UNE VOIX
La guillotine !
LE GRAND PONTIFE
Non, Messieurs! Grâce au ciel, nos mœurs sont plus douces ! Nous ne demandons, misérables ! qu'à vous lessiver par le châtiment, à vous purifier par le remords, et même nous voudrions que plus tard, si c'est possible, à force de bonne conduite, vous vous réhabilitassiez ! Le bouillon que vous avez rejeté, on vous l'ingurgitera de force, mais plus clair ; les murs de votre appartement seront embellis par des inscriptions morales, et ce sera, au lieu d'apprivoiser des araignées, votre distraction unique !
Les prisonniers s'agitent en remuant leurs bras à traver les barreaux.
Je n'ai pas fini ! La juste fureur du peuple veut, puisque vous ne pouvez à présent nous faire aucun mal, que je vous assomme ainsi en vous disant un tas de choses ! Donc on tentera sur vous des expériences ! . . .
Un petit râle se fait entendre à toutes les horloges au-dessus des portes, et huit heures sonnent. Au premier coup, tous les bourgeois tirent leur bonnet de coton de leur poche et le mettent sur leur tète. Le grand pontife s'interrompt subitement et se coiffe du sien en même temps.
L'heure de se coucher ! A demain !
Tous les bourgeois rentrent chr^ eux.
scè:KE yi^i
JEANNL-, LE ROI DES GNOMES
JEANNE, iirec emportement.
Délivre-le ! Délivre-Ie donc, ou je vais moimême...
LE ROI. Prends garde !
JEANNE
Mais c'est par ta faute qu'il se trouve là. et que je l'ai perdu encore une fois !
LE ROI
Par la tienne !
JEANNE
Ah ! non content de m' avoir trompée... !
LE ROI
Je ne t'ai pas trompée ! Je puis te donner tout ce que tu demandes, mais il m'est impossible d'agir sur tes sentiments comme sur les siens ; choisis mieux! A ta première réquisition, je t'ai accordé les élégances d-.i monde et les niaiseries qu'elles comportent; à la seconde, la simplicité bourgeoise avec son cortège de laideurs. De quoi te plains-tu? que te faut-il?
JEANNE, après un long silence.
Eh bien ! je vais te le dire ; car je l'ai deviné enfin, lorsqu'au milieu de la populace qui l'enchaînait, le rêve de son cœur a jailli dans une explosion d'orgueil ! Ce que je veux ? Écoute : C'est un pouvoir tellement démesuré qu'il l'éblouisse! Je demande des palais de basalte avec des escaliers de diamant, et à le faire asseoir auprès de moi sur un trône d'or, pour qu'il contemple de plus haut toutes les têtes de mes peuples esclaves prosternés dans la poussière !
LE ROI
Bien ! bien ! Mais pas si fort, ma princesse, de peur de réveiller ces honnêtes populations.
// tire de sa poche un bonnet de coton démesuré, se l'enfonce sur le chef et relève ses lunettes bleues. Son visage est effroyable, avec des dents jaunes, des yeux cernés jusqu'aux oreilles, tandis que son collier de barbe rouge, se développant sur les deux côtés, ressemble à deux gros plumets. La mèche de son bonnet de coton jîamboie. Il disparaît avec Jeanne.
SCÈV^E IX
Aussitôt le pot-au-feu, dont les anses se transforment en deux ailes, monte dans les airs et, arrivé en haut, il se retourne entièrement. Tandis que les flancs du pot-au-feu vont s'èlargissant toujours, de manière à couvrir la cité endormie, des légumes lumineux^ carottes, navets, poi-
SIXIEME TABLEAU, SCÈNE IX. J^l
reaux, s'échappent de sa cavité et restent suspendus à la voûte noire comme des constelLitions.
Dés que l'obscurité est complète, oi entend s'élever dans toutes les maisons un ronJJement gênerai.
Mais il se fait un hrutt sec comme d'un barreau qu'on brise ; puis de la prison sortent deux ombres humaines, frôlant les murs et marchant sur la pointe des pieds. Paul apparaît d'abttrd, ensuite Dominique avec le tromblon et la redingote a la propriétaire, et portant sous ses bras ses deux bottes pour ne point faire de bruit. Il contemple un instant avec effroi les constellations-'légumes.
Le ronflement général repart.
La toile tombe lentement.