‹ Théâtre légendaireChapitre 64 sur 74 · LE SICILIEN · texte numérisé non relu

LE SICILIEN

Je n'ai rien à répondre.

PASCAL, an roi.

Douterez-vous toujours?

En croirais-je mes yeux?

J'atteste hautement la lumière des cieux ! C'est un blasphème. O ma très chère Béatrice, Ils ne parviendront point à te flétrir.

PASCAL

Justice!

LE ROI

Gardez plus de respect en nous apostrophant! Vous ne voyez donc pas les pleurs de mon enfant?

PASCAL

Quand le sang doit couler, que m'importent les larmes

LE KOI.

Aide au roi, chevaliers!

PASCAL

Moi, votre frère d'armes, Et dont vous savez tous le rang, l'honneur, la foi ; Moi, vainqueur avec vous de nos ennemis; moi, Issu d'aïeux royaux par mon père et ma mère; Moi prince, moi chrétien, dans ma tristesse amère. J'affirme ici, barons, avec solennité.

Que, fidèle au devoir, j'ai dit la vérité. Dieu sera mon garant! A tous je fais connaître Que je tiens et tiendrai pour félon et pour traître, Quiconque aura l'audace extrême et le malheur De défendre un instant cette femme sans cœur; Que, dès le jour qui luit et dès l'heure qui sonne.

2f2 THEATRE LÉGENDAIRE

Je suis prêt à lutter, moi, Pascal, en personne, A niort, contre celui qui se présentera Pour relever mon gant, et le relèvera.

Il jette son gant à terre. Un silence.

LE ROI, anx gentilshommes siciliens.

Répondez, mes amis! Vous venez de l'entendre, Il vous a défiés. Que pouvez-vous attendre, Q^u'attendez-vous? Pourquoi semblez-vous consternés? Est-ce que, devant lui, vous nous abandonnez? Il accuse ma fille, il l'accuse d'un crime Incroyable. Pensez, pensez à la victime Qu'il veut ainsi frapper. Mais cet homme est un fou, S'il n'est un monstre. 11 a cru voir, on ne sait où, Des apparitions que nul ne peut comprendre! En son récit grossier je ne veux pas descendre. Si par sa véhémence il a su vous troubler, Vous a-t-il convaincus, vous a-t-il fait trembler? Éîes-vous les héros de ma vieille Sicile, Et relever un gant est-il si difficile? Vous demeurez muets, et nul ne la défend! Fabius, il s'agit de mon unique enfantj Vous combattrez cet homme!

FABIUS

Avec Roger, son frère,

11 m'a sauvé la vie à la fin de la guerre;

Bien d'autres, mieux que moi, contre eux vous serviront.

LE ROI

C'est donc vous, Brassano, qui repoussez l'affront!

ROGER DE NAPLES 2<l^

BRASSANO.

Sire, je suis trop vieux pour un tel adversaire.

LE ROI

Vous, Stelti, Linosa, sera-t-il nécessaire Qu'en public votre roi, bruyamment insulté, Fasse un appel direct à votre loyauté?

Stelli et Linosa baissent les yeux sans répondre. Lorsque l'on a besoin d'un cœur qui se dévoue, Quel silence de mort, quel abime de boue!

Il se détourne avec mépris.

STELTI, bas à Linosa.

C'est terrible; mais moi, je ne suis pas l'amant.

L INOSA, bas à Stelti.

Ni moi non plus!

A R G I N A , à part, avec désespoir.

Mon Dieu!

FABIUS, bas à Argina.

Tais-toi !

ARGINA.

Quel châtiment!

LE ROI

Donc, pas un de ces preux ne trouve le courage De venger une femme, une enfant qu'on outrage! Ah! ce n'est pas ainsi que de mon temps, barons, Les jeunes chevaliers gagnaient leurs éperons. Vit-on jamais pareil opprobre sur la terre? De ces hommes, pas un n'est digne d'être père.

2f4 THEATRE LÉGENDAIRE

Si ma fille eût vraiment aimé quelqu'un d'entre eux,

Ne serait-il pas là, lui, non plus ténébreux,

Ni caché sous son feutre et sous sa cape brune.

Mais fier, revendiquant une telle fortune.

Le cœur tumultueux comme les vastes mers,

La lèvre foudroyante et les yeux pleins d'éclairs?

S'il existe et s'il est présent, quel qu'il puisse être,

Qu'il s'avance et paraisse! Il est temps de paraître.

S'il répond, s'il combat, son crime est pardonné.

Survivant, par moi-même il sera couronné;

Je lui promets la main de ma fille, et lui laisse

Un sceptre désormais trop lourd pour ma faiblesse.

ARGiNA, à part.

O sinistre abandon!

PASCAL

Ce seigneur de beauté Ne porterait-il pas une épée au côté?

LE ROI

Quqi! tous, vous acceptez ce qu'il vient de nous dire!

C'est une lâcheté vile, c'est du délire.

O vieillesse impuissante, ô corps appesanti.

Cœur brisé par les ans! Mais il en a menti!

Vous, aux veines de qui bout l'ardente jeunesse.

Armez-vous, protégez l'innocence en détresse!

Amis, la cause est sainte et vous triompherez!

Silence- général.

Ah! sortez, sortez tous! Vous la déshonorez!

Tous sortent, sauf h roi et Béatrice.

ROGER DE NAPLES 2ff

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