‹ Théâtre: Le candidat. Le château des cœursChapitre 140 sur 160 · LES ÉTATS DE PIPEMPOHÉ · texte numérisé non relu

LES ÉTATS DE PIPEMPOHÉ

Le théâtre représente une vaste salle d'une architecture indo-moresque^ ayant dans le fond une galerie (praticable) à doubles arcs correspondants, soutenus par des colonnettes géminées. Il y en a trois, et celui du milieu, faisant porte, s'ouvre sur l'escalier à trois marches par où l'on descend dans la salle.

Le salon a des poutrelles or et bleu, successivement. Les colonnettes sont en ébène avec des incrustations de nacre, et les arcades du côté extérieur de la galerie closes par des stores en petits bambous dorés.

Sur la plinthe qui supporte la galerie, comme sur toutes les murailles, des losanges vermillon et azur alternent dans la couleur noire.

A droite, une grande portière de cachemire. A gauche, sur un trône flanqué de chimères, à fond d'or mat et que surmonte un baldaquin de plumes

blanches, Jeanne, en costume royal et éblouissante de pierreries, est assise dans une attitude impérieuse.

Près d'elle, debout, se tient son premier ministre (le Roi des Gnomes). Par derrière, des négresses agitent des éventails en plumes de paon ; et devant elle, des nains barbus, habillés de rouge et accroupis sur leurs talons, occupent symétriquement tous les degrés du trône. Les deux derniers, en bas, soufflent à pleine poitrine sur deux cassolettes un peu plus hautes qu'eux.

Au milieu de la scène danse un groupe de bayadères, — tandis qu'au fond, devant chaque arcade et tranchant ainsi sur la couleur dorée des stores, il y a un géant, habillé d'une longue robe noire, et qui reste immobile.

Une musique langoureuse bourdonne. Les tourbillons des parfums montent lentement ; et la lumière du soleil, passant par les intervalles des roseaux, enveloppe tout d'une atmosphère ambrée.

SCÈ:?CE TT{ESMIÈT{E

JEANNE, LE ROI DES GNOMES, en

premier ministre,

Les Naiks, Les Danseuses.

LE ROI DES GNOMES, bas, à l'oreille d* Jeanne. Es-tu heureuse, maintenant?

JEANNE, souriant.

J'espère l'être bientôt !

Les hayadères, après un de leurs pas et avant d'en recommencer un autre, s'inclinent devant le trône.

LE ROI DES GNOMES

Oui, c'est cela ! Tous te prennent pour la reine, morte la nuit passée, et l'erreur du peuple va durer. Tu n'as plus qu'à le retenir quand il viendra, mais sans te faire connaître, car n'oublie pas quelles conséquences terribles...

JEANNE

Je sais ! Merci, bon génie, qui as eu pitié de ma tendresse, et puisque tu es mon premier ministre, ne me quitte plus.

LE ROI DES GNOMES

Si parfois je m'écarle, ce sifflet d'or m'appellera.

// lui donne un sifflet d'or, qu'il avait à son cou et qu'elle passe au sien.

La portière de cachemire faisant face au trône s'entr'ouvre, et il entre un nain d'aspect farouche, avec une aigrette à son turban, de très longues moustaches , et un bâton d'ivoire à la main. Il conduit, marchant au pas et effroyablement armes, une escouade de six géants. Tandis qu'il s'avance jusqu'aux pieds du trône pour se prosterner, les géants s'alignent en haie contre la muraille et y restent immobiles,

Les Mêmes, LE NAIN, ghural de; géants, puis UN OFFICIER, puis LE CHANCELIER.

LE NAIN, après sa prostirnation^ se retourne vert les géants.

Plus haut, drôles! plus haut! Le menton levé! Qu'est-ce qu'une tenue pareille !,..

Tous les géants tremblent d'effroi devant lui.

Place au messager des désirs do la souveraine !

El gardant le dos toujours collé contre la muraille, ils s'écartent de droite et de gauche ; et alors parait un officier en turban rose, avec des gants de mousseline claire, une veste Oleue et un large sabre suspendu contre sa hancht par un baudrier.

L' O F F I C I E R , ayant fait un long salut.

D'après les ordres de Votre Majesté sublime, nous venoi^s de hacher en petits morceaux les douze misérables qui no se sont pas prosternés assez vite, hier, quand vous passiez dans le bazar des soieries sur votre éléphant blanc.

D'après mes ordres... par morceaux... mon éléphant... ?

L'OFFICIER, souriant.

Il ne s'agit pas de votre trois fois divin éléphant blanc, Majesté ; ce ne sont que des hommes.

JEANNE, indignée.

Malheureux !

foncier lu regarde, ébahi.

LE ROI DES GNOMES, bas.

Tu Le compromets par cette indignation. Pense donc à lui, à ton but, et récompense ce bon serviteur pour son exactitude.

JEANNE

Jamais je ne pourrai !

LE ROI DES GNOMES

Il le fout cependant !

JEANNE, d'une voix hésitante.

C'est bien, nous sommes contente, va !

Vofficier sort. — A part.

Ah ! mon Dieu ! qui m'aurait dit que j'aurais le courage... ?

LE ROI, .i part.

Allons ! elle commence bien !

Entre le Chancelier, vêtu d'une grande pelisse bordée de fourrures par-dessus sa robe verte, avec un bonnet d'astrakan, un encrier dans sa ceinture noire, et à la main gauche, entre les doigts, plusieurs longues bandes de papier.

LE CHANCELIER

Je me hasarde sous vos puissants rayons, lumière des étoiles, pour vous faire observer qu'il manque à cette place votre auguste sceau !

JEANNE

Qu'est-ce ?

LE CHANCELIER

Votre Majesté, sans doute, se rappelle l'insolence de cet homme qui osa pleurer en sa présence, avant-hier, sous le prétexte qu'il mourait de faim?

JEANNE

Je... ne me souviens pas.

LE ROI, bai.

Tu le souviens, au contraire.

LE CHANCELIER

C'est l'ordre pour son exécution immédiate !

JEANNE

Horreur! Retirez-moi cela!

LE ROI , au chancelier.

Donne, je m'en charge ! Sortez, vous tous !

JEANNE

Oui, sortez !

Le nain sort, luivi des six géants, dont les têtes touchent aux voussures des arcades dans la galerie. Les hayadères s'en

vont ensuite, et les nains, accroupis sur les marches du j trône, sauf un seul qui demeure à demi caché.

\ LE ROI, désignant les deux géants du fond près des stores. ]

Ceux-là peuvent rester, étant muets. |

LE ROI DES GNOMES, JEANNE. 1

JEANNE, descendant du trône. ^

Qu'as-tu donc pour exiger cette mort ?

LE ROI. '

Moi? Oh! pas le moindre motif! '.

JEANNE

Eh bien, comme j'ai le droit de pardonner... i

LE ROI

Pardonner ? Mais ils ne croiront jamais que tu sois la reine ! ]

JEANNE

Pour avoir pleuré ! quel crime ! Eî!e était donc i bien cruelle, l'autre !... 1

LE ROI. I

EUe était forte. Imite-la ! ,

JEANNE

II m'est impossible cependant...

LE ROI

Tu veux donc te perdre, et pour un scrupule indigne de ce pouvoir tant rêvé, quand il te le faudrait plus fort que jamais...

JEANNE

Que dis-tu?...

LE ROI

Car bientôt, tout à l'heure peut-être, tu auras à tirer d'un péril mortel ton frère et ton amant.

JEANNE, apre-j un long silence.

Et tu crois que ce papier...

LE ROI

Il ne s'agit que de retourner dans tes mains ton sifflet d'or et d'en appuyer le pommeau sur cette cire rouge.

JEANNE

Oh ! non ! c'est trop horrible î

LE ROI

Mais si le peuple se révolte, s'il le chassait ? Je ne peux rien sur les multitudes, moi ! Il est accoutumé chaque jour à des supplices. Tu le prives de sa joie, il va douter de sa reine. De grands cris s'rlèvent au dehors.

l.'entends-lu ?

JEANNE, prêtant l'oreille.

Eli effet !

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