TOUTES LES MÈRES DE POUPARDS
La sienne est bien plus belle ! la plus belle !
Elles retirent toutes les béguins de leurs marmots, qui ont des crânes fantastiquement pointus.
LE ROI, ptisant.
Encore mieux que leurs pères ! La génération s'annonce crânement !
TOUTES LES MÈRES ET DAMES, parlant à la fois.
Récitez voire fable!... Une risette!,,. Ah! cjM'il çst gentil ! Il aura du nanan î
Teui les enfanit envoient des haiseri à Jeanne et commencent à marmotter ttèt vite, pendant que les mères parlent à la fois, que les poupons pleurent et que les nourrices chantonnent. Mais il s'élève dans la coulisse un frand murmure, comme serait l'irritation contenue d'une foule lointaine. Paul et Dominique paraissent. Tous les enfants, effrayés, s'eifuient, les nourrices remmènent leurs nourrissons, et beaucoup de bourgeois et de bourgeoises s'éloignent avec des regards farouches. D'autres vocifèrent :
A bas ! canailles, brigands, originaux !
Sifflets, hures.
scè:?Ce IV
LE ROI DES GNOMES, JEANNE, PAUL et DOMINIQUE, en costume de voyage ires négligé.
Ils arrivent par le fond du théâtre,
DOMINIQUE
Eh bien, quoi?... Imbéciles ! Est-ce notre costume qui nous vaut tout cela ?
Les bourgeois sortent, en refaisant des signes d'intelligence.
JEANNE, s' élançant vers Paul.
Paul !... Ah ! enfin!
LE ROI
Dissimule ! Tu sais qu'il faut de Iq simplicité !
3j6 LE CHATEAU DES COEURS. ^
DOMINIQUE
Ils ont l'air assez rébarbatif, ces particuliers-là. i
PAUL. 1
N'importe! C'est peut-être ici que se trouve... j
la bien- aimée inconnue... j
DOMINIQUE. j
Ah ! nous y revoilà ! Décidément, que voulez- \
vous? que cherchez-vous? Où est le but? Depuis j
le temps que nous vagabondons dans toutes sortes :
de pays... car c'est la bouteille à l'encre que votre j
histoire ! j
PAUL. i Rien de plus simple ! Je dois rencontrer quelque i part une jeune fille à l'àme pure, au désintéressement absolu, la reconnaître, en être aimé, et, j fort de son amour, m'emparer du clK"iteau des ■ Cœurs. i
DOMINIQUE. i
Ah ! très bien! Une femme qui n'existe guère, \
un château qui n'existe pas. Car, enfin, qu'y a-t-il 1
donc dans ce savoyard de château? Des trésors? ]
PAUL
Non ! mais une fortune tellement extraordinaire que tu ne peux l'imaginer.
SIXièMÉ TABLEAU, $CÈN1 IV. ]]7
DOMINMQUE,
Oh! oli! reste à savoir! Allons, Mo^^icu^, un bon mouvement ! Revenons à Paris I...
PAUL
Oh! laisse-moi, Dominique! Je suis si plein de lassitude, de découragement! Et puis il y a dans cette ville, malgré sa vulgarité, je ne sais quel charme !
JEANNE, lui offrant une chaise prés d'elle. Oui ! restez, Monsieur!
Paul hésite.
Asseyez-vous !
PAUL
A part.
On n'est pas plus gracieuse, ma parole!
// la considère. Elle baisse les yeux.
Diable ! quelle pudeur !
Silence. Ils se regardent/ace à/ace.
JEANNE
On voit que vous êtes complètement clranger à la localité, .Monsieur !
Avec dédain.
Et ce costume... excentrique !...
PAUL
Mon Dieu ! Mademoiselle, je ne pensais pas qu'en voyage...!
JEANNE, sèchement.
N'importe ! II faut suivre la coutume !
DOMINIQUE
Mais elle est assommante, celle-là !
A part, haussant les épaules et montrant Faul.
Quel plaisir que de s'entêter !... J'ai envie de voir aux alentours s'il n'y a rien do plus drôle ! Vous permettez, n'est-ce-pas?...
PAUL
Oui ! Reviens vite !
scè:ke y j
JEANNE, PAUL et LE ROI DES GNOMES, I
caché par le trône du Pontife, qu'on a roulé au |
premier plan, à droite. |
JEANNE
Vous ne faites pas comme lui ? Tant mieux ! |
PAUL, a part.
Ah ! elle s'humanise !
JEANNfc.
Pour demeurer avec nous...
Silence.
PAUL
Eh bie 1 ?
JEANNE, timidtment.
II faudra... oh! ne m'en voulez pas... ne rien faire, ne rien dire et même ne rien penser qui sorte des actions, dos paroles c\ des idées de tout le monde !
PAUL
Eh ! pourquoi ? Où est le mal d'obéir à son cœur quand on sent qu'il est honnête? Moi, quoi qu'il advienne, je souffleté les infamies, je m'écarte des laideurs, et, devant ce qui est grand, je m'agenouille I
JEANNE
Ah! c'est bien, cela! c'est bien!
LE ROI DES GNOMES, derrière Jtunif.
Prends garde !
JEANNE, Pour un homme fatigué du monde, il serait doux, cependant, d'habiter une de ces maiso:^s. Fdul se détourne avec dégoût.
Oh ! l'intérieur vaut mieux ! Si vous saviez comme chaque femme soigne son petit mari !
Elle l'entoure de prévenances, fait les confitures, lui brode des pantoufles, le dorlote, le bécote, l'aide à s'habiller, et même lui présente... sa redingote !
Jeanne offre à Paul une des redingotes locales.
Passez-la !
PAUL, èhahi.
Pourquoi ?
JEANNE
On est si bien dedans ! Je vous en prie !
PAUL, mettant la redingote.
A part.
Elle est stupide, quoique charmante!
lîaut.
Sans doute, cette vie-là possède des avantages. Mais ne croyez-vous pas, vous dont la voix est pure comme un chant d'oiseau et le regard cordial comme une bonne poignée de main, ne sentez-vous pas, dites, qu'il peut se rencontrer parfois des unions plus complètes, une félicité d'une telle ardeur qu'elle envoie ses rayons tout autour d'elle? L'enchantement qu'on a l'un de l'autre fait, au milieu des fanges de la terre, comme une poésie permanente : plus on s'aime, plus on devient bon; l'habitude seule de la tendresse conduit à l'intelligence de tout ; et ce qui paraît de la vertu n'est que l'excès du bonheur!
JEANNE
Ah ! je vous comprends : Oui ! oui !
LE ROI DES GNOMES
Mais tu te perdj, malheureuse I
JEANNE, oppTfifee.
En effet, assurément ! et, sans bannir un certain idéal, il y a moyen de s'organiser une petite existence bien tranquille. Pourquoi perdre le meilleur de soi-même en sympathies, en émotions, en démarches, au lieu de réserver tout cela pour son propre individu ?
LE ROI DES GNOMES
Bravo !
Comme les autres sont les plus forts, soumettons-nous, afin qu'ils nous respectent et qu'ils nous servent ! Oh ! c'est facile, avec des concessions extérieures, et pourvu qu'on n'ait dans ses discours et sur sa personne rien d'extravagant !
Parait un barbier arec les ustensiles de sa profession. PAUL, surpris.
Que voulez vous ?
LE BARBIER, d'une voix caverneuse.
Tailler votre barbe en collier comme à tout le monde !
PAUL
Voilà, par exemple, une exigence!
JEANNE
Oh ! pour me plaire !
Elle lui attache la serviette autour du ccu.
PAUL
Je suis d'un ridicule achevé, n'importe! Mais d'où vient qu'elle me fascine, et que j'obéis comme un enfant !
JEANNE, pendant que le harhier travaille.
Un peu de patience ! C'est presque fini ! Encore un coup ! Ah ! que vous serez bien ! et quels bons soirs, cet hiver, dans le salon à rideaux de perse, décoré par des photographies de famille, au coin du feu, près de mon piano ! Il y a, dans le faubourg, de petits jardins avec des tonnelles de bâtons verts. Nous viendrons là, tous les deux, le dimanche; et, nous promenant bras dessus bras dessous, nous parlerons sans cesse de notre bonheur, à côté des légumes, en regardant l'espalier.
PAUL, le barbier ayant Ji ni, se lève. — A part.
r.lle a raison peut-être. Un fond de jugement ee découvre dans ce qu'elle dit. D'ailleurs, une fois ma femme, je l'éduquerai !
SIXIÈME TABLEAU, SChNE VI. )4)
JEANNE
Mais tournez-vous donc pour que je vous voie ! Ah ! bravo ! Merci ! Je suis contente. Vous ne me quitterez plus.
El!e lui prend les maint ,
PAUL
Ah ! chère mignonne ! Non ! non ! je I2 le jure !
JEANNE, ravie et le contemplant.
Est-ce possible ? Mais oui ! Rien ne lui manque !
LE ROI DES GNOMES, tendant vivement à Jeanne un iromblon.
Et cela ?
JEANNE, posant le tromblon sur la tète de Paul, Oui, cela !
Appelant.
Tous ! tous ! venez ! c'e^t fini.
Dis trois côtés, un flot de bourgeois se précipite sur la scèn'.