ACTE II, SCENE VlII
Je ne vous crois pas, monseigneur.
RICHELIEU , la menaçant.
Prenez garde !
MARIE
Monseigneur, je ne vous crains pas.
RICHELIEU
Vous avez tort, mademoiselle Marie, car j'ai ma vengeance prête. Vous me trompez, ou plutôt vous vous trompez vousmême; je vais vous dire, moi, le secret qui fait que vous êtes si tranquille , c'est que vous avez la véritable, la seule sauvegarde d'une femme , c'est que vous aimez quelqu'un.
MARIE
Monseigneur !
RICHELIEU
Et ce quelqu'un, pour ne pas le nommer, c'est le petit René !... .
MARIE
René !
RICHELIEU
Natif d'Orléans, attaché à ma maison pendant quelques mois , maintenant guidon des gendarmes Dauphin; n'essayez pas de nier, mademoiselle Marie.
MARIE, simplement.
Je ne nie rien. C'est vrai, je l'aime, et vous avez raison, monsieur le duc ; c'est pour cela que je n'ai pas peur de vous.
Mademoiselle Marie, je suis confus de vous avouer à mon âge que vous me faites voyager dans un monde qui m'était inconnu: et cet amour, dites-moi, il ne date pas d'hier?
MARIE
Oh! non, monseigneur, je puis bien dire qu'il a mon âge. Monsieur René et moi, nous demeurions porte à porte à Orléans; tant que nous hmies enfants, vous comprenez que nous ne nous doutions de rien ; puis voilà qu'un beau jour, c'était dans un jardin, comme iri, il me dit qu'il avait une conlldorice à me faire... Il me prit la main en tremblant... et comme il ne me disait rien, moi, je me mis à pleurer... nous n'en dîmes pas plus long; mon père arrivait; monsieur René se sauva; mais nous n'avions plus rien à nous apprendre, c'était convenu pour la vie.
RICHELIEU
Permettez moi de regretter, mon enfant, que les fleurs de cette idylle se soient fanées dans le mauvais air d'un bal masqué.
MARIE
D'un bal masqué?
RICHELIEU
Sans doute, mademoiselle... il n'y a plus à vous en cacher... Après le bal de cette nuit, René vous a suivie, et vous a vue rentrer ici, c'est ce qui a tout découvert.
MARIE
René ? après ce bal ? Rentrer ici, moi ! je n'ai pas vu René depuis qu'il a quitté Orléans.
RICHELIEU
Ah! mademoiselle Marie, je ne vous reconnais plus la! Nous savons tous, vous dis-je, vos lettres, vos amours sous le masque, depuis un an.
MARIE
Depuis un an!...
RICHELIEU
Votre rencontre cette nuit à l'Opéra...
MARIE
A l'Opéra !
RICHELIEU
Sans doute... [A part.) Et jusqu'à votre rendez- vous de la nuit prochaine au bal de l'Hôtel de ville !... MARIE, trèS'émue.
0 mon Dieu ! mais ce n'est pas moi , monseigneur. Je vous jure que ce n'est pas moi ! — 0 Dieu !... au milieu de ma confiance , cette nouvelle ! ô mon pauvre cœur ! RICHELIEU, à part.
Décidément la chanoinesse est un démon. [Haut.) Mademoiselle, je vous ai affligée bien involontairement... On m'aura abusé par un conte sans apparence...
MARIE
Oh! monseigneur, n'essayez pas de me tromper... Soyez bon... soyez généreux... dites-moi tout I
RICHELIEU
Mais , ma pauvre enfant , je ne vous en ai que trop dit.
MARIE
Ainsi, depuis un an, René est amoureux d'une autre femme... Cette nuit il l'a suivie, il l'a vue entrer ici; mais puisque ce n'est pas moi... c'est donc... Oh! cette idée est affreuse I
Dites-moi, mon enfant, avez-vous quelquefois parlé à madame la chanoinesse de votre amour pour monsieur René ?
MARIE
A elle.' — Oui , monseigneur.