‹ Théâtre: Le candidat. Le château des cœursChapitre 3 sur 160 · ÉTUDE. XV · texte numérisé non relu

ÉTUDE. XV

menîs que j'ai marqués, l'Idéal romantique aboutissait nécessairement au pire malheur de ceux qui s'y livraient tout entiers. L'homme qui rêve à sa destinée un décor d'événements compliqués, a toutes les chances de trouver les choses en désaccord avec son rêve, s'il est né surtout dans une civilisation vieillissante, où la distribution plus générale du bien-être s'accompagne d'une certaine banalité des mœurs privées et publiques. L'homme qui se veut une àme toujours frémissante, et qui se prépare à une abondance continue de sensations et de sentiments, a toutes les chances de manquer au programme qu'il s'est imposé à lui-même. « Nous n'avons dans le caur ni de quoi toujours souffrir ni de quoi toujours aimer, » a dit un observateur doucement triste. A ne pas admettre cette vérité, on risque de se décevoir soi-même et de se mépriser quand on constate en soi les insuffisances de sensibilité qui sont notre lot à tous. C'est le second germe de douleur qu'enveloppe l'Idéal romantique. Non seulement il conduit l'homme à être en disproportion avec son milieu, mais il le met en disproportion forcée avec lui-même. C'est V explication de la banqueroute que le romantisme a faite â tous ses fidèles. Ceux qui avaient pris ses espérances à la lettre ont roulé dans des abîmes de désespoir ou d'ennui. Tous ont éprouvé que leur jeunesse leur avait menti et qu'ils avaient trop demandé à la nature et d leur propre caur. Beaucoup se sont guéris en s' accommodant à leur milieu ou en

XVI GUSTAVE FLAUBERT

se persiflant eux-mêmes. Qiielques-uns sont demeurés blessés, et Flaubert plus prof ondément qu aucun autre, parce que son tempérament et les circonstances l'avaient précipité plus ardemment vers cet Idéal

Tout, en effet, devait lui plaire de ce romantisme, — et tout lui en plut. Sa personne était taillée pour une existence démesurée et magnifique. Les frères de Concourt écrivaient sur lui dans leurs Hommes de Lettres « qu'il semblait porter la fatigue de la vaine escalade de quelque ciel. » Ceux qui l'ont vu durant les dernières années de sa vie, fatigué par l'âge et le labeur, se le rappellent comme un Titan vaincu. T avait-il en lui l'obscur atavisme des Normands de sa province, et son sang roulait-il des gouttes de ce sang des anciens pirates en qui semblaient avoir passé l'inquiétude, la sauvagerie et la puissance de leur cruel Océan ? Toujours est-il qne, dans sa première jeunesse, Gustave Flaubert paratt avoir connu, comme état normal, une exaltation continuelle, faite du double sentiment de son ambition grandiose et de sa force invincible. Les poètes de son époque trouvèrent en lui un lecteur à la taille de leur fantaisie, .comme il trouva en eux des imaginations à la taille de sa sensibilité. Toute l'effervescence de son sang se tourna donc en passion littéraire, comme il arrive, vers la dix-huitième année, aux âmes précoces qui trouvent, dans l'énergie d'un style ou les intensités d'une fiction, de quoi tromper le besoin d'agir beau-

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