, en lisant cette phrase recherchée et contournée, en reçoit-il quelques idées nettes ? » Qu'aurait pensé le classique abbé de cette autre cantilène sur le clair de lune qui se trouve au chapitre Xlîl de la seconde partie de Madame Bovary : « ...La tendresse des anciens jours leur revenait au caur, abondante et silencieuse comme la rivière qui coulait, avec autant de mollesse qu'en apportait le parfum des seringas, et projetait dans leurs souvenirs des ombres plus démesurées et plus mélancoliques que celles des saules immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. » L'abbé eût rangé l'auteur de ce morceau de prose, si musicalement exécuté, dans la coupable école littéraire où il avait déjà rangé le premier, — et, pour une fois, il aurait eu raison.

On se tromperait, me semble-t-il, en apercevant dans ce romantisme de Flaubert un simple fait de rhétorique. Et d'ailleurs, quand il s'agit d'un homme qui a vécu pour les lettres, uniquement, les faits de rhétorique sont aussi des faits de psychologie, tant les théories d'art se mêlent intimement à la personne, et la façon d'écrire à la façon de sentir. Pour bien comprendre les origines de beaucoup d'idées et de beaucoup de sensations de Flaubert, il faut donc décomposer ce mot de romantisme et le résoudre dans les divers éléments qu'il représente. La tâche est moins aisée qu'on ne croirait, car ce mot, comme tous les termes à la fois synthétiques et vagues où se résument des sentiments en voie de

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formation, ci fait boule de neige depuis son origine, et s'est tour â tour grossi des significations les plus contradictoires. Il paraît avoir désigné d'abord l'impression des paysans vaporeux et de la poésie songeuse du Nord, par contraste avec les paysages à vives arêtes et la poésie à lignes précises de nos contrées latines. On disait communément, au commencement du siècle, que l'Ecosse abonde en sites romantiques. Aux environs de 1830, le mot traduisait, en même temps qu'une révolution dans les formes littéraires, tout un rêve de la vie, â la fois très arbitraire et très exalté, surtout sublime; au lieu qu'aujourd'hui, et sous l'influence inévitable d'une réaction prévue, ce cri de ralliement des novateurs d'il y a cinquante ans est devenu le synonyme d'enthousiasme factice et de poésie conventionnelle. L'histoire qui ne se soucie ni des ferveurs ni des dénigrements, gardera le mot, et très vraisemblablement adoptera, avec une faible variante, la définition que Stendhal donnait dans son pamphlet sur Racine et Shakespeare : « Le Romanticisme (sic) est l'art de présenter aux peuples les oeuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible... » Actuel? Stendhal écrit en 1820. Les jeunes Français de cette époque s'inventèrent des raisonnements et des sentiments si peu analogues aux raisonnements et aux sentiments de leurs pères du xviii* siècle, qu'une étiquette nouvelle devint nécessaire. Un Idéal s'éla-

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bora, aujourd'hui disparu avec la génération qui le conçut à son image. Cet Idéal enveloppe l'essence de ce que fut le Romantisme : c'est lui dont Flaubert subit la fascination lorsque , du fond de sa province, il lut et relut les poètes nouveaux et s'intoxiqua pour toujours de leurs imaginations extraordinaires et dangereuses.

Un premier caractère de l'Idéal romantique est ce que je nommerai, faute d'uu terme plus précis : l'exotisme. Victor Hugo écrit les Orientales, Alfred de Musset compose les Contes d'Espagne et d'Italie, Théophile Gautier transporte son Albertus

Dans un vieux bourg flamand, tels que les peint Teniers.

La fuite et la haine du monde moderne et contemporain se manifestent par des fantaisies de la plus bijarre archéologie. Les romans goguenards que ce même auteur ci'Albertus a réunis sous le titre de : Les Jeune-France, décrivent très exactement cette manie du décor lointain, et la fine ironie du conteur accuse mieux les lignes du portrait. C'est qu'en effet, dès l'entrée du siècle, un bouleversement européen a contraint l'Ame française de passer les frontières et de traverser le spectacle varié du vaste monde. Les guerres de la Révolution et de l'Empire ont fait terriblement voyager notre peuple, par nature casanier comme il est économe. Parmi les hommes mûrs qu'un jeune curieux de 1820 ren-

contre dans un salon, et qu'il entend causer, beaucoup ont fait campagne et vu l'Autriche, l'Allemagne, l'Italie, la Russie, l'Espagne, parfois l'Egypte. D'autres ont vécu les longues années de V émigration en Angleterre, ou sur les bords du Rhin, dans les villes qui sentent le tilleul, comme Coblence aux beaux soirs d'été, auprès des châteaux écroulés des hauts barons du moyen âge. Beaucoup ont dû apprendre les langues. Plusieurs ont découvert des littératures. Ils ont plus ardemment admiré, grâce à l'attrait de la nouveauté, l'étrange imagination germanique, si différente de notre imagination traditionnelle. De cette expérience, multipliée et variée à l'infini, sortira plus tard l'esprit critique, particulier à notre xix* siècle érudit et compliqué. Une vérité apparaît, confuse encore et enveloppée, mais déjà perceptible, à savoir : qu'il y a beaucoup de façons légitimes, bien que contradictoires, de rêver le rêve de la vie. Le romantisme est la première intuition de cette vérité, certainement plus favorable â la science qu'à la poésie, et au dilettantisme qu'à la passion. Pourtant les romantiques se croient des créateurs et non pas des critiques. S'ils ouvrent la voie aux historiens de l'heure présente et à la vaste enquête de nos psychologues, c'est d'une façon naïve et involontaire. Les jeunes ribauds en gilet rouge qui vident des bowls de punch pour imiter lord Byron, qui laissent pousser leurs chevelures comme des rois mérovingiens, qui sacrent avec des jurons du xv* siècle, ne se doutent guère

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qu'ils sont les pionniers d'un âge d'exégèse et de documents. Il en est ainsi néanmoins. Ces adorateurs des milieux étrangers et des siècles disparus font la même besogne que nous nous essayons à réaliser aujourd'hui. Ils se figurent des civilisations contradictoires et s'efforcent de les pénétrer. Seulement, nous travaillons à comprendre ce qu'ils travaillaient â sentir ou mieux à s'approprier. Là où nous apportons le désintéressement intellectuel dont Gathe a le premier donné l'exemple, nous appliquant à nous renoncer nous-même, dépouillant notre sensibilité, prêtant notre personne, — les Romantiques apportaient les exigences d'une passion frémissante et jeune. Ils voulaient, non pas se représenter les mceurs d'autrefois et les âmes lointaines, mais vivre ces mceurs, mais avoir ces âmes, si bien que, par une inconsciente contradiction, ces fanatiques de l'exotisme étaient en même temps les plus personnels des hommes, les plus incapables de s'abdiquer eux-mêmes pour se transformer en autrui.

C'est là un second caractère de l'Idéal romantique : l'infini besoin des sensations intenses. La Révolution et l'Empire n'ont pas eu pour seul résultat des promenades pittoresques à travers l'Europe; les âmes ont reçu le contre-coup des tragiques événements de l'épopée républicaine et impériale. Elles en sont demeurées toutes troublées, en proie à d'étranges malaises. Des nostalgies de grandeur devaient hanter et hantèrent les songes de ces enfants conçus entre deux batailles, qui avaient vu

Murât cavalcader en habit rose, le maréchal Ney passer avec « ses cheveux blonds et sa grosse figure rouge » *, et l'empereur fiatter, avec sa main de femme, le col de sa monture favorite. Les coups de canon de ces années-lâ ne tuèrent pas seulement des envahisseurs du sol natal; ils annoncèrent la fin d'une sensibilité, parce qu'ils annonçaient la fin d'une société. Les analyses ténues, la jolie et frêle littérature de salon, les correctes inventions de l'âge classique ne pouvaient plus satisfaire des tètes où flamboyait le souvenir des drames réels, des véritables tragédies, des vivants romans de l'époque héroïque. Alfred de Musset, dans les premières pages de la Confession d'un Enfant du siècle, a bien montré la détresse des jeunes gens d'après 1815 et leur inexprimable malaise, — détresse et malaise que les imaginations désordonnées du romantisme consolèrent à peine. Ajoute^ que, pour la première fois, les plébéiens arrivaient à la royauté du monde, s'emparant des jouissances et supportant les souffrances d'une civilisation très avancée, avec des âmes toutes neuves. Ajoute-^ que, pendant des années, l'éducation classique avait été interrompue. La poussière des livres anciens, si dense et enveloppante, n'avait plus séparé les jeunes hommes de l'àpre expérience personnelle. Toutes ces influences, et d'autres encore, — telles qu'une surabondance

*Beyle, la Chartreuse de Parme. — Henri Heine, /e Tambour Legrand.

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de la sève physique, enrichie par les sélections de la guerre et fortifiée par la vie active, — produisirent une lignée de créatures inquiètes, effrénées, vigoureuses, qui divinisèrent la passion. Non seulement l'Idéal romantique supposa un décor complexe et contradictoire, mais il exigea dans ce décor des âmes toujours tendues, des âmes excessives, et capables d'un renouvellement constant de leurs émotions. On acquerra une notion de ces exigences en étudiant^ du point de vue psychologique, ces trois Itfres parus â quelques années de distance l'un de l'autre, et les plus réfléchis peut-être d'alors : le Volupté de Sainte-Beuve, la Mademoiselle de Maupiii de Gautier, le Rouge et Noir de Stendhal. Les trois héros en sont surhumains : le premier, Amaury, par son inépuisable effusion mystique ; le second, d' Albert, par son infatigable élan vers le Beau; le troisième, Julien, par l'intarissable jet de sa volonté. La consommation d'énergie sentimentale que fait chacun d'eux est inconciliable avec les lois de n'importe quel organisme et de n'importe quel développement cérébral. Aussi les écrivains ontils façonné leurs personnages, non point d'après nature, mais à l'image de leur rêve intérieur, qui leur était commun avec les déchaînés de la génération nouvelle.

Il est des conceptions de l'art et de la vie qui sont favorables au bonheur de ceux qui les inventent ou qui les subissent. Il en est dont l'essence même est la souffrance. Constitué par les deux élé-

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