ACTE II, TABLEAU II, SCÈNE IV
EBOLi, à part, regavilant le roi.
Le masque reste impassible.
Roi, nous sommes envoyés pour vous dénoncer l'immolation sans lendemain qui a commencé. C'est la loi du bûcher, qu'une fois dressé, il ne retombe que faute d'aliments; qu'allumé pour le premier accusé d'hérésie, il ne doive s'éteindre qu'avec le sang du dernier. Pourquoi, par qui, comment chaque soleil j voit monter son contingent de victimes, nul ne le dira en ce monde. Il n'y a eu ni témoin de l'accusation ni témoin de la sentence. Un citoyen a disparu, la nuit, de son foyer, et avant la nuit suivante, on l'a revu au bûcher. Voilà tout. Son crime? nul êtie vivant ne l'a connu. Son accusateur? hii-même ne l'a pas vu. C'était un délateur caché. Ses juges? quiconque les a vus, en est mort l'heure d'après. De tout ce qui s'est passé dans cette ombre et ce silence, personne n'en sait rien, sinon qu'à une telle heure, le bûcher a fait d'un homme une poignée de poussière ; qu'à tel endroit, une femme a été enterrée vive. En même temps, on apprend qu'un enfant au berceau a été condamné à mort parla faim.
LE ROI, distrait.
Comment? Cela n'est pas dans les Edits.
MONTIGNY
Parce que les biens de ces suppliciés, un père et une mère, ont été confisqués, et que du patrimoine de l'enfant une part a été comptée à ce seul homme désormais innocent, le délateur. Oui, sire, les Édits font du délateur l'héritier de la victime. Et voilà pourquoi le bûcher ne s'éteindra pas, la terre s'accoutumera à ensevelir des êtres en vie. C'est que le bourreau a pour pourvoyeur le délateur; c'est que l'invisible tribunal a pour assesseur cet homme payé à tant le cadavre. Quant au juge, qui donc oserait tenter d'arrêter une sentence sur ses lèvres? Un juge sans pitié, sire. Car il est sans ce-
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1ère. C'est un prêtre. En vain donc l'humanité laisse tomber sur ces holocaustes des larmes de sang. En vain la maternelle nature proclame ses plus saintes lois violées. Sur cette âme que le bourreau envoie à Dieu nul pouvoir humain n'a droit de grâce. Le voulût-il, le roi d'Espagne, en sa toute-puissance, n'arracherait pas im innocent au martyre. Car, entre 1 innocent et le roi, entre Dieu et l'homme, s'élève une main qui ne doit compte qu'à ellemême de la sentence qui frappe un peuple tout entier : la main de l'inquisition !
EBOLI
Majesté, il en est ainsi.
LE ROI
Ruj Gomez, notre impatience est grande, dans l'attente de ces dépêches de Bruxelles. Veilhiz à ce qu'elles nous soient remises sans retard ici même.
(Eboli sort.)