‹ Théâtre: Le candidat. Le château des cœursChapitre 59 sur 160 · ACTE II, SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE XIII

toujours collé à ses talons le retient; plus il s'agite, plus il enfonce. Et cependant, quelque chose d'indomptable proteste et rugit au dedans de vous! Pour se consoler de ce que l'on fait, on rêve orgueilleusement à ce que l'on fera; puis les mois s'écoulent, la médiocrité ambiante vous pénètre, et on arrive doucement à la résignation, celte forme tranquille du désespoir.

MADAME ROUSSELIN

Je comprends ; et je vous plains !

JULIEN

Ah ! madame, que votre pitié est douce ! bien qu'elle augmente ma tristesse!

MADAME ROUSSELIN

Courage! le succès, plus tard, viendra.

JULIEN

Dans mon isolement, est-ce possible?

MADAME ROUSSELIN

Au lieu de fuir le monde, allez vers lui ! Son langage n'est pas le vôtre, apprenez-le! Soumettez-vous à ses exigences. La réputation et le pouvoir se gagnent par le contact; et, puisque la société est naturellement à l'état de guerre, rangezvous dans le bataillon des forts, du côté des riches, des heureux ! Quant à vos pensées intimes, n'en

dites jamais rien, par dignité et par prudence. Dans quelque temps, lorsque vous habiterez Paris, comme nous...

JULIEN

Mais je n'ai pas le moyen d'y vivre, madame!

MADAME ROUSSELIN

Qui sait? avec la souplesse de votre talent, rien n'est difficile; et vous l'utiliserez pour des personnes qui en marqueront leur gratitude! Mais il est tard ; au plaisir de vous revoir, monsieur !

Elle remonte.

Oh! restez! au nom du ciel, je vous en conjure! Voilà si longtemps que je l'espère cette occasion. Je cherchais des ruses, inutilement, pour arriver jusqu'à vous ! D'ailleurs, je n'ai pas bien compris vos dernières paroles. Vous attendez quelque chose de moi, il me semble? Est-ce un ordre? Dites-le! j'obéirai.

MADAME ROUSSELIN

Quel dévouement !

JULIEN

Mais vous occupez ma vie! Quand, pour respirer plus à l'aise, je monte sur la colline, malgré moi, tout de suite, mes yeux découvrent parmi

ACTi 11 , SCtNE XIII.

les autres votre chère maison, blanche dans la verdure de son jardin; et le spectacle d'un palais ne me donnerait pas autant de convoitise ! Quelquefois vous apparaissez dans la rue, c'est un éblouissement, je m'arrête ; et puis je cours après votre voile, qui flotte derrière vous comme un petit nuage bleu ! Bien souvent je suis venu devant cette grille, pour vous apercevoir et entendre passer au bord des violettes le murmure de votre robe. Si votre voix s'élevait, le moindre mot, la phrase la plu» ordinaire, me semblait d'une valeur inintelligible pour les autres; et j'emportais cela, joyeusement, comme une acquisition ! — Ne me chassez pas! Pardonnez-moi! J'ai eu l'audace de vous envoyer des vers. Ils sont perdus, comme les fleurs que je cueille dans la campagne, sans pouvoir vous les offrir, comme les paroles que je vous adresse la nuit et que vous n'entendez pas. car vous êtes mon inspiration, ma muse, le portrait de mon idéal, mes délices, mon tourment !

MADAME ROUSSELIN. Calmez-vous, monsieur! Cette exagération...

JULIEN

Ah ! c'est que je suis de 1830, moi ! J'ai appris à lire dans Hernani, et j'aurais voulu être Lara I J'exècre toutes les lâchetés contemporaines, l'ordinaire de l'existence, et l'ignominie des bonheurs faciles! L'amour qui a fait vibrer la grande lyre

des maîtres gonfle mon cœur. Je ne vous sépare pas, dans ma pensée, de tout ce qu'il y a de plus beau 5 et le reste du monde, au loin, me paraît une dépendance de votre personne. Ces arbres sont faits pour se balancer sur votre têle, la nuit pour vous recouvrir, les étoiles qui rayonnent doucement comme vos yeux, pour vous regarder !

MADAME ROUSSELIN

La littérature vous emporte, monsieur! Quelle confiance une femme peut-elle accorder à un homme qui ne sait pas retenir ses métaphores, ou sa passion? Je crois la vôtre sincère, pourtant. Mais vous êtes jeune, et vous ignorez trop ce qui est l'indispensable. D'autres, à ma place, auraient pris pour une injure la vivacité de vos sentiments. Il faudrait au moins promettre...

JULIEN

Voilà que vous tremblez aussi. Je le savais bien! On ne repousse pas un tel amour!

MADAME ROUSSELIN

Ma hardiesse à vous écouter m'élonne moimême. Les gens d'ici sont méchants., monsieur. La moindre étourderie peut nous perdre ! . . . Le scandale...

Ne craignez rien! Ma bouche se taira, mes

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