SCE'K.E V
N O É L I E , seule, après un moment de silence.
Vivien!.,. Vivien!... Trop tard! il s'est enfui. Quoi! j'ai pu follement me séparer de lui; Il m'a fait accepter ce mensonge suprême! Il veut, il croit ne pas l'aimer; mais comme il l'aime! Le transport que Rolande a si mal contenu, Soudain m'a révélé tout un monde inconnu. D'où vient que j'ai rougi quand le prince Lothaire M'a parlé? J'éprouvais un trouble involontaire. Tout me semble changé. Je ne reconnais plus Mon cceur. Vivien et moi, que nous étions confus! Mais la force qui m'a manqué, la ferveur sainte, Il a su l'avoir, lui, sans révolte, sans plainte. Contre l'obsession du désir qui le mord. Peut-être n'a-t-il plus d'espoir que dans la mort; Et je reste incertaine ici! Je deviens lâche. N'hésitons pas! Courons, remplissons notre tâche! Ce devoir désastreux, il faut l'en affranchir. Je... Qu'ai-je donc?... J'étouffe... Ah! je vais défaillir.
A demi suffoquée, Noélie ouvre sou vêtement sur sa poitrine pour respirer, ferme les yeux, puis s'affaisse dans les bras de Lothaire, qui vient d'entrer en scène et s'est hâté vers elle.
LIBRES CCEL'RS I]f
SCÈ'KE VI
LOTHAIRE, NOÉLIE.
LOTHAIRE, cherchant à rauhiier Koâie.
Noël!... Le cher enfant a perdu connaissance. Que son visage est pâle et quel air de souffrance! Holà, quelqu'un!... Noël, ne m'entendez-vous pas?... Noël!... Il s'abandonne, inerte, entre mes bras.
Se penchant vers NoéUe et la regardant avec une anxiété qui bientôt se mêle de stupéfaction.
Q^uel absurde soupçon!... Cependant... Une femme!... Pourquoi tout ce mystère avec nous!... La pauvre âme. Où lui faire donner des soins discrètement? Il faut... Mais elle vient d'avoir un mouvement... Elle rouvre les yeux.
NOÉLIE, revenant A elle et se cachant le visage. Vous!
LOTHAIRE
Tâchez d'être forte; Et ne m'en veuillez point! Car, si j'ai de la sorte Surpris votre secret, vous devez bien penser Que je perdrais la vie avant d'en abuser.
Ah, merci! La rougeur au visage me monte; Vous serez généreux, prince. Combien j'ai honte! Mais ne permettez pas qu'il meure!
LOTHAl RE.
Qui? Vivien?
NOÉL lE.
Du sort que je subis, comment vous cacher rien?
Moi, le faux écuyer Noël, quelle folie!
Moi qui, de mon vrai nom, m'appelle Noélie,
Héritière d'Embrun, de Digne, de Beaujeu,
Et duchesse à fleurons par la grâce de Dieu,
J'aime Vivien de Luze et lui suis fiancée.
Et vous n'avez pas craint cette épreuve insensée! Et vous l'avez laissé partir!
NOÉLIE.
Je l'ai conduit.
Cela semble impossible. Oh! moi-même, aujourd'hui, J'ai peine à me comprendre et crois sortir d'un rêve. Étrange illusion, si naïve, si brève!
La pitié, l'espérance et l'indignation Nous exaltaient. J'eus foi dans notre mission. Nous n'avions peur ni du Rhultor ni de Rolande : « Partons, disait Vivien, le ciel nous le demande. » Et ma candeur d'enfant l'entraînait, ébloui. Vers le goufFre où je vais me briser avec lui.
LIBRES CCELR.S I "jy
L'aime-t-il? Avez-vous le calme nécessaire Pour voir la vérité de façon juste et claire?
N o É L I E , regardant an dehors .
Que Vivien soit sauvé de l'abimel il le faut. Venez. Ah! puissions-nous arriver assez tôt!
Tandis qu'au fond de la scène, par une baie ouverte, on voit des gens qui se dirigent vers le Vieux Pont, Lothaire et Noe'lie sortent précipitamment. Puis entrent Barla:^e et Gordane.
SCÈ'K.E VU
BARBAZE, GORDANE.
GORDANE.
Laissez-moi!
BARBAZE.
Ce n'est pas pour rien que je te guette.
GORDANE.
Fi!
Cruche! Écoute un peu. Japiot et Fouquette Ont rendez-vous ce soir, à la nuit tombante.
GORDANE.
Où?
BARBAZE.
Au parc, sous les tilleuls, dans ce bon petit trou De pavillon qui sert de grenier à fourrage.
CORDANE.
Est-ce vrai?
BARBAZE.
Si c'est vrai!
GORDANE.
L'infâme! Quel outrage!
Et vous qui m'empêchiez de lui crever les yeux! Sans ça...
BARBAZE.
Pour l'assagir, tu pourrais faire mieux.
GORDANE.
Quoi?
BARBAZE.
Lui couper le bout du nez, à ce parjure. En ne retrouvant plus au complet sa figure. Hein, comme il ferait : Bé!
GORDANE.
Son nez? Couper son nez!
BARBAZE, ne pouvant s'empêcher de rire.
Oh! le bout seulement.
GORDANE.
Oui-da, vous ricanez.
BARBAZE.
Je ne suis pas toujours pleurnicheur, quand je cause.
Pourquoi vouloir qu'on lui retranche quelque chose:
Moi ! ^
C'est que la Fouquette et son air égrillard Vous trottent dans le sang, à vous aussi, paillard. Tenez! tenez! voilà pour cette aventurière! Elle lui applique deux gifles vigoureuses.
Triple dinde!
H s'éloigne.en s'ahritant la tète dans ses mains. GORDANE, honteuse et courant après lui. Excusez, monsieur Barbaze.
B A R B A z E , fuyant à toutes jambes .
Arrière!
11 disparaît.
SCE'X.E Fin
GORDANE, seule.
Tant pis! il ne l'avait pas volé, l'animal.
A ton tour, Japiot; gare!... J'aurai du mal.
Pas d'imprudence! Il faut pourtant que je l'enferme;
Mais quel expédient prendre, quel moyen terme?
Voyons. Rien ne me vient. Je vais dire un /Ive
Pour avoir de l'esprit... Victoire! j'ai trouvé.
Allez au pavillon du parc, allez, mon homme!
D'abord, vrai comme c'est Gordane qu'on me nomme,
Fouquette n'y pourra courir, de son côté;
Je saurai, quelque part, la mettre en sûreté;
Puis j'irai vous attendre à sa place. Je gage
Que vous tiendrez dans l'ombre un merveilleux langage.
L'appétissant ragoût de vengeance, aux oignons!
Et cela sans péché, sans vilains mots grognons;
Au contraire, en douceur, dans un rêve de gloire.
Ce sera pain bénit, un vrai nanan. Victoire!
Elle sort en se frottant les mains joyeusement.