‹ Théâtre: Le candidat. Le château des cœursChapitre 6 sur 160 · ETUDE. XXV · texte numérisé non relu

ETUDE. XXV

plus noble que la nostalgie d'une belle vie sentimentale, et quel plus rare signe d'une âme délicate que de se façonner d'avance une tendresse choisie? Que la jeune fille du fermier Rouault ressente en elle la soif d'une infinie félicité, qu'elle souhaite cette félicité caressante comme le clair de lune qui vaporise les brumes de ses prairies natales, qu'elle l'imagine féconde en renouvellements et compliquée comme les chimériques histoires où se délecte sa curiosité virginale, quelle l'enveloppe dans un décor somptueux et raffiné, opulent et gracieux, comme on désire à une belle peinture un cadre qui ne la déshonore point; — qu'y a-t-il là qui ne prouve une nature exquise et tout facilement fine ? Comme les gaucheries mêmes de ces premiers songes attestent leur naïveté!... Comme aussi la vie, — cette vie qui nous humilie à tous le cœur, — se charge de tourner à la perte de la pauvre femme cette exquisité de nature et cette finesse ! Ils vont tomber dans la bourbe de tous les mauvais chemins, a comme des hirondelles blessées, » ces premiers beaux songes. La stupidité de son mari et la misère de son milieuluisont trop dures, et la livrent sans défense à un premier amant qui la déprave et l'abandonne. La brutalité de celui-là prépare la malheureuse à mieux goûter la finesse du second, mais celui-ci n'est que lâcheté déguisée et quégdisme faussement tendre... Et elle se dit avec l'acre saveur de ses fautes dans la poitrine: « Ah! si dans la fraîcheur de sa beauté, avant les souillures du

XXVI GUSTAVE FLAUBERT

mariage et la désillusion de l'adultère, elle avait pu placer sa vie sur quelque grand caur solide, alors la vertu, la tendresse, les voluptés et le devoir se confondant, jamais elle ne serait descendue d'une félicité si haute... » Elle est de bonne foi, à cette heure amère ; elle rend justice à ce qu'il y a de sublime dans ses pires égarements, lorsqu'elle condamne l'odieuse vilenie des circonstances qui la garottent. Et cependant, cette félicité si haute lui eût été accordée, ce grand cœur solide se serait offert, que cela même n'eût pas comblé l'abîme plaintif et trop profond de son caur à elle. Aux jours de son adultère le plus enivré, quand elle se précipitait sur la poitrine de son amant avec l'ardeur presque tragique de l'idéal possédé, — car elle croyait le posséder, — « elle s'avouait ne rien sentir d'extraordinaire... » A quoi bon alors? Et n' apercevez-vous point le mensonge du désir qui nous fait osciller entre la brutalité meurtrière des circonstances et les impuissances plus irréparables encore de notre sensibilité?

Pareillement le Frédéric Mor.eau de /'Éducation sentimentale, qui, à vingt-deux ans, « trouve que le bonheur mérité par l'excellence de son âme tarde bien à venir, » n'a pas si tort de considérer que cette àme est, en effet, d'une qualité rare. Parmi tous les objets qu'un homme, jeune et fer, peut désirer^ il a choisi les plus désirables, ceux dont la possession vaut vraiment qu'on vive: une grande puissance d'artiste, un grand amour. Mais en cela,

tout semblable à Emma Bovary, ce qu'il a en lui de meilleur sera la cause de sa perte. Il manquera sa destinée pour avoir eu des facultés supérieures à son milieu. Et se guérit-on de ses facultés?... Créature fine et douce, il éprouve un désir inné de plaire. C'est la fatalité des personnes à imagination psychologique. A se figurer trop complètement les impressions que ressentent les autres, leur antipathie est trop présente, on en souffre trop. Ce désir de plaire i si humain, si charitable, au plus beau sens du mot, condamnera Frédéric aux amitiés banales, à la dispersion de son temps et de sa fortune, à des soumissions devant qui ne le vaut pas. Il est puni, de quoi? De ne pas savoir mépriser. Son rêve d'une vie exaltée, ce si noble rêve qui permet seul d'égaler en les comprenant les nobles âmes des nobles artistes, le fera, lui, s'user sur place, dans l'attente d'un je ne sais quoi de définitif qui ne viendra jamais. Au lieu de canaliser sa force dans le travail quotidien d'une carrière stricte, il stagnera jusqu'à en croupir dans une douloureuse oisiveté. Son goût pour un unique amour, cette poursuite d'un fantôme idéal, — qui est la secrète chimère de tout poète, qui était la chimère secrète de Flaubert lui-même, — aboutira au désir éternellement inapaisé de M™® Arnoux. La robe de cette femme fiotte devant les yeux de Frédéric, et l'empêche d'aimer vraiment ses maîtresses. Et qu'il n'arrive jamais à étreindre ce fantôme, dont le charme suprême est d'être un fantôme, car alors

XXVIII GUSTAVE FLAUBERT

H s'apercevrait trop qu'il a vécu d'un néant... Et il vit pourtant, roulé comme un galet par la marée de ses heures, de plus en plus incapable d'une volonté qui triomphe de la pression énorme des menus faits, de plus en plus incapable, s'il en triomphait, d'égaler ses désirs par ses jouissances, si bien que les conditions extérieures lui étant contraires, et les conditions intérieures, la plus complète banqueroute est aussi la plus méritée.

Mais Emma Bovary, mais Frédéric, sont le produit d'une civilisation fatiguée, ils auraient développé toute leur vigueur s'ils étaient nés dans un monde plus jeune. . . ; c'est du moins ce que nous pensons d'eux, ce que nous pensons de nous, lorsqu'en proie aux affres de l'épuisement, cette trop pénible rançon des bienfaits du monde moderne, nous nous prenons à regretter les âges lointains de l'énergie sauvage ou de la foi profonde. Qui ne s'est répété, aux minutes de trop grande fatigue de civilisation, le mot célèbre : « Je suis venu trop tard... » Flaubert répond à ce cri nostalgique en démontrant que la somme des contradictions intérieures et des contradictions extérieures était égale, dans ce monde plus jeune, â celle qui fait le malaise de notre monde trop vieux. Quand Salammbô s'empare du jàimph, de ce manteau de la Déesse a tout â la fois bleuâtre comme la nuit, jaune comme l'aurore, pourpre comme le soleil, nombreux, diaphane, étincelant, léger...., » elle est surprise, comme Emma entre les bras de Léon, de ne pas

ETUDE

éprouver ce bonheur qu'elle imaginait autrefois: a Elle reste mélancolique dans son rêve accompli... » L'ermite saint Antoine, sur la montagne de la Théhaïde, ayant, lui aussi, réalisé sa chimère mystique, comprend que la puissance de sentir lui fait défaut ; il cherche avec angoisse la fontaine d'émotions pieuses qui jadis s'épanchait du ciel dans son cœur. « Elle est tarie, maintenant, et pourquoi? ... » gémit-il en regardant l'horizon. Ah! Pourquoi est-ce la loi commune des créatures humaines que la jouissance soit toujours en disproportion avec le désir ? Pourquoi toute âme ardente est-elle dupe d'un mirage qui lui persuade qu'elle a en elle de quoi suffire à une saveur continue d'extase? Pourquoi un ensorcellement mensonger se dérohe-t-il derrière la farouche mysticité des simples et des dévots, comme il se dérobe derrière la sensualité corrompue des âmes modernes qui n'ont plus la foi? Et d'ailleurs, est-ce que le décor du cauchemar de la vie valait beaucoup mieux, en ces temps soi-disant héroïques, qu'il ne vaut aujourd'hui, parmi les embourgeoisements de nos villes ? La stupide férocité des mercenaires qui festoient dans le jardin d'Hamilcar est-elle moins écœurante pour une noble créature que la stupide grossièreté des convives de la noce Bovary ou des soupeurs, amis de Frédéric? La niaiserie ascétique des moines des -premiers siècles était-elle moins féconde en misérables sottises que le lamentable scepticisme de notre époque? Toutes questions aux-

GUSTAVE FLAUBERT

quelles Flaubert jette en réponse les pages de ses deux épopées antiques, étalant pour ce qui fut un mépris égal à celui qu'il ressent pour ce qui est. Comme le squelette du tableau de Goya soulève la pierre de son tombeau, et de son doigt blanc écrit « Nada... — il n'y a rien..., » les morts des civilisations anciennes se dressent devant les yeux évocateurs du poète et viennent lui jurer qu'un même néant était au fond des bonheurs d'alors, — qu'une même détresse et une même angoisse faisaient le terme de tout effort, et que, barbare ou civilisé, l'homme n'a jamais su ni façonner le monde à la mesure de son cœur, ni façonner ce caur à la mesure de ses désirs !

C'est là, comme on le voit, plus qu'un sentiment personnel, c'est une doctrine. Ce n'est plus seulement le romantique mal éveillé de ses songes qui se lamente et qui maudit. C'est le psychologue qui discerne dans sa misère les causes essentielles; c'est le métaphysicien qui dégage de cette misère et de ses causes une loi plus haute, de laquelle il dépend, comme tous ses semblables. Du métaphysicien, ily a peu de chose à dire. Le pessimisme, en tant que théorie générale de l'univers, ne saurait avoir une valeur plus définitive que l'optimisme. L'une et l'autre philosophie manifestent une disposition personnelle, et vraisemblablement physiologique, qui pousse l'homme à renouveler plus volontiers, dans un cas ses malaises, dans l'autre cas ses jouissances. L'œuvre du psychologue est plus durable en

ETUDE

même temps quelle est moins arbitraire. Elle consiste â marquer en quelques traits profonds la marche d'une maladie d'ùme. On peut même dire que dans V arrière-fond de toute belle auvre littéraire se cache l'affirmation d'une grande vérité psychologique, comme dans V arrière-fond de toute belle auvre de peinture ou de sculpture se cache V affirmation d'une grande vérité anatomique. La portée de la vérité ainsi entrevue par V artiste fait la portée de son génie.

A creustr plus avant encore la conception que Flaubert se forme de ses personnages, on reconnaît que la disproportion qui les fait souffrir provient, toujours et partout, de ce qu'ils se sont façonné une idée par avance sur les sentiments qu'ils éprouveront. C'est à cette idée, d'avant la vie, que les circonstances d'abord font banqueroute, puis euxmêmes. C'est donc la Pensée qui joue ici le rôle d'élément néfaste, d'acide corrosif, et qui condamne l'homme à un malheur assuré; mais la Pensée qui précède l'expérience au lieu de s'y assujettir. La créature humaine, telle que Flaubert l'aperçoit et la montre, s'isole de la réalité par un fonctionnement tout arbitraire et personnel de son cerveau. Le malheur résulte alors du conflit entre cette réalité inéluctable et cette personne isolée. Mais quelles causes produisent cet isolement ? Que Flaubert s'occupe du monde ancien ou du monde moderne, toujours il attribue à la Littérature, dans la plus large interprétation du terme, c'est-à-dire à

GUSTAVE FLAUBERT

la parole ou à la lecture, le principe premier de ce déséquilibre. Emma et Frédéric ont lu des romans et des poètes; Salammbô s'est repue des légendes sacrées que lui récitait Schahabarim... « Personne à Carthage n'était savant comme lui. » Saint Antoine s'est enivré de discussions théologiques. Les uns et les autres sont le symbole transposé de ce que fut Flaubert lui-même. C'est le mal dont il a tant souffert qu'il a incarné en eux, le mal d'avoir connu l'image delà réalité avant la réalité, l'image des sensations et des sentiments avant les sensations et les sentiments. C'est la Pensée qui les supplicie comme elle supplicie leur père spitituel, et cela les grandit jusqu'à devenir le symbole non plus même de Flaubert, mais de toutes les époques où l'abus du cerveau est la grande maladie. Bal-^ac avait déjà écrit, dans la préface générale de la Comédie humaine : v Si la pensée est l'élément social, elle e<t aussi l'élément destructeur... » L'auteur de Madame Bovary n'a presque fait que commenter cette phrase profonde, mais le commentaire devient capital et vaut qu'on examine la valeur contemporaine.

Considérer ainsi la pensée comme un pouvoir, non plus bienfaisant, mais meurtrier, c'est aller au rebours de toute notre civilisation moderne, qui met au contraire dans la pensée le terme suprême de son progrès. Surexciter et redoubler les forces cérébrales de l'homme, lui procurer^ lui imposer même un travail intellectuel de plus en plus compliqué,

Page 1