ACTE III
Une salle au palais du roi, entre les appartements du prince Lothaire et ceux de la princesse Rolande.
SCÈ'H^E TTlEfACIÈHE VIVIEN, NOÉLIE.
NOÉLIE.
Demain, c'est donc demain que l'épreuve aura lieu.
VIVIEN
J'ai hâte de vous voir quitter, s'il plaît à Dieu, Cet habillement d'homme où je vous sens confuse. Et sous lequel, depuis notre départ de Luze, Vous avez bravement voulu m'accompagner.
J'étais prêt aujourd'hui. J'ai dû me résigner Au délai que le roi m'a fixé par prudence. Tous, ils ont peur pour moi.
NOÉLIE.
Fasse la Providence Que vous leur donniez tort à tous, mon cher Vivien!
VIVIEN
Auriez-vous peur comme eux, vous qui n'en dites rien,
Vous, Noélie, en qui s'est allié sans cesse.
Au vœu de désarmer l'implacable princesse.
Un courage tranquille, exempt de trouble obscur?
Notre dessein réel est bienfaisant et pur :
Le Rhultor n'aura plus une seule victime;
Le ciel est avec nous, je franchirai l'abîme.
Si rayonnant que soit un pareil horizon.
Je m'énerve, il me vient des larmes sans raison;
Et malgré moi, toujours dans mon esprit persiste,
Depuis notre arrivée, un pressentiment triste.
L'air qu'on respire ici me semble lourd, fatal.
Orageux. Ce n'est plus le doux pays natal
Où, jeunes orphelins unis par la souffrance,
Nous fûmes fiancés, vous et moi, dès l'enfance.
De votre vieux château perdu dans le lointain,
Là-bas, je vous voyais venir chaque matin;
Vous arriviez bientôt devant le monastère
Où, ne rêvant qu'à vous, je vivais solitaire;
Et la fleur qu'au départ me laissait votre amour.
Embaumait tout mon cœur jusqu'au déclin du jour.
Ainsi le temps passait dans la calme nature;
Mais nous sûmes enfin la sinistre aventure,
La révolte de la princesse, le défi,
Et les preux qui pour elle avaient déjà péri.
Comme on est généreux, cher Vivien, quand on aime!
Avec quel prompt accord et quel élan suprême
La même volonté nous transporta tous deux; Qu'il fut vite formé, ce dessein hasardeux!...
VIVIEN
Et que notre existence en fut vite ennoblie! Jusque-là nous étions deux enfants, Noélie; Un rayon traversa notre âme, et nous fit voir, Plus haut que le bonheur et l'amour, le devoir.
NOELIE.
Heure sainte! Est-ce moi qui parlai la première?
VIVIEN
Vos yeux étaient remplis de céleste lumière; Et le serment fut fait. Apaisez votre émoi : Je crois à la victoire, et dans ma ferme foi N'entre rien d'indécis ni rien de téméraire. La passion troublait les autres. Au contraire, Je reste clairvoyant et je sais le chemin.
NOÉLIE.
Oui, votre bon cheval Joyel, sous votre main, A toujours triomphé d'un dangereux obstacle; Oui, mainte et mainte fois, ainsi que par miracle, Vous l'avez fait passer où tout autre eût fléchi. L'autre jour, seul, à pied, oui, vous avez franchi, Dès l'aube, pour trouver une route propice. Le vieux pont dominant les flots du précipice. Je vous suivais des yeux. Un hasard, une erreur, Et vous étiez perdu. J'eus un cri de terreur. Ah! Vivien, nous avons rêvé d'être sublimes; Mais quand, si fiers tous deux et si naïfs, nous fîmes
A notre grand projet un si fervent accueil, N'avons-nous pas péché, nous-mêmes, par orgueil?
VIVIEN
Nous voulons le salut du prochain, non sa perte.
Ici chaque incident nouveau me déconcerte;
Et vous fûtes surpris, peut-être, autant que moi.
L'auguste gravité, la bonté du vieux roi.
Le désespoir navré qu'il ne savait point taire,
Nous ont fait réfléchir. Puis, le prince Lothaire,
N'avez-vous pas été séduit, tout à la fois,
Par son accent loyal et son charme courtois?
iMoi, tandis qu'à l'écart je m'effaçais dans l'ombre,
La princesse, du fond de sa réserve sombre,
Me pénétrait bientôt d'un émoi singulier.
Par moment, son regard semblait vous supplier.
Ce n'était plus la femme évoquée en mes songes,
Impérieuse, dure, aux yeux pleins de mensonges,
Et que je haïssais d'abord, ingénument.
Sous sa morne pâleur, je sentais son tourment;
Je la voyais souffrir, malgré son énergie.
D'elle, enfin, s'exhalait une vague magie
Qui répandait la crainte en mon cœur inquiet.
Plus que son crime encor, sa beauté m'effrayait.
Il m'en reste un frisson.
VIVIEN
Ayez moins de faiblesse.
Faut-il tant s'alarmer, parce que la princesse
Courbe à présent ce front qu'elle a levé trop haut? C'est pitié de la voir ainsi.
Plaignons plutôt, Plaignons ceux qu'ont perdus ses dédains et ses charmes! Sur son visage altier je n'ai point vu de larmes.
Hélas! son cœur farouche et sec, son cœur glacé. Ne peut s'affranchir seul du funèbre passé.
Plaise à Dieu que demain notre vœu s'accomplisse, O Vivien! Puissiez-vous abolir le supplice (Qu'inventa froidement sa perfide beauté! Splendeur d'enfer, frappant les yeux de cécité, Enchantement des sens mais désespoir des âmes, Elle a l'éclat mortel de ces menteuses flammes. Que sur l'océan noir, lorsque au ciel rien ne luit. Les naufrageurs, dans la tempête, dans la nuit, Au plus âpre récif de la plage traîtresse Allument, pour briser le navire en détresse.
LIBRES COEURS 9f