PAUL, MADAME KLOEKHER, ALFRED
(Madame Kloekber entre par le côté droit an bras d'Alfred).
PAUL, à part.
Encore lui !
// s'arrête et l'observe.
TROlSlàME TABLEAU, SCÈNE Xlll. 36l
MADAME KLOEKHER, à demi-voix.
Est-ce une menace?
ALFRED
Comme il vous plaira de le comprendre, ma chère!
MADAME KLOEKHER, dédaigneusement.
Faites donc! faites donc!
ALFRED
Ainsi, vous êtes bien décidée?... Tout est rompu. Mais si je ma brûlais la cervelle au milieu de votre bal ?
MADAME KLOEKHER, éclatant de rire.
Ah ! ah !
ALFRED, àpart, remettant son chapeau sur sa tête.
Allons, tournons-nous d'un autre côté.
Les danses ont fini ; on sert le souper au fond, sur des pentes tables rondes.
SCÈU^E XIII
PAUL, MADAME KLOEKHER.
PAUL
Cet homme vous aime?
MADAME KLOEKHER.
Lui, jamais !
PAUL
Cependant ! . . .
MADAME KLOEKHER.
Des reproches, déjà?
PAUL
Oli ! j'ai tort, je le sais, pardonnez-moi ! Ce n'est pas ma faute, si...
MADAME KLOEKHER.
Plus bas ! . . . on peut nous entendre !
PAUL, regardant au fond.
Non, jusqu'à la fin du souper, personne ici ne viendra ! Nous sommes libres ! Écoutez-moi : au nom du ciel, restez!
MADAME KLOEKHER.
Mais je reste! Que voulez-vous?
Ah! je ne me rappelle plus! ma tête s'égare! Je suis si heureux de vous contempler ainsi, face à face! Tout à l'heure, quand nous étions avec les autres et que l'on s'empressait autour de vous, je me délectais à saisir ces regards, ces hommages, cette rumeur d'admiration et d'envie j et
puis, voilà qu'à présent la même foule me déplaît! je la hais! Vous lui donnez en passant un coup d'œil, des sourires, des paroles, presque une partie de votre personne, de votre cœur. Il me semble que la dorure de ces murailles, les argenteries, les valets, la musique, vos diamants même, sont autant de choses qui vous déguisent, vous reculent plus loin, vous séparent de moi.
MADAME KLOEKHER.
Enfant que vous êtes ! Vous savez bien, pourtant...
Silence.
PAUL
Quoi?... Parlez!... parlez!,..
MADAME KLOEKHER.
Mais... que l'on vous préfère!
PAUL, se rapprochant et lui prenant la main.
Est-ce vrai? Dites-le donc, ce mot que j'attends. Ah ! je ne suis pas accoutumé au bonheur, moi ! Et comment voulez-vous que je croie à celui-là, si je ne le vois moi-même tomber de vos lèvres? Ou plutôt non... ne parlez pas... et pour savoir si vous m'aimez, si les cieux vont s'ouvrir... rien qu'un signe... un regard...
Elle le regarde, et lui repond oui par un signe de tète très lent et très doux. Il lui prend la main et la porte à ses lèvres en pliant le genou.
MADAME KLOEKHER.
Prenez garde ! on peut nous voir !
A part.
Du feu... de la passion!...
Paul te relève.
PAUL
Ah ! quel supplice ! Vous ne comprenez donc pas que je vous aime éperdùment ! Je voudrais que tout ce qui nous écarte l'un de l'autre disparût ! Qu'est-ce que cela vous coûterait de m'accorder où il vous plaira, quelquefois, pour me faire illusion, pour m'imaginer que nous sommes seuls sur la terre? Est-ce que cela vous chagrine, dites, de me donner. . . ?
MADAME KLOEKHER.
On vient ! Retirez-vous !
Paul disparaît à droite.
scè:ke XIV
MADAME KLOEKHER, LETOURNEUX.
LETOURNEUX, entrant rapidement.
Ail ! votre mari est un fier drôle !
MADAME KLOEKHER.
Qu'y a-t-il ?
Je suis indigné !
MADAME KLOEKHER.
Là! là! calmez-vous !
LETOURNEUX
Mais je me vengerai ! Oh !.. .
MADAME KLOEKHER.
Que vous a-t-il fait?
LETOURNEUX
Vous le demandez ! Elle le demande ! Eh bien, nous étions convenus, votre charmant époux et moi, de deux cents Hanovre au dernier courant qu'il devait, lui, me donner et que je devais, moi, palper : est-ce clair? Or, quand j'apporte les papiers convenus, il ne m'en livre que la moitié à grand'peine. Mais ça ne se passera pas comme ça! Où est Paul? Je vais tout lui dire!
MADAME KLOEKHER.
Quoi donc !
LETOURNEUX
Lui apprendre ce que vous savez aussi bien que moi, parbleu! la manière dont votre mari a volé
a66 LE CHATEAU DES COEURS.
son héritage ! Et un bon procès fera savoir à toute l'Europe...
MADAME KLOEKHER.
Et vous comptez sur Paul, comme si c'était possible ! . . .
Pourquoi non?
MADAME KLOEKHER.
Vous êtes trop curieux, mon cher. Cependant, pour épargner vos démarches, apprenez que Paul est un simple enfant, et qu'il m'aime !
LETOURNEUX
Beau moiif!
MADAME KLOEKHER.
Excellent, au contraire! C'est nous, c'est moi (ju'il croira et non pas vous, l'homme de bien. Allez chercher ailleurs des auxiliaires à vos turpitudes et à vos vengeances! Quant à celui-là, je vous le répète, il m'appartient ! C'est ma chose, mon esclave 1 et je pourrais, sur un signe, le faire se jeter dans un puits qu'il m'en remercierait.
LETOURNEUX, sortant par le fond.
Nous verrons ! nous verrons !
PAUL, MADAME KLOEKHER.
PAUL entre lentement à droite, de derrière une cariatide.
Vous avez raison, Madame : je suis un enfant, votre chose et votre esclave.
MADAME KLOEKHER.
PAUL
J'ai tout entendu, j'étais là derrière cette statue, où je m'étais mis pour épier les confidences d'un autre. Le hasard m'a puni de ma jalousie, en me détrompant amèrement.
MADAME KLOEKHER. Oh ! Paul ! . . . je vous jure. . .
PAUL
Pas de serments, ne craignez rien; jamais je ne salirai par le scandale d'un procès la femme, quelle qu'elle soit, que j'ai... honorée de mon amour. Donc soyez ti r.nquille, je me retire !
MADAME KLOEKHER.
Mais vous n'avez pu comprendre, je n'y suis pour rien, c'est une trame odieuse. Je vous expli-
querai... Paul! je vous en supplie!... Paul! Paul! je t'aime!
Paul s'en va par la gauche, la tète basse et lentement ; arriva sur le seuil, il s'arrête. Letourneux sort du fond et marche vers lui.
SCÈC^E XVI
MADAME KLOEKHER, PAUL,
LETOURNEUX
puis tous les personnages précédents.
LETOURNEUX
Ah ! enfin ! je vous trouve! Écoutez-moi!
Paul, absorbé, reste immobile.
Piiul ! Eh bien !
// lui tape sur l'épaule.
Mon ami ! mon cher ami ! '
PAUL, tournant la tète lentement. , Que voulez-vous ?
LETOURNEUX, élevant la voix.
Je veux vous apprendre, à vous et a tout le monde ici, dans votre intérêt personnel comme dans celui de la moralité publique, et afin qu'il en résulte à la fois une réparation et un châtiment; je veux, dis-je, vous dénoncer une infâme
machination. J'en possède les témoignages autlientiques, écrits! Vous avez élé indignement spolié par l'homme que voici : le banquier Kloekher!
Murmures. Marques de surprise et d'indigruttion. PAUL, arrachant son gant blanc.
Vous mentez impudemment, Monsieur!
LETOURNEUX
Moi?
PAUL
Oui, vous misérable! et comme gage de ce que j'affirme, je vous souffleté à la face! // lui jette son gant à la face.
LETOURNEUX
Ah!
PAUL
Je £ui» à vos ordres. Monsieur!
LES INVITÉS
Séparez-les ! Ils vont se battre !
LETOURNEUX, dignement.
Un duel, non! Un homme de mon caractère n'obéit pas à de pareils préjugés. La vraie force consiste plutôt à supporter les injures et à s'en venger par les voies légales. J'ai le courage civil, moi !
// sort fièrement.
PAUL, à demi-voix.
Infâme coquin !
KLOEKHER, essayant de prendre la main de Paul.
Ah ! c'est 1res bien ce que vous avez fait ! Voilà qui est d'un bon ami!... Ma reconnaissance... !
PAUL, fièrement.
Ne me parlez plus, Monsieur!
// sort.
KLOEKHER.
Ou'cst-ce qu'il a donc?
LES INVITÉS
Quel original! — Avez-vous vu? — Un scandale pareil pour finir une si belle fête!... — Ah! mon Dieu! à quoi se trouve-t-on exposé!...
Qifand les invités sont partis, les lustres, les girandoles et les candélabres se mettent à brûler plus fort, donnant une lumière rose, verte et bleue ; les bouquets, tombés par terre, se relèvent d'eux-mêmes et vont se placer dans les jardinières. Les fleurs fanées s'entr'ouvrent, les meubles çà et là se replacent en ordre. Les cariatides des deux côtés de la scène se meuvent et s'avancent. Ce sont les fées ellesmêmes qui se réjouissent de la vertu de Paul.
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