‹ Théâtre légendaireChapitre 25 sur 74 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

Au palais du roi, mêm» décor que pour le premier acte.

BARBAZE, puis ZAB.

BARBAZE, seul, regardant au dehors.

Ce torrent meurtrier, ce beau prince morose, Les gens ne veulent plus s'occuper d'autre chose. Comme on court au Vieux Pont! ToutLuiserneest en l'air.

Apercevant Zah.

Mais je tiens Zab.

A Zah.

Je vous cherche depuis hier.

ZAB, voulant lui fausser compagnie.

Diable!

BARBAZE, retenant Zah.

Par le plus grand des hasards, en cachette, J'ai surpris Japiot proposant à Fouquette Un petit rendez-vous d'amour. C'était charmant.

LIBRES COEURS I2f

ZAB

Aurait-elle accepté?

BARBAZE,

Très naturellement.

ZAB

Où, quand se verront-ils?

BARBAZE.

Pour leur bonne fortune?

Au parc, au pavillon des tilleuls, à la brune.

Ce soir.

BARBAZE.

Oui, ce soir même.

ZAB

En êtes-vous bien sûr?

BARBAZE.

J'entendais à merveille, et rien n'était obscur. Je ne puis tolérer qu'on vous trompe, compère.

ZAB

Ça, c'est mon intérêt. Mais le vôtre?

BARBAZE.

J'espère Sauver un vieil ami.

ZAB

Vous!

Fallait-il laisser Cet affreux Japiot sur votre bien chasser?

ZAB

Voilà le cri du cœur. Plus que moi, sur mon âme, Vous êtes soupçonneux et jaloux de ma femme. Mais je ne m'en plains pas. Nenni! Pour mon honneur, Aurais-je pu trouver chien de garde meilleur?

Que les gens sont ingrats!

Il s'éloigne.

ZAB

Ouais! Je vous remercie De vous montrer pour moi, l'époux, sans jalousie.

Barha^e hausse les épaules et sort.

SCEIsLE II

ZAB, seul.

Je vais cloîtrer ma femme avec soin, nuit et jour;

Et puis, je serai là s'il lui faut de l'amour.

Ne comprendras-tu pas mes qualités, ribaude?

Réfléchissant , puis se frappant le front d'un air inspin Tiens! si je m'en allais, moi-même, à la maraude,

Pour l'aider à comprendre? Eh oui, parbleu! Comment

N'ai-je point vu cela dès le premier moment?

Plus d'entraves pour toi, Fouquette; plus de geôle!

Seulement, Japiot sera coffré, le drôle;

Et c'est moi, Zab, c'est moi, votre authentique époux.

Qui serai cette nuit, madame, au rendez-vous.

Trompez-moi, s'il vous plaît, oui, mais avec moi-même.

Ça va tomber ainsi que marée en carême;

Et vous y prendrez goût, peut-être... Et là-dessus.

Ah! ah! je me tordrai comme quatre bossus.

Il sort en riant. D'un antre côté, entre Vivien, pensif.

SCE'X.E m

VIVIEN, seul.

A quoi bon se leurrer? Sois franc, cœur sans courage! Comme elle avait raison sous mon cruel outrage; Et quel désir amer, quel dissolvant poison M'enivrait malgré moi! Comme elle avait raison! Le voilà donc, dans sa puissance souveraine, Le véritable amour, l'arnour fatal, qui traîne, Plein d'une horreur sacrée ou d'un sublime ennui. Tant de douleurs et tant de crimes après lui! .Mais non, cela ne doit pas être. Je blasphème. C'est Noélie à qui j'appartiens, et que j'aime; Elle seule! Son àme est divine; ses veux Ont la douceur limpide et l'infini des cieux.

L'autre n'est que la nue orageuse et brûlante

Qui, soudain, envahit l'horizon, l'ensanglante,

Éclate, couvre tout de tonnerre et d'éclairs.

Et que rapidement remporte dans les airs

Le vent vertigineux qui l'avait apportée.

Elle passe, elle fuit, errante, tourmentée;

Mais avant de crouler sous les rayons vainqueurs.

Sur son passage, hélas! qu'elle a brisé de cœurs!

Le mien résistera. De toi je serai digne,

O ma chaste promise à la blancheur de cygne!

Tout à l'heure, j'étais désespéré, hagard;

Je me croyais perdu, je fuyais ton regard;

Mais je retrouve, après mon cri blasphématoire,

La force, la fierté, le droit à la victoire,

La volonté que rien ne rebute, la foi.

J'ai hâte, maintenant, de t'avoir près de moi,

D'oublier, sous tes yeux si purs, mes tristes fièvres.

Et d'entendre le ciel me parler par tes lèvres.

Noclie parait au fond de la scciic.

Ah! je la vois. C'est mon bon ange qui revient.

SCÈ'K.E IV VIVIEN, NOÉLIE,

VIVIEN

Noélie, il est temps; je pars.

Déjà, Vivien!

Dois-Je vous suivre? Un cri m'échapperait peut-être Et vous perdrait. Je sens mon angoisse renaître; J'avais trop présumé de mes forces.

Mieux vaut Que nous nous séparions. Oui, je vois qu'il le faut. Je ne redoutais pas, pourtant, votre présence; Vous êtes la vertu qui sauve, l'innocence Qui sanctifie; et c'est loin de vous seulement Que je pourrais douter et fléchir un moment. Mais votre souvenir adorable me reste, Et par lui je vaincrai. Chère âme, esprit céleste, Q^ue serais-je, si vous m'abandonniez jamais?

Je viens de vous peiner, pardon! Je vous promets D'être là, de voir tout, sans craindre la lumière.

VIVIEN

Ne m'accompagnez point; demeurez en prière, Noélie. Ah! priez plutôt, priez pour moi!

Vous, si ferme toujours, de quel fébrile émoi Vous semblez agité! Vous n'êtes plus le même. Qu'avez-vous donc, Vivien?

Est-ce encore un problème?

no

Puis-je être calme, quand, avec acharnement, On s'attache à mes pas, quand je dois constamment Résister au vieux roi qui m'implore, me presse, Lutter contre le prince?...

NOÉLIE.

Et contre la princesse!

VIVIEN

Je me suis vu forcé de lui marquer bien haut Ce dont j'aurais voulu ne pas lui dire un mot.

NOÉLIE.

N'êtes-vous plus sensible à sa morne souffrance?

VIVIEN

Depuis quand et pourquoi prenez-vous sa défense?

NOÉLIE.

Je me croyais hier au-dessus du malheur; Aujourd'hui je comprends et je plains la douleur.

VIVIEN

Comme vous chancelez, comme votre front plie! C'est vous qui n'êtes plus la même, Noélie. De quel péril nouveau sommes-nous menacés?... Vous ne répondez pas... Vos yeux restent baissés...

Il lui prend les mains.

Vos mains tremblent... Calmez bien vite vos alarmes, Regardez-moi !... De grâce!... Oh ! ce regard, ces larmes I Elle vous a parlé. Que vous a-t-elle dit?

LIBRESCCEURS I]I

Tout,

VIVIEN

Mensonge!

Et d'ailleurs, sans qu'elle m'avertît, J'aurais tout deviné bientôt. Sait-elle feindre?

VIVIEN

Esprit faux et cœur vain, tout en elle est à craindre.

Elle a rêvé peut-être. Il peut se faire aussi Que, de la vérité cachée, elle ait saisi. Malgré le noble effort du cœur qui la recèle. Un signe, une lueur furtive, une étincelle. Ah! si je n'eus de vous qu'une tendre amitié. Si c'est alors, non point l'amour, mais la pitié. Mais une pitié sainte, une pitié sublime, Qui vous retient à moi, comme tout me l'exprime; Et si c'est vers Rolande aujourd'hui que, vraiment, Vous porte, irrésistible, un sombre enchantement, Vivien, mon cher Vivien, mon loyal et grand frère, Ne persistez pas plus à vouloir le contraire! Votre honneur, maintenant, ne saurait exiger Que vous braviez sans cause un si grave danger. En avez-vous le droit? Vous perdu dans l'abîme. Je me reprocherais votre mort comme un crime; Vivant, victorieux, votre abnégation Pourrait-elle un instant me faire illusion.

Et remplacer pour moi ce qu'en vos traits sans flamme Ne retrouveraient plus ni mes yeux ni mon âme? Enfin, par-dessus tout, vous devez le savoir, Je n'ai point le cœur fait pour aimer mieux vous voir Malheureux avec moi qu'heureux avec une autre. Si pénibles que soient mon regret et le vôtre, Acceptons notre sort. Ce qu'il me faut, Vivien, C'est votre vrai bonheur, dont je ferai le mien; Et dans ce but, avec une allégresse altière. Je me sacrifierais à jamais tout entière.

VIVIEN

O Noélie, ô mon espoir, apaisez-vous!

Vous êtes une sainte et je tombe à genoux.

Moi, ne plus vous aimer! moi, vous trahir pour elle!

Pouvez-vous me chercher cette injuste querelle?

Avez-vous oublié? N'y voyez-vous plus clair?

Ou si, pour mon malheur, je vous deviens moins cher?

NOÉLIE.

Vivien !

VIVIEN

Elle se venge, elle me calomnie; Et vous prêtez l'oreille à cette ignominie; Et sans plus réfléchir, des larmes plein les yeux, Vous vous faites l'écho d'un délire odieux! Mais n'aurait-elle pas soupçonné qui vous êtes?

NOÉLIE.

Ah! certainement non. De trop lourdes tempêtes Dans son âme, à grand bruit, soufflent le désespoir; Elle me regardait, me parlait sans me voir.

L I BRES CCEU RS I ^^

Quand elle vint, je fus troublé par son audace.

M'interroger ainsi, me provoquer en face!

La fièvre, dans ses yeux, étincelait; sa voix

Était impétueuse et plaintive à la fois;

Et je ne savais plus, parmi tout son tumulte,

Comment lui répliquer sans lui faire une insulte.

Peut-il vous en rester un sentiment jaloux?

Ayez foi! Je suis sûr de moi comme de vous;

Je vous aime; et jamais, ou craintive ou calmée,

Je ne vous ai si bien, si tendrement aimée;

Et jamais, je le sens, je l'affirme en ce jour.

Vous n'avez mérité, chère âme, autant d'amour.

Pour me bénir, vous la faiblesse et la puissance.

Imposez sur mon front vos deux mains d'innocence,

Laissez vos veux divins ravonner dans mon cœur.

Comme vous êtes bon! Cependant, j'avais peur; Tout semblait s'effondrer dans une nuit si noire! Mais je ne puis déjà me garder de vous croire; Je suis si frêle, et vous m'apparaissez si fort. Si noble! De si haut, vous dominez le sort! Soyez béni, Vivien! Qu'un céleste cortège Vous guide, et que la Vierge auguste vous protège!

VIVIEN, se relevant après avoir mis un genou en terre pour lui baiser la main.

Adieu!

Rapidement, il sort de scène.

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