SCÈNE III
Les Mêmes, hormis LE CAPITAINE.
HECTOR
Le duc comptait assez sur sa ruse de guerre
Pour jurer qu'il viendrait, ce soir, coucher à Lierre.
Je crois qu'il jurera d'autre sorte aujourd'hui, Ayant perdu son Gand et son bonnet de nuit. [Ils rient.)
JENNEVAL
Silence !
HECTOR
Qu'est-ce?
JENNEVAL
Un pas d'une allure incertaine,
KAREL
Ce n'est pas ce chemin qu'a pris le capitaine : C'est celui de notre hôte.
.lENNEVAL.
Eh! ne le sais-jepas ?
Tandis que vous parliez, je le suivais, ce pas...
HECTOR
Tu le suivais, l'oreille aussi raide tendue Qu'au pas mystérieux do la femme attendue.
SCÈ>^E III. 101
JENNEVAL
Ni femme ni soldat, amis. Je vous le dis. C'est le pas d'espion?, à l'œuvre on de bandits ! Voilà pourquoi j'écoute au chemin de notre hôte.
KAREL
Il a, pour lui, le pas loyal et la voix haute. Or, si quelqu'ennemi rôdait vers la maison, Nous irions tous les trois j tenir garnison. Sur ce, le coup de brosse.
[Il a tiré de son sac un x>etit miroir et une brosse et s'arrange les cheveux.)
HECTOR
Ah! la grosse coquette !
Gare à nous, Jenneval! il rêve une conquête !
KAREL
Je n'aime pas me battre, avant de me peigner.
HECTOR
Mais, avant le combat, traitre, le déjeuner !
Comme aux yeux du papa, le verre en main, tu brilles.
L'accroche-cœur est là pour ses charmantes filles.
KAREL
Toi, nous dirais-tu bien — si charmante est leur nom, — Laquelle des deux sœurs le porte le mieux ?
HECTOR
Non, Mille fois non, avant qu'on ne v.x'vài dit laquelle Vise plus juste au cœur, la jolie ou la belle. Or, la belle à tes yeux?
KAREL
Celle qui du chasseur, Pour son charme champêtre, est plus près que sa sœur; Qui, de maman nature ayant le simple style, Nous eût, chez Gaggia, fait scander mainte idylle î Et la belle pour toi ?
Celle dont la fierté, Jenneval, fait rêver de blonde déité, — Car Diane est son nom, — et la belle muette Doit, sœur chère à Phébus, être douce au poète,
KAREL
De Tune chaque mot dans sa bouche vous plaît.
HECTOR
L'autre vous charme encore, alors qu'elle se tait.
KAREL
Pour ma prose j'ai dit qui possède le charme.
HECTOR
Pour lors, sachons à qui le poète rend l'arme. Approche, Jenneval. Parle, de ton côté.
A toi de proclamer la reine de beauté.
KAREL
D'un juge indifférent la conscience est calme.
JENNEVAL, souriant.
Il est incompétent en matière de palme. La jolie ou la belle ! eh ! que nous dit le nom Qu'à chaque sœur un juge a décerné, sinon Que, devant cette cour d'amour et de folie, Chacune est tour à tour la belle et la jolie, Mais pourrait être, hélas ! les juges étant trois, La jolie et la belle et la laide à la fois? Car c'est pour l'âme humaine une énigme éternelle Qui, vieille aux jours d'Homère, est encore nouvelle, De savoir pourquoi donc, devant le nom vainqueur, L'esprit n'est pas un juge : il faut les yeux du cœur. De quelque nom enfin qu'une femme s'appelle. L'amour seul vous dira : Celle-là, c'est la belle !
La question ainsi réduite, ô Jenneval ! Saurons-nous près de qui nous t'aurions pour rival?