‹ Théâtre: Le candidat. Le château des cœursChapitre 117 sur 160 · TROISIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

TROISIÈME TABLEAU

Chez le banquier Kloekher : un boudoir, portes des deux côtés et au fond. Pendant la première scène, des valets traversent le théâtre, portant des jardinières et des meubles, pour les derniers préparatifs d'un bal.

SCÈJ^E V%EmiÈT{E ALFRED, PAUL.

PAUL

Comment, mon cher Alfred, vous m'amenez chez monsieur Kloekher, le soir même d'un bal?

ALFRED

Qu'importe ! n'êtes-vous pas en tenue? Et puisque

Emphatiquement.

la fête n'est pas encore commencée, vous aurez bien le temps de dire un mot à notre illu>ire financier.

PAUL

C'est là un vrai service que vous me rendez ! Merci du fond de l'âme, car sans vous je ne savais que devenir. Partout où je me suis présenté, depuis un mois bientôt, porte close! Ah ! les amis! Et que de tentatives, d'efforts !

Il b.iisse la tète.

ALFRED

Allons, bien ! vous voilà retombé dans vos idées mélancoliques, romantiques et poétiques !

Lui tapant sur l'épaule.

Ce bon Paul ! il n'a pas changé : prompt à s'enflammer toujours pour toutes les femmes et à donner dans toutes les illusions. C'est comme votre histoire du cabaret.

// rit.

Ah! ah! ah!

PAUL

Mais quand je vous dis que j'ai vu.,.

ALFRED

Bah! vous aurez été la dupe de quelque hallucination ou d'un faiseur de tours ! Comme si l'on rencontrait dans les bouges de la banlieue des créatures célestes disparaissant à travers les murailles! Vous avez beau soutenir qu'elle est belle comme une fée, et môme qu'elle en portait le

costume, les fées, mon cher, ne sortent plus de la Chaussée d'Antin ; et je compte, tout à l'heure, vous eu faire voir une. qu'on appelle dans le monde madame KIoekher... et qui a pour nous quelque indulgence.

PAUL, saluant.

Ah!

ALFRED

Mais oui! on est posé. Moi, je m'amuse énormément.

PAUL

Et le mari ?

ALFRED

Un ancien Auvergnat! Il en a porté bien d'autres! Un rustre, d'ailleurs, un avare.

PAUL

Comment!... Mon père, au contraire, m'avait dit...

ALFRED

Votre père le connaissait?

fAUL.

Beaucoup! Et il m'avait vanté toujours son dé. sintéressement. Moi, je ne l'ai jamais vu, car...

ALFRED, vivement.

Mais si votre père le connaissait, qu'aviez-vous

besoin de moi alors? Vous pouviez vous recom- ! mander tout seul.

PAUL, humblement. |

Ah! mon ami, on est timide quand on est |

pauvre ! î

ALFRED, à part. '\

Pauvre! pauvre! Moi, je ne savais pas qu'il i

fût pauvre ! . . . sans cela ! . . . '

scè:KP' //

KLOEKHER, PAUL, ALFRED.

KLOEKHER.

Salut, vicomte!

ALFRED

Bonjour, grand financier I Permettez que je vous présente un de mes intimes, monsieur Paul de Damvillieis.

KLOEKHER, à part.

Son fils !

ALFRED

Il a besoin de je ne sais quoi; il va vous expliquer son histoire. Oh ! bon garçon ! excellent ! Et

j'ai une autre grâce à réclamer : puis-je présenter mes respects à Madame, si toutefois...?

KLOEKHER.

Certes: comment donc!

SCÈC^E III

KLOEKHER, PAUL.

KLOEKHER.

J'ai beaucoup connu monsieur votre père, Monsieur, et, comme je l'estimais infiniment, la soudaineté de sa catastrophe m'a affligé plus qu'un autre. Et vous n'avez pas, jusqu'à présent, trouvé, deviné de quelle manière elle a pu survenir?

PAUL

Hélas! non. Monsieur! J'ai même renoncé à en chercher la cause.

KLOEKHER, après avoir soupiré largement.

C'est plus sage ! Ne perdez pas votre temps à cela, croyez-moi!

Avec hauteur.

Et vous demandez...?

3^4 i-E CHATEAU DES COEURS.

PAUL

Du travail, Monsieur! Oh! mes exigences seront modestes !

KLOEKHER.

Quel âge avez-vous, s'il vous plaît?

PAUL

Vingt-cinq ans.

KLOEKHER.

Euh! euh! un peu jeune! Et, en fait de comptabilité, de banque, que savez-vous?

PAUL

Peu de choses, c'est vrai ; mais j'apprendrai vite!

KLOEKHER.

Ah! vous croyez?... Et qu'avez-vous fait jusqu'à présent?

PAUL

J'ai voyagé.

KLOEKHER.

OÙ cela?... Dans quel but?

PAUL

Dans le nord de l'Afrique, et jusqu'en Chine, pour m'instnnre.

TROISièME TABLEAU, SCèiNB II!. 2]<,

KLOEKHER.

Ou vous amuser plus librement, avouez-le ! C'est une jolie manière de manger sa fortune ; on se donnp par-là le vernis d'un homme sérieux; et l'on se fait regarder des badauds en rapportant de longues pipes pour les amis et des babouches pour les petites dames. Ah ! ces bons jeunes gens! ils sont drôles, parole d'honneur!

PAUL, i.rite.

Monsieur ! . . .

KLOEKHER.

Laissez donc ! je les connais, vos études ! Parions que vous ne sauriez pas seulement me dire le nom des principaux comptoirs de Macao, ni le taux de l'escompte à Calcutta.

PAUL

Et il y a d'autres choses!

KLOEKHER.

C'est possible! Mais alors que venez-vous faire ici? Que voulez -vous?

PAUL

Une place, Monsieur, une place! Je puis traduire vos correspondances , rédiger vos mé moires! Un homme en vaut un autre, avec de la force et du courage. Je vous prie de considérer la situation... pénible où je me trouve j et

aj6 LE CHATEAU DES COEURS.

j'ose, pour appuyer ma requête, vous faire souvenir que mon père fut votre ami.

KLOEKHER.

Eh ! votre père, Monsieur, était un fort galant homme j mais, s'il avait suivi mes conseils, il n'aurait pas fini d'une façon désastreuse! Au lieu de singer le grand seigneur et de vouloir éblouir par une libéralité intempestive, il aurait dû surveiller ses capitaux, augmenter sa fortune, se rendre utile enfin.

D'un ton défausse bonhomie.

11 m'a bien assez fait souffrir par raffection que je lui portais, sans que vous veniez ici, vous, son fils, me donner la peine de vous désobliger! Une place! Est-ce que j'en ai, moi? Tous mes emplois sont pris; ce n'est pas ma faute. Mille excuses!

Paul est remonté au haut de la scène et va pour sortir par le fond. Kloekher se lève.

Eh bien, non!... Revenez!...

PAUL, fièrement.

Pourquoi, je vous prie?

KLOEKHER.

Je peux, je veux vous faire du bien.

Le regardant en face.

Si je sais me connaître en hommes, je crois vous avoir deviné. Or, je me fie à votre intelli-

gence pour me comprendre, et, en cas de refus, à votre discrétion, pour vous taire!

PAUL

Soyez convaincu...

KLOEKHER.

Jusqu'à présent, j'ai fait toutes mes affaires à la Bourse d'une façon officielle; mais, à pariir d'aujourd'hui, des circonstances trop longues à vous expliquer, au-dessus de votre compétence, cher Monsieur, me forcent à opérer d'une façon détournée... par les mains d'un autre... Sili nce.

PAUL, cherchant à comprendre.

C'est-à-dire...?

KLOEKHER.

Qu'il me faut un homme sur... Je le conseillerai ; je serai là... Un garçon solide qui me représente complètement, surveille mes ordres, agisse pour moi !

Bien !

KLOEKHER.

Et qui passe près du public pour n'agir que par lui-même, en son nom.

a^S LE CHATEAU DES COEURS.

PAUL

Cependant... la responsabilité,..?

KLOEKHER.

Aucune ciiance de pertes, rassurez-vous! Peu de choses à faire, et je vous donne dix pour cent. Or, comme les bénéfices de ce genre d'opérations doivent s'élever annuellement à un million, pour le moins, c'est cent mille francs que vous toucherez par an, cent mille francs de rente, jeune homme !

PAUL

Cent mille francs de rente.

// tombe en rêverie. Bits.

Impossible! 11 faut qu'il y ait là-dessous...

KLOEKHER, à part.

Il hésite! Est-ce ignorance ou scrupule?

PAUL

Mais comment êtes vous sûr d'avance de ne jamais perdre?

KLOEKHER.

Par une série de calculs... des combinaisons infaillibles. Je vous expliquerai...

Et pourquoi alors avez-vous besoin de mon nom?

KLOEKHER.

Pourquoi?...

Silence. Ils se considèrent ; puis^ brusquement.

Mais ça ne se dit pas! Vous comprenez bien... C'est impatientant !

PAUL

Assez, Monsieur, assez! J2 vous épargne, par pudeur, le mot propre dont on appelle, dans le code pénal, vos combinaisons infaillibles. Vous prêter mon nom pour elles serait y participer; et comme je ne veux pas être votre complice ni votre victime, je me retire.

KLOEKHER, détournant la tête, àp,nt.

Imbécile, va !

Au moment où Paul est sur le seuil de la porte, au fond, entre M. Letourneux; ils se trouvent face à face.

SCÈU^E IV

PAUL, KLOEKHER, LETOURNEUX.

LETOURNEUX, avec stupéfaction et joie.

Paul ! Ah ! quel bonheur !

KLOEKHER, à part.

Ils se connaissent !

a40 LE CHATEAU DES COEURS.

Que je l'embrasse, ce cher garçon ! Quand j'ai su que vous étiez à Paris, je suis vite accouru du fond de la Guyenne, où j'étais parti pour inspecter un peu l'agriculture et les bonnes mœurs ! Ah ! voilà une chance ! une chance ! . . .

A part, montrant U poing à Kloekher, qui tourne le dos.

Je te tiens, vieux drôle!

Haut.

On vous avait cru mort, savez -vous?... N'estce pas, Kloekher, vos ennemis, — car vous en avez, chacun en a, — vos ennemis se flattaisnt môme qu'on ne vous reverrait plusl

PAUL

Qui donc peut m'en vouloir à moi? Je ne gêne pertonne.

LETOURNEUX

Quel intéressant jeune homme, hein? Tout le portrait de ce bon Damvilliers, que nous chérissions.

PAUL

Je ne sais comment reconnaître...

LETOURNEUX

Voilà ce qui s'appelle une bonne journée : d'alx>rd, je retrouve le fils d'un vieil ami : puis,

je soulage bien des infortunes, et cela, grâce à vous, Kloekher.

KLOEKHER.

Hein?

Mais oui, puisque je venais vous remercier des vingt-cinq mille francs que vous m'avez donnés pour les pauvres de ma paroisse.

KLOEKHER.

Ah ! par exemple!...

LETOURNEUX

Allons! il cache ses bienfaits. Quel homme!

Contemplant Paul.

Cela fait plaisir de le revoir, n'est-ce pas?... J'espère que vous me conterez vos voyages. Vous avez dû rencontrer, en courant le monde, des mœurs bizarres, des caractères vraiment particuliers î et comme vos observations, sans doute, ainsi qu'il convient à un esprit sérieux, se sont dirigées sur la morale, que croyez-vous qui soit plus commun de la ruse ou de l'ingratitude, de la scélératesse ou de la sottise?

PAUL

Ces questions... demanderaient...

LETOURNEUX

Et vous, Kloekher, votre opinion?

KLOEKHER.

Je ne comprends pas...

LETOURNEUX, se rapprochant de lui et le regardant en face.

Ah! VOUS ne comprenez pas ! Bien sur?... Nous j en recauserons. J'ai oublié de vous dire que je désirais toucher immédiatement, pour la formation ; d'une ferme modèle, les cent soixante-douze Mé- j diterranée que je vous ai vendus avant-hier. j

KLOEKHER. ■

Quand donc aurez-vous fini celle plaisanterie?

LETOURNEUX. j

Ce n'est pas une plaisanterie, mon cher, pas ■ plus que l'histoire suivante... ^

A Paul.

Connaissez-vous la Cochinchine?

PAUL

Un peu. I

LETOURNEUX

Eh bien, il y avait là, une fois, — l'anecdote remonte à cinq ans, — deux amis : un bon Chinois et un mauvais Chinois. Or, le bon était si bon, qu'il confia au mauvais...

KLOEKHER, uyec emportement.

Oh! je ne me moque pas mal de vos histoires. . . !

LETOURNEUX

Elles sont vraies cependant; j'en peux fournir les preuves.

Sileni e.

KLOEKHER, étonné.

Des preuves?

LETOURNEUX, lui saisissant le hras, à l'oreille. Dans mes mains, d'irrécusables, songez-y!...

KLOEKHER, bas. Nous nous arrangerons. Taisez vous!...

// se tourne vers Paul, en éclatant de rire.

Eh bien, Letourneux, il y est tombé! II a cru que je n'avais pas de place pour lui!... Hé! hé! Imaginez-vous une histoire inventée à plaisir! Ah! ah ! Une chose un peu légère que je lui proposais! Ah! ah! ce bon garçon!

PAUL

Comment ?

KLOEKHER.

Mais oui, pour vous éprouver, mon cher. Ah! ah! ah!...

D'un ton sérieux.

J'ai voulu voir, par là, le fond de votre nature. Maintenant je suis content de vous, jeune homme ! C'est très bien! très bien!... De la délicatesse, des principes.

LETOURNEUX

Il n'y a que ça, voyez-vous, les principes!... c'est une base! Du moment qu'un homme a des principes, on peut compter dessus ! Or, je vous réponds de celui-là, moi !

KLOEKHER.

Le fils de notre meilleur ami, je crois bien! Madame Kloekher entre en toilette de bal.

Ma femme! Il faut que je vous présente. Permettez !..,

// remonte la scène vivement jusqu'à elle.

SCÈU^E V

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