SCE'H.E IV
ZAB, JAPIOT, FOUQ^UETTE, GORDANE.
CORDA NE, présentant Japiot à Fouquette, tandis que des valets arrangent la salle pour le roi et sa suite.
Mon mari.
ZAB, à Japiot.
Malandrin!
JAPIOT, à Zah.
Gueusard !
GORDANE, à Fouquette.
Je suis heureuse.
FOUQU ETTE.
Tant mieux pour toi!
GORDANE.
Merci! Je deviens amoureuse.
FOUQU ETTE.
Espères-tu qu'il va te payer de retour?
GORDANE.
Je le dorloterai si bien, la nuit, le jour, Qu'il cédera. Je suis très bonne cuisinière; Je lui fricoterai des plats à ma manière.
LIBRES COEURS ^l
FOLQUETTE, à part.
Torchon !
Il est gourmand. J'ai vu ça.
z A B , à pari, doulourtiisemeiit, m contemplant /t'5 sacs d'or de Japiol.
.Mon pauvre or!
A Japiol.
Dis, qu'en feras-tu?
JAPIOT, h tenant à distance.
Tout! C'est mon droit.
ZAB, à part.
Le butor! j A i" I o T .
.Mais pourquoi portez-vous ces guenilles infâmes, Zab?
ZAB
Tu veux plaisanter.
JAPIOT.
On doit, pour plaire aux femmes.
Etre plus élégant.
Fouquelte et Gordane entendent et rient.
ZAB, prenant Japiol par le bras et s'èloignant avec lui des deux femmes.
Tu crois?
JAPIOT.
Bé! j'en suis sûr.
Fouquette est un tendron, vous êtes un peu mûr; Soignez-vous bien. Sinon!...
ZAB
Les drapiers font des notes Terribles, mon ami, pour les moindres culottes; Je n'ose plus aller les voir. C'est ruineux.
Par quel délire, alors, contracter de tels nœuds?
ZAB, à Fouqucltc qui jase avec Gordatie. Fouquette, en route!
JAPIOT.
Ici, Gordane!
D'une plus grosse voix, aux deux femmes qui ne fout pas uiine de se presser.
On vous appelle.
Fouquette et Gordane rcvienue-Jit, chacune auprès de son mari.
ZAB, sarcastique, à fapiot.
Ta duchesse a grand air.
JAPIOT, cercmoiùeux, à Zah.
Votre épouse est bien belle.
Au moment où ils vont sortir de scène, entrent h roi Florus, le prince Lothaire, la princesse Rolande, puis les prétendants à la main de la princesse, avec les seigneurs et les dames de la
Les Mêmes, FLORUS, LOTHAIRE, ROLANDE, LES Prétendants, Seigneurs et Dames de la Cour, Demoiselles d'Honneur, Pages, Gardes.
ROLANDE, à Foiiqiiette et Gorâane.
Ah! voilà les maris qu'on vous donne. Ma foi. Le tien ne semble. pas de trop mauvais aloi, Gordane; et s'il te bat, tu seras bien battue.
Prenant Foiiquelle à l'écart.
Toi, Fouquette, on t'aurait transforme'e en statue, Que ton joli visage aurait moins de pâleur. Ma pauvre sœur de lait, je comprends ta douleur; Je la sens avec toi, j'en souffre. Mais peut-être Un espoir reste-t-il.
A Floriis, à part, tandis que Fouquette essuie une larme. De son odieux maître.
Vite, délivrez-la, grand-père, vous le roi!
FLORUS, A part, à Rolande.
Us viennent d'être unis, vous voyez. C'est la loi. Comme à tout ici-bas, l'erreur parfois s'y mêle; Mais je lui dois respect. Je ne puis rien contre elle, Et je suis seulement son premier serviteur.
ROLANDE, Vieille jeti .
Le fait est révoltant.
F L o R u s , vieille jeu .
Brusque et naïve ardeur!
Votre instinct généreux ne connaît pas la vie.
A Japiot et à Zah.
Pour celles qu'en ce jour le destin vous confie, Braves gens, soyez pleins de tendresse et d'honneur. Vous ne serez heureux qu'en faisant leur bonheur; Ne l'oubliez jamais.
Le roi les congédie d'un geste. Zah et Japiot sortent, einnienant chacun sa femme. Florus prend place sur le trône qui lui a été préparé; puis il s'adresse à Rolande.
Et maintenant, ma fille, C'est à vous qu'il me faut, comme chef de famille Et comme roi, songer. Rolande, écoutez-moi. Vous êtes au-dessus de la commune loi; Et princesse du sang, vous devez, au contraire, Vous-même faire choix d'un époux.
Montrant Lotlmire.
Votre frère A reçu, comme il sied pour un pareil hymen. Tous les nobles seigneurs qui briguent votre main. Vous avez pu, depuis un mois qu'ils sont nos hôtes. Sur leurs actes, sur leurs prouesses ou leurs fautes, Les estimer chacun à sa juste valeur.
Les voici. Craignez-vous de m'ouvrir votre cœur?
Un silence.
Vous vous taisez.
ROLAN DE.
Je n'ai rien à dire, mon père.
L o T H A I R E , qui s'est rapproche d'eux, à Rolande. L'un de nos beaux amis, sans doute, a su vous plaire; Daignez au moins sourire et prononcer son nom... N'auriez-vous distingué personne encore?
ROLANDE
Non.
FLORUS
Et d'où vient ce dédain extrême?
ROLANDE
On veut l'apprendre!
Présentez-les moi donc ici, sans plus attendre, Vous, Lothaire; et devant chacun d'eux, tour à tour, Je saurai m'expliquer sur mon manque d'amour.
Y pensez-vous?
ROLANDE
J!y tiens.
FLORUS
Ce n'est pas nécessaire.
LOTHAIRE, à Rolande, après avoir échangé quelques mots avec les prétendants.
Les princes vous sauront bon gré d'être sincère.
ROLANDE
A merveille!
FLORUS
Insensés!
LOTHAiRE,^/n"(7«/ h patchemu que vient de lui remettre un premier prcleuâaiit qu'il présente.
Don Gonsalve-César- Carlos-José-Pédro-Gil-Guzman-Balthazar, Roi du Guadalquivir, roi de l'Èbre et du Tage, Seigneur...
Résunuinl le reste du parchemin,
de tous les fiefs d'Espagne, a l'avantage De vous offrir son cœur, ses états, ses trésors,
ROLANDE
Il fait beaucoup d'honneur aux aïeux dont je sors; Je m'abstiendrai pourtant de partager sa gloire. Pour loger tant de noms, j'ai si peu de mémoire! Et mon esprit, distrait même aux jours de gala, Resterait mal fidèle à tous ces titres-là.
Don Gonsalvc se retire en saluant avec une arrogance conipisse'e.
L G T H A I R E , présentant derechef. Lord Wilfrid.
L'amour pur est-il ce qui l'enivre?
Lord Wilfrid éclate de rire et disparaît.
LOTHAI RE.
Robert d'Anjou.
ROLANDE
Par trois bouffons il se fait suivre.
Robert d'Anjou sort, après une pirouette de vaniteuse insouciance.
Éric, prince héritier de Norvège.
ROLANDE
Un requin !
Éric s'éloigne tout dccoutenancc.
Bohémond de Palerme.
ROLANDE
Est-ce Mars ou Vulcain?
Silence! et laissez-moi, sans insulte nouvelle, Leur demander pardon pour vous, enfant cruelle. J'attendais; j'espérais vous voir livrer au jour, Devant l'élu secret, un ombrageux amour. Voilé quelques instants de factice assurance. Dès l'abord, j'aurais du dompter votre insolence; Mais envers vous, que Dieu, de ma postérité, Conserva seule, avec Lothaire, à mon côté, Je suis si faible, moi, l'aïeul dont le front penche, Que pour mon sceptre d'or et pour ma tète blanche Vous avez pu manquer de respect filial.
ROLAN DE.
Grand-père!
F LORUS.
Ah! retrouvez un cœur vraiment royal.
ROLANDE
Ai-je donc oublié mon rang, mon nom, ma' race?
^8 THÉATPE LÉGENDAIRE
Tous, ils m'avaient permis de leur parler en face; Et ne devrait-on pas, au lieu de s'affliger, M'approuver à part soi de les décourager? Je sens que je perdrais chez eux, pâle captive. Ce qui fait que la vie est digne qu'on la vive; Les sentiments étroits que je hais, que je crains. Perçaient dans leurs yeux faux e1?leurs rires contraints. Si l'un d'eux eût bondi sous l'offense et, farouche, Se fût dressé vers moi pour me fermer la bouche, N'eût-il été que duc ou simplement marquis, Du coup mon cœur peut-être aurait été conquis. Que n'ai-je vu soudain luire en des yeux de flamme L'éclair d'orage ouvrant les profondeurs d'une âme! Oh! ma réponse alors, pcre, n'eût point déçu Votre espoir. Par malheur, je n'ai rien aperçu, Rien!
Quel astre funeste, aux jours de votre enfance, Rolande, a mis sur vous une étrange influence? Naguère vous restiez des étés, des hivers. Éprise avec transport de musique et de vers. Maintenant, chasseresse au cœur âpre, aux yeux mornes. Vous traquez par les bois les loups et les licornes. Le ciel, même dans vos caprices les plus fous, A daigné se montrer fort indulgent pour vous; Mais aura-t-il longtemps une douceur pareille? Le tentateur auquel Eve prêta l'oreille. Et qui voua ce monde à la souffrance, au deuil. Fut, souvenez-vous-en, le démon de l'orgueil.
LIBRES COEURS fÇ
ROLANDE
L'orgueil ? Eh ! n'est-il pas bien plus en vous, les hommes ? Nous autres, femmes, nous, pauvresses que nous sommes, Vous nous méprisez! Oui, parce que je prétends Pour l'amour et l'honneur garder purs mes vingt ans, Vous m'accusez, mon père, au lieu de me défendre. Comme chacune ici, pourquoi ne pas me vendre? Franchement, si j'encours votre sévérité, C'est qu'en moi je maintiens haute la liberté, Qu'avec tant de cynisme et de laideurs affreuses Partout on foule aux pieds dans mes soeurs douloureuses. Honte à la triste loi qui, sous couleur d'hymen. N'est que l'abais-sement fatal du genre humain! Si vous voulez des fils vraiment beaux, vraiment braves. Que d'abord ils n'aient pas pour mères des esclaves; Ou craignez que demain un peuple qui fut grand Ne soit plus qu'une proie offerte au conquérant.
La femme est une frêle et sainte créature. Esclave, non de nous, mais bien de la nature, A qui l'homme doit aide, et qui doit, en retour, Aimer et s'honorer par un fidèle amour; Elle est notre compagne et non notre victime. Beauté, vertu, tel est son rôle; il est sublime. Ce qu'on lit dans nos lois, le ciel nous l'a dicté; Et, mieux que vos vingt ans, il sait la vérité.
ROLANDE
N'ayant aucun penchant et nulle préférence.
Je ne puis pourtant pas, en semblable occurrence.
6o THÉÂTRE LÉGENDAIRE
Pour me résoudre au choix que vous me demandez, Offrir la courte paille ou remuer les dés.
FLORUS
Vous voilà revenue à votre raillerie.
ROLANDE
Eh bien! si le ciel veut enfin qu'on me marie,
Qu'il décide lui-même et choisisse pour moi.
Se trouve-t-il encore un homme, ayant la foi,
Qui ne m'ait point gardé rancune, et qui persiste
A désirer ma main? Si ce mortel existe.
S'il est là, qu'il écoute! Il saura le moyen
De me lier à lui d'un éternel lien
Ou de se préparer de promptes funérailles.
Sur le torrent qui roule au pied de ces murailles,
Sur le Rhultor, jadis, dans une antiquité
Dont nul n'a plus mémoire aujourd'hui, fut jeté.
Par les démons, suivant les uns, par les archanges.
Selon d'autres, un pont aux sculptures étranges.
Que les siècles n'ont pu détruire en s'écoulant
Et que les gens d'ici nomment le Pont Croulant.
Ce périlleux passage, effroi d'un cœur vulgaire.
J'exige que, monté sur son cheval de guerre.
Le hardi champion de ma personne épris
Le franchisse. Ma main, seigneurs, est à ce prix.
FLORUSé
Que dites-vous?
ROLANDE
Il faut, devant Dieu je le jure, Pour m'épouser, sortir vainqueur de l'aventure.
LIBRES COEURS 6l
LOTHAIRE
Ce Pont Croulant, depuis bien des ans révolus,
Le plus écervelé ne s'y compromet plus.
Chaque jour s'en détache un morceau. La grande arche
Est prête à s'effondrer, même sans qu'on y marche;
Les chamois en ont peur dans le bruit du torrent.
Et rien que d'y songer le vertige me prend.
ROL AN DE
D'accord!
LOTHAIRE
Non, chère sœur! Montrez-vous moins hautaine, N'en exigez pas tant. C'est une mort certaine.
Je ne contrains personne à braver le péril. Mon frère. Loin de là ;
LOTHAIRE, â trois seigneurs qui avancent. Quelqu'un accepte-t-il ?