ÉTUDE. XXXIII
de mieux en mieux outillé, telle est la préoccupation constante de l'Europe occidentale depuis la fin du moyen âge. Nous nous applaudissons lorsque, comparant au peuple de jadis notre peuple de civilisés, nous constatons, ainsi que le disait Goethe mourant : « plus de lumière. » C'est bien pour cela que notre effort suprême se résume dans la science, c'est-à-dire dans une représentation, coordonnée et accessible à tous les cerveaux, de l'ensemble des faits qui peuvent être constatés. Mais avons-nous bien mesuré la capacité de cette machine humaine que nous surchargeons de connaissances ? Quand nous prodiguons, à mains ouvertes, l'instruction en bas, l'analyse en haut; quand, par la multiplicité des livres et des journaux, nous inondons les esprits d'idées de tous ordres , avons-nous bien calculé V ébranlement produit dans les âmes pour cette exagération de jour en jour plus forcenée de la vie consciente ? Tel est le problème que Flaubert se trouve avoir posé sous plusieurs formes saisissantes, — depuis Madame Bovary et Z' Éducation, où il étudie deux cas très curieux d'intoxication littéraire, jusqu'à Bouvard et Pécuchet, cette bouffonnerie philosophique où il analyse, comme au microscope, les ravages accomplis par la science sur deux tète^ que rien n'a préparées à recevoir la douche formidable de toutes les idées nouvelles. Problème essentiel, s'il en fut, car de sa solution dépend l'avenir même de ce que nous sommes habitués à considérer comme l'œuvre des siècles ! Il est certain que si la
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pensée n'est pas un pouvoir toujours meurtrier, elle n'est pas non plus un pouvoir toujours bienfaisant, par cela seul qu'elle situe l'homme dans une indépendance relative et fait de lui « un empire dans un empire, » suivant la formule célèbre de Spinoja. L'homme qui pense, en tant qu'il pense, peut s'opposer à la nature, puisqu'il peut se former des choses une idée qui le mette en conjUt avec elle. Or les choses obéissent à des lois nécessaires, et toute erreur au sujet de ces lois devient un principe de souffrance pour celui qui la commet. La science, objectera-t-on, se charge de rendre ces erreurs, et les souffrances qui en résultent, chaque jour plus rares; mais a-t-elle trouvé, trouvera-t-elle le moyen d'empêcher l'usure physiologique, l'usure du sentiment et l'usure de la volonté, que tout exercice trop intense de la pensée risque de produire ?
L'usure physiologique d'abord? Elle se manifeste par les déformations du type humain qui se rencontrent à chaque pas dans les grandes villes. L'homme moderne, tel que nous le voyons aller et venir sur les boulevards de Paris, porte dans ses membres plus grêles, dans la physionomie trop expressive de son visage, dans le regard trop aigu de ses yeux, la trace évidente d'un sang appauvri, d'une énergie musculaire diminuée, d'un nervosisme exagéré. Le moraliste reconnaît là l'aune du vice. Mais souvent le vice est le produit de la sensation combinée avec la pensée, interprétée par elle, et amplifiée jusqu'à absorber dans des minutes d'égaré-
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ment toute la substance de la vie animale. — L'usure du sentiment par la pensée s'accomplit, elle aussi, de façons diverses. Tantôt c'est la conception d'un idéal raffine qui crée la passion. Car si le vice est la sensation magnifiée par la pensée, la passion résulte d'une combinaison entre le sentiment et la pensée. Et la passion précipite l'homme à d'étranges et dangereux excès qui le laissent incapable d'un développement complet de son être... Tantôt c'est l'habitude acharnée de l'analyse qui empêche le sourd travail de l'inconscience dans notre cœur et tarit la sensibilité comme à sa source, — L'usure de la volonté achève enfin l'auvre destructive, et ici les maladies encore non classées pullulent redoutablement. L'abondance des points de vue, cette richesse de l'intelligence, est la ruine de la volonté, car elle produit le dilettantisme et l'impuissance énervée des êtres trop compréhensifs. Ou bien l'éducation incomplète de l'intelligence conduit le demi-savant à des résolutions aussi infécondes que celles de Bouvard et de Pécuchet, en proie à la fièvre de l'instruction inachevée. Ou bien encore l'abus du travail critique amène celui qui s'y est abandonné à ne plus vouloir, parce que le charme de l'illusion, qui seul fait agir, s'en est allé, et que, l'inutilité finale de tous les efforts apparaissant, aucun but ne tente plus l'âme dégoûtée qui se répète le mot de l'Ecclésiaste dans l'amertume d'un renoncement sans résignation... Et quand ces différents cas ne seraient que des exceptions, ne fau-
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drait-il pas considérer que la pensée qui peut les faire naUre est comme un de ces périlleux agents chimiques, d'un maniement nécessaire sans doute, mais qui exige d'infinies précautions?
Ces précautions, notre âge moderne les ignore, persuadé qu'il est que l'homme vit seulement d'intelligence, et il joue avec la pensée comme un enfant avecunpoison. Je crois entendre, dans les livres de cet intellectuel s'il en fut qui a écrit la Tentation, la sourde plainte, l'obscur sanglot d'une victime de ce jeu cruel de notre âge. Une lamentation continue s'élève de son auvre, racontant les décombres dont la Pensée a jonché son caur et sa volonté. Il ne connaît plus l'amour, l'ejfusion heureuse et comblée, le mol abandon de V espérance ; il ne connaît plus la règle stricte, la sérénité des obéissances morales ou religieuses. La solitude autour de lui s'épaissit plus dense. Et il évoque le troupeau des victimes comme lui de la cruelle déesse : la vierge de Carthage qui a trop pensé à Tânit, l'anachorète de la Thébaïde qui a trop pensé à son Christ, la femme du pauvre médecin qui a trop pensé au bonheur, le jeune homme de la classe bourgeoise qui a trop pensé â ses propres émotions, les deux employés de bureau qui ont trop pensé â mille théories; et fatigué de toujours se regarder lui-même, épuisé par une continuelle et suraiguë conscience de sa personne, je l'entends qui jette ce cri furieux par lequel s'achève le plus mystique ouvrage et le préféré : « J'ai envie de voler, de nager, de beugler,