‹ Théâtre: Le candidat. Le château des cœursChapitre 9 sur 160 · ETUDE. XL IX · texte numérisé non relu

ETUDE. XL IX

entier, et c'est pour cela qu'il vouUit quune phrase put se réciter à haute voix : « Les phrases mal faites, disait-il, ne résistent pas â cette épreuve : elles oppressent la poitrine, gênent les battement:de cœur, et se trouve:U ainsi en dehors des conditions de la vie, » Il fondait donc sa théorie de la cadence sur un accord entre notre personne physique et notre personne morale, comme il fondait sa théorie du choix des mots et de leur place sur une perception très nette de la psychologie du langage. Puisque le mot et l'idée sont consuhstantiels, et que penser c'est parler, il y a dans chaque vocable du dictionnaire le raccourci d'un grand travail organique du cerveau. Des mots représentent une sensibilité délicate, d'autres une sensibilité brutale. Il en est qui ont de la race et d'autres qui sont roturiers. Et non seulement ils existent et vivent, chacun à party mais, une fois placés les uns à côté des autres, ils revêtent une valeur de position, parce qu'ils agissent les uns sur les autres, commj les couleurs dans un tableau. Convaincu de ces principes, Flaubert s'acharnait à les appliquer dans toute leur rigueur; essayant le rythme de ses périodes sur le registre de sa propre voix, haletant à la recherche du terme sans synonyme qui est le corps vivant, le corps unique de l'Idée, évitant les heurts de syllabes qui déforment la physionomie du mot, réduisant à leur stricte nécessité les vocables de syntaxe qui surchargent les vocables essentiels de la phrase, comme une mon-

GUSTAVE FI AUBERT

ture trop forte surcharge ses diamants. Les aux'iliaires « avoir r, et <i être », le verbe « faire », les conjonctions encombrantes, — toute cette pouillerie de notre prose française, — le désespéraient. Et comme, d'après sa doctrine, il travaillait sa prose non par le dehors comme un mosaïste qui incruste ses pierres, mais par le dedans comme une branche qui développe ses feuilles, — écrire était pour lui, ainsi qu'il le disait quelquefois, une sorcellerie.

N'importe, son exemple aura reculé de beaucoup d'années le triomphe de la barbarie qui menace d'envahir aujourd'hui la langue. Il aura imposé aux écrivains un souci de style qui ne s'en ira pas tout de suite, et les lettrés lui doivent une recon^ naissance impérissable d'avoir retardé, autant qu'il fut en lui, la dégénérescence de cet art de la Prose française, héritage magnifique de la grande civili^ sation romaine ! Le jour où cet art disparaîtrait, la conscience française serait bien malade, car dans V ordre de l'intelligeuce elle aurait perdu sa plus indiscutable suprématie. Les langues se parlent sur toute la surface du monde; il est probable qu'il ne s'écrit qu'une seule prose, si l'on prend ce mot dans le sens lapidaire et définitif oit pouvait l'entendre un Tite-Live ou un Salluste; cette prose, c'est la notre. Inférieurs dans la poésie aux subtils et divins poètes anglais, initiés à la musique par les maîtres allemands, et aux arts plastiques par nos voisins du Midi, nous sommes les rois absolus de cette forme de la Phrase Écrite. Et Gustave Flaw-

bert, ce malade de littérature, aura du moins gagné à sa maladie d'avoir été, sa vie durant, un dépositaire de cette royauté, — et un dépositaire qui n'a pas abdiqué.

Paul BOURGET.

COVtCÉ'DIE E'K. QU^7%E ^CTES

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