‹ Théâtre légendaireChapitre 47 sur 74 · LE ROI, BÉATRICE · texte numérisé non relu

LE ROI, BÉATRICE

BÉATRICE

Vous êtes las, mon père?

LE ROI

Viens. Cet arbre Semble nous indiquer, vois-tu, le banc de marbre; L'azur calme s'étoile, et de ce massif brun Monte dans l'air plus frais un caressant parfum.

BÉATRICE

Comme on vous acclamait ardemment! Si l'on m'aime. C'est à cause de vous.

LE ROI

C'est aussi pour toi-même.

Je sens, avec bonheur, qu'ils sont tous orgueilleux De voir tant de beauté resplendir en tes yeux. Moi, je vais arriver au seuil du grand mystère; Et l'âge, lourd fardeau, me courbe vers la terre.

BÉATRICE

Ne parlez pas ainsi; c'est très mail

LE ROI

Je pourrais, Si tu n'étais pas là, m'en aller sans regrets. Sans crainte et sans remords. Mais avant de descendre Au tombeau, je voudrais laisser pour te défendre, Pour te guider, t'aimer, pour régner avec toi, Quelque fier chevalier en qui ton âme eût foi. Tu n'es plus une enfant, ma belle Béatrice; Tandis que tu dormais sous l'aile protectrice Des anges fraternels, ton cœur s'est entr'ouvert. Comme la fleur que berce en mai l'arbuste vert; Et l'aube doucement a fait place à l'aurore. D'une chaude rougeur ton front pur se colore : Les jeunes filles ont à vingt ans des secrets, Même pour leur vieux père; et je devinerais Les tiens, mon cher espoir, tandis que ta main tremble Dans la mienne, ou nous les devinerions ensemble. Si tu le voulais bien. Le veux-tu?

Je ne puis Que vous montrer, mon père, à quel point Je vous suis Fidèlement soumise, à quel point je révère Toutes vos volontés.

LE ROI

J'ai donc un air sévère

Qui t'intimide?

BEATRICE

Non.

Cependant, n'as-tu pas Autre chose à me dire, à me dire tout bas?

BÉATRICE

Je voudrais vous répondre, et ma parole expire. Si j'allais vous peiner, hélas! Votre sourire Me rassure; pourtant je ne puis surmonter Mon trouble. Tout se tait et semble m'écouter. Soyez bon.

A ce vioment Fabius arrive en scène, aperçoit le roi et Béatrice, s'approche sans être vu ni entendu, et reste caché près d'eux.

LE ROI

Ce matin, ici-même où nous sommes, Nous avons rencontré plusieurs des jeunes hommes Les plus nobles qui soient en ce pays. Tes yeux Sont devenus soudain deux astres radieux, Puis, comm.e pour celer de trop vives pensées, Tes paupières se sont subitement baissées, Quand le prince Roger s'est avancé vers nous. N'as-tu jamais songé qu'avec un tel époux Tu pourrais hautement porter le diadème?

BÉATRICE

Oh .'vous le saviez donc! C'est vrai, c'est vrai! je l'aime. Du jour, de l'heure, où vous me l'avez présenté. N'est-il pas la grandeur, la force, la bonté? J'ai peur de me trahir quand je le vois paraître; Et s'il ne m'aime pas, lui, j'en mourrai peut-être.

Mais je ne voulais pas vous l'avouer, avant Que vous ne m'eussiez dit...

LE ROI

Aime-le, mon enfant!

BÉATRICE, cltiHS Ji's hras de son père. Comment avez-vous pu tout deviner?

LE ROI

Ecoute, Sur ton émotion devais-je avoir un doute? Lui, c'est hier qu'il vint me demander ta main; Il tremblait comme toi, ce batailleur. Demain Que lui répondrons-nous? Faut-il que je dispose De ton cœur? Tu consens; tu ne dis plus : je n'ose! Nul ne mérite mieux ton amour. Fils aine Du roi notre voisin, et par Dieu destiné A porter la couronne, il a, dans cette guerre, Vaillamment rétabli ma fortune précaire.

Tout parle en sa faveur; et vous serez bénis, Si vous vous unissez, par deux peuples unis. Je pourrai rendre alors ma dépouille à la terre Et mon àme à Dieu.

Non! Non, vous vivrez, mon père; Non, vous verrez combien nous saurons vous chérir! Entre vos deux enfants vous ne pourrez mourir.

LE ROI

Tendre folie!

iS

2o6 THEATRE LÉGENDAIRE

BÉATRICE

11 faut tenir à l'existence.

Vous allez écouter, pour votre pénitence, Tous mes petits projets.

LE ROI

Tu me les conteras Dans l'ombre, en revenant inclinée à mon bras; Allons très lentement. Après la promenade Nous causerons encor, pendant la sérénade Que, la nuit close, on doit te donner au palais. Nous parlerons de lui.

Ils sortent.

SCÈn.E V

FABIU S, seul.

Ce Roger! je le hais.

Il est temps d'en finir. Us s'aiment. La demande Est faite. Convient-il qu'un seul instant j'attende? Béatrice n'a pas daigné penser à moi; Jamais par son amour je ne deviendrai roi, Je rêvais! Maintenant, pas de sotte indulgence! Q^u'à mon ambition profite ma vengeance! Ma modestie avait tout prévu, par bonheur. Mais que fait Argina? Cette fille d'honneur

Aurait-elle perdu la mémoire? Ou craint-elle D'être prise en flagrant délit de bagatelle? J'ai la fièvre. Un pareil retard est alarmant. La voici. Patience !

SCE'X.n VI

ARGINA, FABIUS.

On entend commencer au loin la sérénade, qui conlinue jusqu'à la fin de la scène,

FABIUS, attirant Argina sur son cœur.

Enfin!

ARGI NA.

J'ai cru vraiment Q^ue je ne pourrais pas venir. Quelle imprudence!

FABIUS

Argina, n'es-tu pas ma seule providence? Est-ce qu'on m'aime encore un peu? Réponds.

ARGINA.

Ah! oui; Oui, je suis tout entière à vous. Mais aujourd'hui, Les jardins du château sont ouverts, pour la fête De la princesse; et puis, la nuit n'est point discrète. Il fait presque aussi clair, à présent, qu'en plein jour.

Méchante, qui te plais à leurrer mon amour!

Page 1