A ROI NA
Je me fais horreur en ma lâche impuissance; Je voudrais révéler, crier son innocence. Dès l'enfance, elle fut pour moi comme une sœur; Ah! si vous connaissiez sa bonté, sa douceur! Et je la laisse en proie à ce supplice infâme! Et c'est moi qui la tue! Et j'apporte la flamme. Moi coupable, au bûcher funèbre qui l'attend! Non, non, mille fois non!
FABIUS
N'exagérons pas tant.
ARGINA.
Faudra-t-il qu'on l'immole à cette loi barbare?
J'aimerais mieux périr. Mais la terreur m'égare. Cher Fabius, pardon! Je suis à vos genoux. Ne vous refusez pas au devoir. Sauvez-nous!
FABIUS, la relevant.
Tout cela m'a beaucoup peiné. Mais suis-je cause De l'erreur qui l'atteint? Si nul chevalier n'ose Lutter pour elle, à qui la faute? aux indiscrets. Ce qui vient d'arriver, l'avons-nous fait exprès?
ARCI NA.
Sans notre rendez-vous et sans notre folie, Serait-elle exposée à mourir avilie?
Nous avons fait le mal, il faut le réparer.
FABIUS
Nous n'y pouvons plus rien, il faut vous modérer.
ARGINA.
Craindriez-vous Pascal?
Dois-je accepter la lutte!
Vaincu, je vous entraîne avec moi dans ma chute; Vainqueur, on prétendra...
ARGINA.
Quoi?
FABIUS
Que j'étais l'amant!
Et je serai forcé d'épouser. Ah! vraiment. Vous ne pensez à rien.
ARGINA.
J'ai la stupeur dans l'àme.
FABIUS
Rassurez-vous un peu !
ARGINA.
Mais si nul ne proclame Et ne prouve qu'elle est innocente, n'est-il Aucun moyen humain d'écarter le péril?
FABIUS
Un jeune ambitieux la défendra peut-être, Peut-être avec bonheur.
ARGINA.
Que je voudrais connaître Un héros au cœur noble, au bras fort, qui pourrait Savoir la vérité de nous, et qui vaincrait!
FABIUS, à part . Cette femme est inepte, et, si l'on n'y met ordre, Me vendra.
Haut.
Calmez-vous, Argina; pourquoi tordre Vos beaux bras blancs?
ARGINA.
Aucune espérance ne luit!
Que j'ai pleuré, pleuré, seule, toute la nuit!
FABIUS
Est-ce qu'on laisse ainsi succomber les princesses? On renverra Pascal avec force promesses,
Et Béatrice ira tout au plus au couvent; Elle y vivra fort bien, la délicate enfant. Un jour alors, la belle et farouche amoureuse Que je serai si fier de rendre illustre, heureuse, Et qui vient, ici même, à l'instant, de prouver Jusqu'où son âme ardente est prête à s'élever. Pourra, la destinée étant pour nous sereine, Devenir en mes bras Sa Majesté la reine.
ARGINA.
Q^ui? moi, majesté, reine!
FABIUS
Oui, reine et majesté!
Si notre bon vieux roi n'a pas déshérité Son neveu Fabius.
ARGINA.
Tu sais combien je t'aime; Aime-moi, je ne veux rien de plus pour moi-même. Mais elle!...
Laisse-moi te faire un peu ma cour.
ARGINA, se laissant aller entre ses hras. Dis, tu la sauveras!
FABIUS
Déjà baisse le jour ; Tu ne partiras pas avant le crépuscule. Devenons circonspects. Il serait ridicule De hasarder encor notre bonheur futur.
Personne ne t'a vue. au moins?
ROGER DE NAPIES
ARGINA.
Non.
C'est bien sûr?
Oh ! bien sûr.
FABIUS
Un moment, veux-tu dans l'oratoire Attendre que je sois tout à toi. La mémoire M'échappait; mais on doit présentement venir, Pour une affaire urgente, ici m'entretenir. Vite j'écarterai la visite importune; Puis nous resterons. seuls, cachés, jusqu'à la brune.
ARGI NA.
En priant, en pleurant, j'attendrai ton retour; Grâce pour la princesse!
FABIUS, enfermant Argina dans V oratoire. Espère en notre amour!
SCE'hLE VI
FABIUS, RANDAZZO, TRASTAVA.
Fahius court vers la porte par où il a disparu en congédiant Sinorf, et introduit précipitamment Randa^:{0 et Trastava.
FABIUS
Étes-vous là tous deux? Entrez. Le danger presse.
RANDAZZO.
Vous, en danger!
FABIUS
Il faut que quelqu'un disparaisse Par vos soins, dès ce soir, ou je suis compromis Gravement.
TRASTAVA.
Vous pouvez compter sur vos amis.
FABIUS
Saurez-vous me servir, quoi que je vous demande?
RANDAZZO et TRASTAVA.
Je le jure.
Il est bon, pourtant, que l'on s'entende.
RANDAZZO.
Qui vous gêne?
FABIUS
Une femme.
TRASTAVA.
Une femme!
FABIUS
Argina!
Elle tient ma fortune entre ses mains, et n'a Qu'un mot à dire...
RANDAZZO.
Alors imposons-lui silence.
rogerdenapi.es 2 79
TRASTAVA.
Elle disparaîtra.
RANDAZZO.
Comment, sans violence, L'enlever?
FABIUS
Elle est là. Donc, pas le moindre bruit. Vous la bâillonnerez doucement. Cette nuit, Avec précaution, vous quitterez la place. Demain matin, que d'elle il ne reste plus trace!
Vous serez satisfait.
FABIUS
Soyez donc sans pitié!
Quoi que l'on fasse, il faut ne rien faire à moitié.
28o THÉÂTRE LÉGENDAIRE