LA DEUXIÈME DAME
Je le trouverais môme trop bien, si j'étais le vicomte Alfred de Cisy.
UN EMPLOYÉ DE LA MAISON, àsonvoisin. Regardez donc comme elle minaude! Qiie de grimaces ! Mais pour nous, pauvres commis, il n'y
a pas de danger qu'elle nous honore seulement d'un coup d'œil.
MADAME KLOEKHER, à une jeune femme, lui désignant sa robe.
Oh ! ravissant ! Où donc vous habillez-vous, ma chérie?
A une autre.
Comment, on ne danse pas?...
A un vieux Monsieur.
Bonjour, général.
Au docteur Colombel.
Ah ! c'est fort aimable à vous, docteur Colombel, d'avoir abandonné vos malades.
DOCTEUR COLOMBEL
Ils recouvreraient la santé en vous voyant, belle dame : l'aspect de tant de fraîcheur, de grâces...
Un domestique vient parler bas à Madame Kloekher.
MADAME KLOEKHER.
J'y vais !
Alfred, depuis le commencement de la scène, s^est rapproché d'elle. Quand elle est arrivée au bas, à droite, elle salue Paul.
Je VOUS remercie. A tout à l'heure !
ALFRED, à part.
J'ai fait une jolie affaire en l'introduisant ici. Soyons prudent et vif.
Il sort précipitamment derrière elle.
scè:jx.e vin
Les Précédents, moins MADAME KLOEKHER et ALFRED.
ONÉSIME s'avance vers Paul en lui secouant les deux mains fortement.
Ah! quel plaisir!... on va donc se revoir! Où loges-tu? Je ne te quitte pas!
PAUL
Merci, vieux camarade... Et "cette peinture, toujours enthousiaste d'elle, j'espère, et portant haut l'amour du grand art avec la haine du bourgeois?
ONÉSIME
Sans doute. Cependant je fais à présent de petits tableaux, de» sujets domestiques ; c'est d'un débit plus facile. Mais reçois mes félicitations, te voilà en joli chemin, diable !
Tout s'empressent autour de Paul.
MACARET.
Eh! cher monsieur de Damvilliers, j'étais bien sûr de vous rencontrer ici ; sans cela . . .
LE DOCTEUR COLOMBEL, lui coupant Lt parole.
Grâce à la bêtise inconcevable de mon valet de chambre, vos deux cartes de visite ont été égarées, et hier au soir seulement...
BOUVIGNARD, V interrompant.
Comment se fait-il, je vous le demande, que tous les malins je veux aller vous voir? Mais on vient chez moi pour un tas de choses, pour ceci, pour cela; je suis harcelé, tiraillé...
MACARET.
Tout à vos ordres, vous savez!,
Bas. On a l'oreille du ministre !
LE DOCTEUR COLOMBEL
Il faut que vous preniez un jour par semaine pour venir dîner cliez moi régu'ièrement.
BOUVIGNARD.
Dites donc, cher Monsieur, de quelle façon je puis vous être utile!
Tous lui donnent des poignées de mains énergiques.
354 lE CHATEAU DES CŒURS.
PAUL
Ah! mes amis! je suis attendri vraiment...
A part.
Quels cœurs excellents, et comme on calomnie les hommes!
SCE[/^E IX Les Précédents, LETOURNEUX.
LETOURNEUX marche droit à Onésime , qui est le plus près de Paul.
Je ne suis pas content de vous!
ONÉSIME
Pourquoi ?
LETOURNEUX
Parbleu, entre intimes on ne se gêne pas. Or, chacun ici, excepté Paul, connaît votre prochain mariage. C'est moi qui vous procure cette affaire, une famille excellente, pieuse, considérée, riche, et vous vous exposez au scandale d'être rencontré en plein jour, donnant le bras à une créature !
ONÉSIME
Moi?
Troisième tableau, scène ix. 255
LETOURNEUX
Je vous ai vu, et pourtant vous m'aviez juré que tout était fini !
ONÉSIME
Ah ! monsieur Letourneux, un moment ! Si je me trouvais avec cette fillette, c'est que je lui préparais un petit tour.
LE DOCTEUR COLOMBEL
Voyons, voyons, j'adore ce genre d'anecdotes.
Tous se rapprochent.
ONÉSIME
Je lui ait fait écrire de Marseille, son pays, une lettre qui l'appelle pour les affaires les plus pressées. Elle est partie; j'ai donc tout le temps de me marier, et ça me débarrasse d'autant mieux, que Clémence a la bourse légère, et que pour revenir. . .
Hilarité générale et approbation.
LETOURNEUX
Très bien! voilà ce que j'appelle un acte à la fois d'adresse et de haute moralité.
PAUL
Comment, Clémence, ta vieille passion, celle que tu avais prise toute jeune à sa famille, et quij disais-tu toi-même, te faisait travailler d'une façon...?
ajô LE CHATiAU DES COEURS.
ONÉSIME
C'est comme ça! Autre temps, autres femmes!
A Letourneux,
OÙ donc m'avcz-vous rencontré, vous?
LETOURNEUX
Dans le Luxembourg, comme je le traversais pour aller secourir une famille bien intéressante : trois fils sans ouvrage, le père et la mère presque à l'agonie. Vous devriez même, docteur, faire quelque chose pour eu.x.
LE DOCTEUR COLOMBEL
Que j'ailh les voir, peut-être !
LETOURNEUX
Vous êtes assez riche pour vous passer ce luxe !
LE DOCTEUR COLOMBEL
Et vous donc, le millionnaire, que faites-vous pour eux?
LETOURNEUX
Oh ! peu de choses, je les console et les moralise, rien que cela ! et partout, comme maintenant, je fais de la propagande à leur profit, jusqu'auprès de monsieur Macaret.
S'adrtttant à M. Macaret.
Voyons, vous êtes un de nos grands industriels, et trois ouvriers de plus ne vous importent guère.
MACARET.
Impassible! je n'ai pas d'ouvrage à leur donner. Vous n'exigerez pas que je me ruine...
Colombel sourit ; Letourneux joint les mains d'un air beat. Mouvement de Paul indigne.
BOUVIGNARD, avec un petit rire aigrelet.
Hé! hé! il a raison. Les discours, les secours et les utopies ne servent à rien. La machine est ainsi réglée. Tant pis pour ceux qu'elle écrase ! résignons-nous ! Il n'y a de sérieux au monde que les choses de l'intelligence, les beaux-arts !
ONÉSIME
Vous êtes dans le vrai, monsieur Bouvignard.
BOUVIGNARD.
Aussi moi, je ne m'occupe que des vieilles faïences.
LE DOCTEUR COLOMBEL
Un joli goût ! Et toutes nos dames?
BOUVIGNARD.
Entendons-nous ! Permettez ! je ne prise que les vieux Nevers, et, pour en posséder un authentique, je n'épargne ni temps, ni soins, ni argent.
ONÉSIME, à part.
H ferait mieux de doter sa fille.
BOUVIGNARD.
Ah ! j'économise, je me prive, je me sangle ! Et combien d'inquiétudes ! Songer qu'une maladresse peut tout réduire en mille morceaux. Aussi ma collection est-elle unique. C'est ma fortune entière, et, afin qu'elle demeure éternellement intacte, je la lègue par testament à ma ville natale.
PAUL, à part , mélancoliquement.
Quel triste monde!
scè:;{,e X
Les Précédents, KLOEKHER.
KLOEKHER, à Letourneux.
Venez-vous? Allons, les hommes sérieux, il y a là des tapis verts qui vous réclament ! Un whist? Tous disparaissent par le fond.
scÈcr^E XI
PAUL, seul.
Lès que Paul est reste seul, du côté droit, entre les cariatides, débouche le Hoi des Gnomes, dans le costume du bourgeois cossu du cabaret. Avec un geste emphatique, il lui montre le bal et toutes les splendeurs qui l'entourent.
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26o lE CHATEAU DES COEURS.
// se penche sur une des jardinières, les fleurs se fanent. Mortes !
Deux candélabres s'éteignent.
Et l'obscurité redouble !
Au lieu d'un bruit de clochette qui accentuait la mesure dans la contredanse, on entend une cloche funèbre.
Ces sons! le glas d'un enterrement. J'ai peur!
// regarde au fond.
Cependant les flambeaux resplendissent, les danses tourbillonnent. Eh ! c'est la clochette qui tinte dans les quadrilles. Qu'avais-je donc? Elle va revenir!... oui!... là!... et, fendant pas à pas les flots du bal, j'écouterai d'un air indifférent ses paroles charmantes murmurées à mon oreille. Toutes ces choses qui lui appartiennent ont l'air de sourire, c'est comme si son âme flottait autour de moi. Où est-elle? Je veux la retrouver, la
revoir.
// remonte la scène.