‹ Théâtre: Le candidat. Le château des cœursChapitre 126 sur 160 · GRAISSE-D'OURS · texte numérisé non relu

GRAISSE-D'OURS

Rappelez !

COUTURIN.

Or, c'est une vérité reconnue, mes colombes, que vous êtes naturellement hideuses !.

LES DAMES, scandalisies.

Ah ! ah ! l'abominalion !

COUTURIN.

Oui , fort laides ! . . . Silence ! Vous ne mettrez pas en doute, j'imagine, la supériorité du factice sur le réel? C'est l'Art seul, déesses, qui vous fournit

Clf}Q,UllMl TABLEAU, SCfeSÉ II. 2^)7

tous VOS charmes. — Ne craigne/ rien, je suis discret. — Mais vous conviendrez que l'on est amoureux d3 la robî et non de la femme, de la bottine et non du pied ; et si vous ne possédiez pas la soie, la dentelle et le velour-, le patchouli et le chevreau, des pierres qui brillent et des couleurs pour vous peindre, les Sauvages mêmes ne voudraient pas de vous, puisqu'ils ont des épouses tatouées!

// se rassoit.

LES DAMES

C'est un peu dur! un peu vif!

CRAISSE-D'OURS se lève.

D'ailleurs, le vêtement, étant le signe manifeste de la chasteté, fait partie de la vertu et est une vertu lui-même!

// se rassoit.

COUTURIN.

Donc, plus le costume sera coatumant, c'està-dire antinaturel, incommode et laid, plus il sera beau !

// se ras.oit.

CRAISSE-D'OURS /.- lève.

Et distingué surtcut !

// se rassoit.

TOUS

Ail! distingué! le distingué, c'est le principal.

COUTURIN se lève.

Eh bien ! travaillez maintenant. i

// se rassoit. 1

TOUS. î

Voyons ! cherchons ! j

Un moment de silence, puis on entend tout à coup un grand j

fracas de miroirs cassés. j

COUTURIN. I

Qu'est-ce ? ;

il fait à un officier signe de sortir ', après avoir regarde j

à droite.

Ah! l'arbre aux miroirs, cassé! Ils étaient trop mûrs sans doute, et quel'|uo maraudeur en l'ébranlant... ;

L'OFFICIER, rentrant, ■

Nous avons trouvé dessous un monstre !

COUTURIN. \

Un monstre? !

L'OFFICIER. î

Oui, ô Souverain, uu être vert et démodé.

COUTURIN. ,

Qn'on l'amène !

CiNQ,UlàME TABLEAU, SCÈNE III. 7()C) TOUS.

Quelle bravoure !

SCÈJ^E III

Les Précéden'ts, JEANNE.

Elle entre avec des gants verts Empire qui lui montent Jusqu'aux coudes, et faisant beaucoup de plis sur les iras; uue coiffure à la girafe, un chàle jaune par-dessus sa tunique et un ridicule à la main. A son aspect, Couturine pousse un cri aigu et tombe à la renverse. Graisse-d'Ours se lève indigné ; Couturin, avec un petit mouvement d'effroi, se recule sur son trône, les dames arrachent vivement les feuilles de l'arbre à éventails et se cachent le visage dessous. Brouhaha général.

LES HOMMES s'écrient:

— Arrière !

— Va- t'en !

— Cache-toi !

LES DAMES

— C'est une horreur !

— Une turpitude !

— Une antiquité... !

COUTURIN, pour commander le silence, étend son sceptre, un fer à papillotes.

Du calme, têtes exahées par la frisure ! Approche, jeune fille, — car tu as l'air d'en être

JOO LE CHATEAU DES COiURS.

une, à tes altribuls naturels, bien que tu n'en possèdes point les grâces. Explique-nous, justifie ton accoutrement !

JEANNE

Je l'ai pris là, par terre, au hasard... croyant qu'il le fallait ; et, en me relevant, tous les miroirs...

Assez ! Ce n'est pas d'eux qu'il s'agit. Rapidement.

Mais, pour avoir désobéi aux lois de notre Empire, pour avoir méprisé le culte de la chaussure, lc> délicatesses de la lingerie et l'élégance du cheveu ; pour t'étre affublée d'une aussi infâme défroque, qui fait remonter l'imagination jusqu'au temps de Corinne et du cirage à l'œuf, tu mériterais les supplices...

TOUS

Oui, oui ! les plus terribles!

COUTURIN.

D'être condamnée à des bottines trop étroites, à des peignes trop durs, à des corsets indélaçables !

TOUS

Bravo !

CINQ,UlèME TABLEAU, SCÈNE III. ^01 COUTURIN.

A porter un cabas !

JEANNE

Grâce !

COUTURIN.

Et un turban., avec panaches!

JEANNE

Mais je ne connaissais pas la mode ! Je n'ai pu Is suivre. Est-ce un crime?

COUTURIN.

Il n'y en a pas de plus grand, être femelle ! car la Mode, sais-tu bien, c'est la loi, la fantaisie, la tradition et le progrès ; il n'est rien qu'elle ne gouverne, ne produise et ne renverse. Colosse folâtre établi sur le monde, elle drape la couche des nouveau-nés, tandis qu'elle ornemente des tombeaux, levant sa tête au ciel vers les philosophies et pénétrant ainsi, du bout de son pied mignon, jusque dans l'éternité. Retire tes gants verts !

JEANNE, humblement.

Je ao demande pas mieux, nui. Je ferai ce qui vous plaira.

COUTURINE.

Ah ! pitié pour elle, grand roi !

joa LE CHATEAU DES COEURS.

COUTURIN.

Soit ! je te pardonne, en considération de ton ignorance.

Aux grands officiers.

El vous autres, occupez-vous de la façonner congrùment, de la vêtir dans le dernier genre.

JEANNE, sautant de joie.

Oh! merci. Quel bonheur! Je serai donc jolie, bien habillée !

COUTURIN.

Espérons-le !

Ti^LLET

Sur un signe que fait Couturin, les officiers de sa cour se précipitent de droite et de gauche : les uns vers les champignons qui portent des costumes. Us autres vers les étoffes du fond, ceux-ci vers les marabouts, ceux-là vers l'arbre à peignes, etc. ; et ils s'empressent d'habiller Jeanne et de la maquiller. Cependant le fond et les deux côtés du théâtre changent, et représentent du haut en bas les rayons d'un gigantesque magasin de nouveautés, plein de garçons servant des dames.

Couturin est placé au premier plan à droite, étalé, seul, sur une petite causeuse dans une pose méditative et en train de prendre des notes.

Les garçons de magasin habillent des dames du monde.

Qtfelques-unes viennent s'adresser à Couturin, qui leur repond, par trois fois :

Laissez-moi ! je compose !

CINQ.UrèME TABLEAU, SCÈNE III, }OJ

Couturine leur sert du the, sur un petit guéridon, place près de Couturin.

A de certains moments, le mouvement s'arrête et il se fait un grand silence. Alors Couturin, un lorgnon dans l'ceil, passe toutes les femmes en revue et les rajuste, abaisse ou rehausse leur decolletage d'un geste brusque, puis lève les épaules et crie :

Non, pas ça, c'est vieux ; autre chose ! vivement !

Jeanne doit toujours former le centre du groupe principal. A la fin, toutes les dames, y compris la Reine, qui ont suivi progressivement les mêmes changements, se trouvent habillèes comme elle, d'une façon riche et extravagante.

COUTURIN.

Restons-'y au moins une demi-heure ! C'est très beau !

Satisfaction générale exprimée par des soupirs ; mais tout à coup Couturin considère Jeanne, et, défaisant avec rapidité sa toilette :

Oui ! décidément, ceci me déplaît, et cela aussi!... Autre chose... Allons! ^ite!

Jeanne se trouve dans un costume d'un goût simple et exquis.

Maintenant, seigneurs et seigneure.-ses, parfumeurs et brodeuses, chemisiers et couturières, retirez-vous dans vos cabinets artistiques, nous souhaitons être seuls ! Demeurez, Couturine !

J04 1-É 6HATÉAU D«S COlUftS.

5C£^£ IV JEANNE, COUTURIN, COUTURINE.

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