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coup et de trop sentir qui les tourmente. Mais les dispositions de Flaubert tout jeune ont été dépeintes par lui dans une des rares pages où il ait confessé quelque chose de ses émotions personnelles. J'emprunte encore ce fragment à la préface des Dernières chansons : « J'ignore quels sont les rêves des collégiens. Mais les nôtres étaient superbes d'extravagance, — expansions dernières du romantisme arrivant jusqu'à nous, et qui, comprimées par le milieu provincial, faisaient dans nos cervelles d'étranges bouillonnements... On n'était pas seulement troubadour, insurrectionnel et oriental, on était avant tout artiste. Les pensums finis, la littérature commençait, et on se crevait les yeux à lire au dortoir des romans; on portait un poignard dans sa poche comme Antony. On faisait plus : par dégoût de l'existence. Bar*** se cassa la tête d'un coup de pistolet; And*** se pendit avec sa cravate. Nous méritions peu d'éloges, certainement. Mais quelle haine de toute platitude ! Quels élans vers la grandeur ! Quel respect des maîtres ! Comme on admirait Victor Hugo !... » J'ai souligné dans cette citation la ligne qui me parait la plus caractéristique des circonstances où grandit l'adolescence de Flaubert. On était aux environs de 1840. A Paris, la réaction contre le romantisme commençait ; — mais en province, le triomphe de ce même romantisme était dans sa plénitude. Ce qui se démodait au regard des jeunes habitués du ■perron de Tortoni, — alors non mutilé, — procu-
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rdJf aux jeune!: liseurs de Rouen les délices d'une initiation et l'enchantement d'une découverte. La vie provinciale a de ces retards qui sont des sagesses, comme elle a de ces lenteurs qui sont des fécondités; et, lente et tardive, elle élabore des passions d'une saveur profonde. L'àme des Parisiens traverse trop de sensations variées, elle s'y dépouille de sa force comme les vins qui traversent trop de bouteilles. Romantique par sa race et par son éducation, Flaubert le fut d'autant plus en ergiquement qu'il resta provincial, et c'est son originalité supérieure, jusqu'à son dernier jour. Ayant embrasse l'Idéal romantique avec tant de ferveur, plus qu'aucun autre il devait ressentir et il ressentit les mélancolies que cet Idéal enveloppe — par définition, comme diraient les mathématiciens ; — et, de fait, aucun autre ne fut plus complètement en désaccord avec son milieu et avec sa propre chimère. On peut considérer, sans paradoxe, que le malin génie de la nature s'amusa rarement à mettre un de ses plus superbes enfants dans déplus savantes conditions de déséquilibre.
A lire les Souvenirs littéraires que M. du Camp a publiés cette année même sur son grand ami, précisément il est loisible de suivre le détail de la jeunesse de l'écrivain et d'assister aux désastres de sa première expérience. Tout n'est ici que contraste et que froissements. Gustave Flaubert n'a pas une idée commune avec le docteur, son père; pas une liée commune avec Us Rouennais, au milieu des-
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quels il a pourtant grandi, — mais combien dissemblable, et comme il les haïssait, sa conversation en faisait foi l Les compatriotes de Gustave, comme son père, étaient des créatures d'action et non pas de rêve, â qui la littérature était le plus volontiers indifférente, quelquefois hostile. L'homme un peu simple s'irrite si aisément contre les finesses qu'il ne comprend pas l Flaubert songeait-il à cette étrange loi de la conscience populaire, lorsqu'il décrivait dans la Tentation de Saint-Antoine cette scène d'une insurrection égyptienne : a Et on se venge du luxe ; ceux qui ne savent pas lire déchirent les livres; d'autres cassent, détiuisent les statues, les peintures, les meubles, les coffrets, mille délicatesses dont ils ignorent l'usage, et qui, à cause de cela, les exaspèrent... » Mais surtout, l'enthousiaste camarade de Bouilhet n'avait pas une idée commune avec son pays. Toute la France du temps de Louis-Philippe était parfaitement désintéressée des lettres... Ne l' est-elle pas encore aujourd'hui, et dans aucune des grandes nations d'Europe rencontrere^-vous une indifférence pour la littérature contemporaine égale à celle que notre classe moyenne manifeste à toute occasion ? Où laisserait-on vendre aux enchères les manuscrits d'un écrivain de la valeur de Bal-(ac, sans que l'État parût se douter que le marteau du commissaircpriseur a disposé d'une richesse publique? Mais qu'attendre d'une bourgeoisie che\ laquelle il est de règle que les études finissent vers l'âge de vingt
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ans, et qui ne comprend pas que les privilèges de la fortune et du loisir deviennent des principes destructeurs pour la classe qui les possède, s'ils ne se transforment pas en instruments de supériorité intellectuelle et politique ? Personne ne sentit ces défaillances de notre aristocratie territoriale et financière avec plus d'amertume que Flaubert. Une lettre peu connue, qu'il adressa au conseil municipal de Rouen après la mort de Bouilhet, renferme une expression indignée jusqu'à l'éloquence de sa colère contre la médiocrité d'idées de la bourgeoisie. Il ne voyait pas que ce défaut de haute culture est inhérent à l'absence de profond idéalisme dont la France a tour à tour tant souffert et tant profité. Parfaitement douée pour l'analyse et pour la logique, la tète française est d'une pauvreté d'imagination qui étonne, lorsqu'on la compare aux têtes du Nord et à leur magique pouvoir de rêve, aux têtes du Midi et à leur magique pouvoir de vision. Nous sommes bien les fils d'une contrée mixte, d'un paysage habituellement rnédiocre, d'une civilisation toute clémente et modérée. C'est là de quoi faire un peuple de subtils raisonneurs, d'industrieux travailleurs, de politiciens aiguisés. Il semble que les vastes spéculations intellectuelles comme les fécondes inventions artistiques veulent un autre milieu et d'autres hommes. Aussi les unes et les autres sont-elles, che^ nous, l'apanage d'une élite. Flaubert aperçut ces vérités, mais il les aperçut sans bien se les expliquer et avec fureur, au lieu
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de les considérer avec l'indulgence apaisée et l'indifférence transcendantale du philosophe devant la cohue des sottises humaines. Ces sottises hantaient Flaubert, le soulevaient, le ravageaient. Cette âme forcenée se précipitait en des colères tragiques ou en des ironies féroces, chaque fois qu'une de ces sottises se présentait. « C'est énorme !... » ce cri qu accompagnaient une agitation des bras et une convulsion de la face, trahissait che^ le créateur d'Homais et de Bournisien une exaltation extraordinaire en présence de quelque colossale preuve d'inintelligence. Il semblait qu'il y eût enlui quelque chose de ce qu'éprouve le saint Antoine de la Tentation, lorsqu'il aperçoit le Catoblepas, cet animal si parfaitement abruti qu'il s'est dévoré les pattes sans s'en apercevoir. « Sa stupidité m'attire... n s'écrie l'ermite. Aussi Flaubert, qui se trouvait au supplice par la seule rencontre de la médiocrité imbécile et satisfaite, se complaisait-il à inventorier minutieusement toutes les ignorances et les misères morales des créatures manquées, dont il subissait, dont il recherchait la bêtise; et ces créatures pullulent sur le tard de la civilisation, par cela seul que la culture s' essayant sur un très grand nombre de cerveaux, la quantité des déchets est formidable.
En contradiction avec son milieu et avec son temps, Flaubert était aussi en contradiction avec lui-même. De bonne heure, touché d'un mal incurable, il put mesurer le peu que nous sommes et
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sentir V extrémité de sa force, lui qui avait pris son élan comme pour aller à l'infini. L'analyse en outre, cette lampe allumée sur notre front comme la lampe des mineurs et qui nous permet de tout voir des gouffres où nous descendons, éclairait cruellement son caur sur ses propres insuffisances. Le plus grand malheur qui puisse arriver à un écrivain est assurément de joindre ce pouvoir d'analyse au pouvoir de poésie. Son imagination, à propos d'un événement à venir, lui permet de se configurer des félicités ou des douleurs excessives ; puis, l'événement une fois survenu, l'observateur se regarde, constate la disproportion entre ce qu'il attendait d'émotion et ce qu'il en éprouve réellement; et le contraste est tel que la sécheresse en résulte aussitôt, ou du moins ce morne désespoir, fait de la conviction de l'impuissance sentimentale, qui pousse l'homme aux pires expériences. Flaubert évita ces expériences, mais il n'évita pas ce désespoir. Les lettres que nous pouvons lire de lui à l'occasion de la mort d'une saur pourtant bien-aimée, renferment de singuliers et mélancoliques aveux sur cette aridité douloureuse d'une âme qui ne se sent plus sentir, parce que sa pensée a tout épuisé d'avance : « Et moi? J'ai les yeux secs comme un arbre. C'est étrange. Autant je me sens expans f, fluide, abondant et débordant, dans les douleurs fictives, autant les vraies restent dans mon Cixur, acres et dures. Elles s'y cristallisent à mesure qu'elles y survivent. . J'étais sec comme la pierre
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d'une tombe, mais horriblement irrité... » Reconnaissez-vous l'amer sentiment d'une disproportion entre un je ne sais quoi qui pourrait être, et ce qui est ? Enfin, pour que rien ne fut épargné à ce pessimiste des éléments inconciliables et qui peuvent empêcher une âme d'être en harmonie avec le monde et avec elL-mênie, l'éducation de Flaubert avait été double. Au même moment qu'il se repaissait des romanciers et des poètes, il subissait une forte discipline scientifique, en sorte que cet artiste en images était un physiologiste, et ce lyrique un érudit minutieux. Tout se heurtait et se choquait dans cette personnalité complexe, plus préparée qu'aucune autre â dégager le principe de nihilisme que l'Idéal romantique enveloppe en lui. « As-tu réfléchi, écrivait Flaubert jeune à son ami préféré, as-tu réfiéchi combien nous sommes organisés pour le malheur ? » Et ailleurs : « C'est étrange, comme je suis né avec peu de foi au bonheur. J'ai eu, tout jeune, un pressentiment complet de la vie. C'était comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s'échappe par un soupirail. On n'a pas besoin d'en avoir mangé pour savoir qu'elle est à faire vomir!... » Et défait, infatigablement et magnifiquement, ce que Flaubert a raconté, c'est le nihilisme des âmes pareilles à la sienne, toutes déséquilibrées et disproportionnées. Mais à travers son deitin il a vu le destin de beaucoup d'existences contemporaines, — et cela seul donne à ce romantique torturé une place de haut moraliste.
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