SCE'KE IX
FOUQUETTE, puis ROLANDE et SES Filles d'honneur.
Fouquette sort du bouquet d'arbres où elle s'était cachée, s'assure que Zab et Gordane sont loin et s'avance sur le premier plan en éclatant de rire.
FOUQUETTE, Seule.
Us ragent!
Elle recommence à rire, mais s'arrête subitement, en voyant paraître Rolande. La princesse écarte d'un signe les demoiselles d'honneur qui l'accompagnent, et s'approche de Fouquette.
LIBRES COEL'RS 8]
ROLANDE
Tu n'as plus de chagrin.
FOUQUETTE, interdite.
Mais.
ROLANDE
Sois franche!
FOUQUETTE.
Gordane et Zab se sont giflés. C'est ma revanche; Zab m'a tant fait pâtir. Enfin, si vous vouliez, Tous ces grands ennuis-là seraient vite oubliés.
ROLANDE
Explique-toi.
FOUQUETTE,
C'est dit, j'entre à votre service.
Je m'y ferai bientôt, n'étant pas trop novice; Et Zab n'osera plus me maltraiter du tout.
ROLANDE
Je te prends volontiers.
FOUQUETTE, à part.
Puisse, du même coup, Ce pauvre Japiot, pour l'emploi qu'il espère. Etre bien accueilli chez le prince Lothaire!
ROLANDE, pensive.
Ah! si je pouvais fuir vers un pays nouveau!
FOUQUETTE.
Vous êtes libre, vous, libre comme l'oiseau.
ROLANDE
Tais-toi! Je garde au cœur une amère souffrance. Certes, j'avais la plus profonde indifférence Pour mes persécuteurs, mais sans rien de haineux. Q^ue voulais-je? abolir toute espérance en eux. Puis ils sont morts, dans leur tentative insensée; Et j'y songe en pleurant.
FOUQUETTE.
Je n'ai point de pensée Irrévérente; non, je les plains avec vous. Mais beaucoup trop souvent les hommes sont jaloux. Sots, méchants et pareils à des bêtes de proie.
ROLANDE
Que de douleur sur terre, et combien peu de joie! Le mal est-il vraiment nécessaire ici-bas?
FOUQUETTE.
Qui peut savoir? Pour moi, je ne m'y soumets pas.
On entend à la cantonade le chaut de la procession.
LIBRES COEURS 8f
SCÈ'K.E X
Les Mêmes, FLORUS, LOTHAIRE, Seigneurs de la Cour, puis VIVIEN et NOÉLIE,
Fîoriis et Lolhaire reviennent, avec leur stiile; ils s'arrêtent auprès de Rolande.
FLORUS, à Rolande.
Q^Liand vous verraj-je donc un repentir sincère, O ma fille?
ROLANDE
Quand donc sentirez-vous, grand-père, Ce qu'est votre loyale enfant?
FLORUS
Et si demain Quelque nouveau venu, demandant votre main, Se présentait, malgré ma prière éperdue, Pour braver à son tour cette épreuve qui tue!
Après ceux qui se sont aventurés là-bas, L'osera-t-on? D'ailleurs, ne vous souvient-il pas Que pour moi désormais la parole jurée Est scellée en leur sang et quatre fois sacrée? J'ai tenu mon serment, je le tiendrais encor.
86 THÉÂTRE LÉGENDAIRK
FLORUS
Parfois, je crois entendre au loin sonner du cor, La nuit, dans le silence effrayant des ténèbres. La peur alors me glace. Oh! ces notes funèbres! Signal que je comprends trop vite! Et sur-le-champ. Un cavalier paraît, qui, déjà, s'approchant. Montre du doigt le pont maudit.
On sonne du cor à la cantonade.
Est-ce mon rêve?
Suis-je bien éveillé, qu'il me hante sans trêve?
Nouvelle sonnerie, plus rapprochée.
Mais vous entendez tous le son de l'olifant. Qui vient? que nous veut-on?
Troisième sonnerie, plus pioche encore. Floriis regarde Rolande stupéfaite.
La malheureuse enfant!
Dans h silence anxieux de tous les assistants, Vivien et Koélie, celle-ci en costume d'ccuyer de Vivien, paraissent au fond de la scène.
Nul doute! Et ce n'est pas un songe qui m'abuse. Hélas!
Vivien et Noclie vont au roi et s'inclinent devant lui.
Sire, j'ai nom Vivien, prince de Luze; Je suis l'humble servant de Votre Majesté.
FLORUS
Vous êtes d'un lignage à bon droit respecté.
Et qui sut conquérir la gloire la plus haute; Dites-nous quels desseins vous font ici notre hôte.
VIVIEN
Illustre roi, je veux affronter, Dieu m'aidant, L'épreuve du Rhultor, comme à tout prétendant Croit devoir l'imposer votre très noble fille.
En parlant, il a rencontré le regard de Rolande, qui, pale et frissonnante, ne peut dissimuler son émotion.
F L G R u s , à Vivien .
Une calme fierté, prince, dans vos yeux brille; Pourtant vous ne pouvez compter sur le succès.
VIVIEN
Le pensez-vous? '
LOTHAIRE
Plusieurs ont péri.
VIVIEN
Je le sais.
F LORUS.
Ah! vivez. Un aïeul tremblant vous en adjure. Renoncez à poursuivre une folle gageure. Prince; et puisque chacun connaît votre valeur. Allez, épargnez-nous ce comble de douleur!
Je vaincrai.
ROLANDE, à part.
Ciel !
Elle a un élan vers Vivien, dont le regard fixe la trouble et l'arrête.
LOTHAIRE, à Vivien.
Mais c'est vous condamner vous-même.
N'existe-t-il personne ici-bas qui vous aime, Personne dont le tendre et pieux souvenir Puisse, au bord du tombeau sanglant, vous retenir?
VIVIEN, se tournant vers Noclie.
Seul, mon cher écuyer Noël suit ma fortune. Nous sommes orphelins et sans famille aucune; Et dans son dévouement il m'approuve.
NOÉL lE.
C'est vrai.
LOTHAIRE
Est-ce qu'un peu plus sage il vous approuverait?
Prenant à témoin ies assistants.
Tous vous l'attesteront, l'entreprise est mortelle.
VOIXNOMBREUSES.
Oui!
Pardon. La princesse aujourd'hui consent-elle A ne pas maintenir les termes du serment?
ROLANDE
Je voudrais l'infirmer, l'effacer pleinement; Je ne peux,
VIVIEN
Moi, j'ai dit.
F L o R u s , à Vivien .
Réfléchissez encore.
VIVIEN
Le sort en est jeté.
FLORUS
Pour tous, je le déplore.
O mon hôte, que Dieu vous reçoive à merci!
ROLANDE, à part.
Si jeune, si vaillant, doit-il mourir aussi?