ACTE I, SCENE I
D'un roi? Quel roi?
LE MAJORDOME
Du roi d'Espagne, mon brave. Rien que cela.
LE PAGE
Vous avez vu sourire le roi Philippe II ?
LE MAJORDOME
En personne. Oui, monsieur!
LE PAGE
Et où donc cela, monsieur le majordome? Quand donc?
LE MAJORDOME
Mais à sa cour, si cela ne vous dérange pas. Lors de notre ambassade enfin, d'où je rapportai, dans ma collection de souvenirs d'un autre sexe, ce bijou de proverbe charmant sur des lèvres castillanes : Que la dague du roi suit de près son sourire,
LE PAGE
Lors de votre ambassade?
LE MAJORDOME
L'ambassade de M. de Montigny, dont je suis fâché d'avoir à vous apprendre moi-même queje fus. Par saint Jacques de Compostelle! jeune homme, est-ce ainsi que vous étudiez l'histoire de votre pays?
LE PAGE
Ah ! je sais du moins que c'est une âme profonde et noire que celle du roi Philippe!
Très-noire, oui-dà. Moins noire, entre nous, que la prunelle d'une Castillane. Et pourtant, mon fils, sachez qu'il s'est trouvé là-bas plus d'une paire d'yeux dont le regard fut sans dague pour le bonhomme ici présent. LE PAGE, à part.
C'est un bonhomme, en effet, mais bien plein de sa personne.
[Il se tourne vers la salle du bal.)
LE MAJORDOME
Que regardez- vous ainsi?
82 MONTIGNY
LE PAGE
Le brillant clievalier que ce comte d'Egmont ! Qu'il porte haut la tête! Voilà l'épée qui, à deux reprises, a fait pâlir le roi de France, en son Louvre ! C'est l'épée de Gravelines et de Saint-Quentin !
LE MAJORDOME
Et celui qui lui parie en ce moment, le connaissez-vous aussi?
LE PAGE
Si jo, connais le frère aine de notre seigneur, l'amiral des Pays Bas, le comte de Hornes !
LE MAJORDOME
Vous connaissez donc deux épées sans peur, mais deux comtes sans tête.
LE PAGE
Sans tète?
Et le troisième, celui qui les regarde et les écoute en silence ?
LE PAGE
Ce seigneur qui...?
LE MAJORDOME
Qui sera chauve de bonne heute. Comme vous dites. C'est celui-là qu'il faut regarder, jeune homme. Le voilà, celui qui fora pâlir le roi d'Espagne et des Indes, en son Alcazar ! C'est la tête de ces bonnes lames, le Taciturne!
LE PAGE
N'est-ce pas sur son épaule que s'appuya l'empereur Charles, le jour de l'abdication?
LE MAJORDOME
Je meurs sans confession, si don Philippe s'y appuie à son tour, Sa Catholique Majesté eût-elle hérité de l'impériale goutte paternelle! Le Taciturne ne dit rien, mais je tiens i\c bonne source {lui parlant à l'oreille) qu'il est des nôtres.