‹ Théâtre: Le candidat. Le château des cœursChapitre 116 sur 160 · PAUL, DOMINIQUE, L'INCONNU · texte numérisé non relu

PAUL, DOMINIQUE, L'INCONNU

(Paul est reste accoudé, rêvant.)

L' I N C O N N U , montrant le punch.

Vraiment, Monsieur, est-ce que je n'aurai point l'avantage...

DOMINIQUE, d'un ton engageant.

Voyons, mon pauvre maître. . . pas dé fierté ! . . .

PAUL se lève.

Il n'en faut plus avoir, c'est vrai !

// t'assoit à la petite table près de Vineonnu et de Dominique.

LINCONNU.

Ainsi, vous venez chercher forlune dans la grande ville?...

PAUL

Qui vous l'a dit?

L'INCONNU

Vous-même !

PAUL

Comment cela?

L'INCONNU

Tout à l'heure, quand vous causiez avec votre domestique ! . . .

II me semblait cependant...

L'INCONNU

Pardonnez! je sais tout!... et comme mon industrie. Monsieur, consiste à tenir un bureau de renseignements universels et à faire un vaste courtage dans les différentes classes de la société, il y va de mon intérêt de vous ser\'ir.

DOMINIQUE

Voilà da la franchise au moins!

L'INCONNU

Monsieur se propose de chercher un emfiloi dan? une administration quelconque?...

PAUL, brutalement.

Non!

L'INCONNU

De prendre les finances, la diplomatie ou les chemins de fer?

PAUL

Eh! qu'en sais-je moi-même?

L'INCONNU

Le commerce, peut-être ?

DOMINIQUE

Ah! bien oui! un homme qui en deux heures de temps vous couvre de peinture une toile plus haute que ça !

L' I N C O N N U , saluant ironiquement.

Ah! Monsieur est artiste!... ah! et il compte Taire fortune; respectons-le!

PAUL, irriW.

Eh bien! pourquoi pas? Quand je vois tant de barbouilleurs que l'on applaudit, ce serait bien le diable... D'ailleurs j'ai de. longues études derrière moi et en employant toutes mes forces, la gloire viendra... peut-être, la richesse ensuite.

L'INCONNU

Très bien, jeune homme! Mais j'espère que vous allez, pour parvenir, ne rien négliger de tout

DEUXIÈME TABLEAU, SCÈNE Ml. 22]

ce qu'il vous faut : pillez-moi les anciens, dénigrez les modernes, exaltez les petits génies et conspuez les grands; ça pose, premier pas! Vous peindrez ensuite les boutiquiers en artilleurs et les lorettes en Vénus, avec les chevaux célèbres et les actions vertueuses, sans nul souci du dessin ni de la couleur; on dirait que vous manquez d'idées, prenez garde! Il faudra ensuite adopter le grec ou le gollîique, le pompadour ou le chinois, l'obscénité ou la vertu, la chose à la mode, peu importe! Mais agenouillez-vous devant le public, servilement, et ne lui donnez rien qui dépasse la force de son esprit, les facultés de sa bourse, la largeur de son mur! Alors vos œuvres, reproduites à l'infini, couvriront l'Europe. Vous entrerez dans la cervelle de votre siècle. Vous serez un maître, une gloire, presque une religion. Le despotisme de votre médiocrité pourra abêtir toute une race ; il s'étendra même sur la Nature, car vous la ferez haïr, ô grand homme, car elle rappellera de loin vos barbouillages.

PAUL, indigné.

Jamais!

L'INCONNU

Vous avez raison ! une place, des appointements fixes, c'est plus sûr. Je vous recommande avant tout l'exactitude, non pour travailler, mais pour sur\eiller vos confrères. D'abord une petite médisance çà et là, puis une dénonciation for-

mel'.e — dans l'intérêt du service; enfin une bonne calomnie, n'ayez pag peur! De l'arrogance envers les humbles, de la bassesse devant les chefs, cravate empesée et souple échine, morbleu! cervelle étroite et conscience large ; respectez les abus, promettez beaucoup, tenez rarement, courbezvous sous l'orage et, dans les circonstances difficiles, faites le mort! Mais tâchez de connaître le vice de votre supérieur; s'il prise, achetez une tabatière, et s'il eime les jolies femmes, mariezvous !

PAUL

Horreur !

L'INCONNU

De l'indépendance!... j'aime ça! On ne la trouve plus. Monsieur, que dans une fortune acquise par le commerce. Nous avons le système des faillites honorables, les secrets des faux poids et du bon teint; mais rappelez-vous que le moyen d'avancement le plus rapide pour un jeune homme, dans une grande maison', c'est de séduire la femme du bourgeois.

PAUL

Tais-toi donc, misérable!

L'INCONNU

Oui, la fille vaut mieux, parce qu'il est forcé de vous la donner en mariage!

Paul recule épouvaité.

DEUXIÈME TABLEAU, SCÈNE III. 22<y

DOMINIQUE

Il y a au fond de bonnes idées dans ce qu'il dit.

L' I N C O N N U , toujours impassible.

Et alors, quoi que vous soyez, les obstacles s'aplaniront, chacun vous sourira; la santé sera bonne, vous dînerez bien, vous aurez la face rose comme une jeune fille.

Sa barbe disparaît ; surprise de Paul.

Peu à peu vous deviendrez riche, considéré, heureux, vous ferez craquer sur l'asphalte vos bottes vernies, en roulant dans vos gants blancs le pommeau d'or de votre bambou.

Ce qu'il dit s'exécute ; Paul pousse un cri.

On vous craindra, on vous aimera; vous vous repasserez vos caprices : habits neufs tous les jours, bagues à tous les doigts, chaînes de montre, breloques et linge fin.

// apparaît vêtu en dandy } Paul et Dominique se rapprochent.

Vous achèterez une maison de campagne, des statues, des hôtels, des amis, et des chevaux de race, ce qui est plus cher. Pour duper les générations futures, vous pourrez même fonder un hôpital; et vous vieillirez tout doucement, servi par un peuple de valets, entouré de famille, lourd d'honneurs, avec une grosse bedaine et l'aspect d'un honnête homme.

Il apparaît en vieux bourgeois cossu, lunetta d'or, gilet de velours, etc.

PAUL, se passtmt Us mains sur lajîgurt.

Est-ce une illusion? J'ai dans la tête comme des chars qui roulent, et des flammes qui voltigent.

Le punch, qui a continué de brûler, se multiplie sur les autres tables, et les flammes sautillent çà et là dans l'air comme des feux follets.

DOMINIQUE tourne avec admiration autour de l'inconnu. Quel particulier! quelle expérience!

PAUL, résolument.

Non ! je ne veux pas ! arrière ! C'est même une faiblesse de t'écouter. Va-t'en !

L'INCONNU

A votre aise! Faites le vertueux, mon gaillard, et serrez-vous le ventre! Toutes les portes de la fortune, on les refermera sur vous, en vous écrasant la face! D'abord, cela va sans dire. Monsieur gardera les apparences. Vous irez jusqu'à neuf heures du soir avec deux sous de lait et un petit pain rond qu'on manr^e dans la poche de sa re* dingote, tout en trottinant sur le pavé! Ah! vous les connaître/, les mystères de la toilette, les faux* cols de papier, l'oncre que l'on repasse sur les coutures blanchies, les sous-pieds tendus pour retenir les semelles trop vieilles, et l'habit noir boutonné jusqu'au menton, pour cacher l'absence du linge.

// apparaît dans le costume décrit.

Vous ne faiblirez pas! vous lutterez! Mais personne ne voudra de vous!... On ne va pas chercher ceux qui se cachent ! qui donc s'inquiète des pauvres? et comme une première chute est la cause naturelle d'une seconde, peu à peu vous dégringolerez, mon bon homme; la misère augmentera, elle deviendra irrémédiable et constitutionnelle! a Clic! clac! clac! gare-toi de là, manant!... » et du fond de votre ruisseau, par un temps de verglas, en plein hiver, vous distinguerez à des hauteurs vertigineuses, derrière la mousseline des larges croisées, tournoyer sous des lustres, dans le flamboiement des festins, toutes les convoitises de votre cœur.

Le côté droit de la muraille s'entr'ouvre et laisse voir un bal spUndide, puis se referme.

Alors commenceront pour vous, dans Paris, ces longues promenades du pauvre le long des quais et des boulevards. Plus vague et funeste que le Bédouin dans le désert, vous chercherez quelque bonne occasion, un parapluie perdu, une bourse tombée, en marchant jusqu'au milieu de la nuit, où vous irez dormir côte à côte avec des forçats, les pieds dans la paille, assis sur un banc, et les deux bras contre une corde !

Le côté gauche de la muraille s'entr'ouvre it laisse voir V intérieur abject d'un logeur, rempli de monde, puis se referme.

Et l'habit râpé, depuis longtemps, sera parti. Son habit disparaît.

A la place du chapeau, une casquette sans visière.

Même jeu.

Plus de gilet, une seule bretelle! et pas même de souliers... des chaussons!

Avec une pose ignoble.

Faut-il un fiacre, mon bourgeois?

PAUL, se tordant les mains. Horrible! horrible!

DOMINIQUE

Mais ce n'est pas gai du tout, cet avenir-là!

PAUL, décourage, tombe sur un tabount, le coude sur la table.

Que faire?

A lajin de la tirade de l'Inconnu, la servante est rentrée avec un paquet de cigares, qu'elle a déposé sur la table. L'Inconnu, qui est près de Paul, debout à droite, fait un pas à reculons avec un geste d'espoir; mais aussitôt, en face de lui et derrière Dominique, la servante, se transmuant en fée, allonge le bras impérativement vers l'Inconnu qui se change en gnome.

Dominique, stupéfait, pousse un cri. Paul relève la tète et en pousse un autre, en apercevant la Fée, qui disparait dans la muraille à droite en même temps que le Gnome disparait à gauche.

Page 1