‹ Théâtre. Mademoiselle Bourrat. La fille perdueChapitre 12 sur 13 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Même décor, le matin .

Le soleil entre par la grande fenêtre à droite . Il y a de belles {leurs sur la table.

(Entrent M me Duprey el M me Seroières.)

M me SERVIÈRES. — Robert n'est pas là?

M me DUPREY. — Il a dû passer chez Perdita. C'est l'heure où elle se réveille. Nous pouvons l'attendre un instant. Nous saurons ainsi comment elle a dormi.

M^e SERVIÈRES. —- Oh ! je n'ai pas d’inquiétude à son sujet. Jamais je n'ai vu de convalescence plus rapide et plus éclatante. Et pourtant Perdita a été à la mort.

M rae DUPREY. — Tu ne sais pas combien je me suis attachée à cette petite, Marie. Lorsque nous l’avons connue àSaint-Moritz,elIeme-faisait un peu peur avec ses idées on ne sait d’où ; mais elle est pure, et bonne, et droite. J’ai senti combien je l’aimais quand nous avons été sur le point de la perdre.

M me SERVIÈRES. — Enfin, nous voici hors d’aiïaire. Robert pourra se reposer à son tour.

M me DUPREY. — Il n’est que temps. Il a si mauvaise mine, mon garçon.

Mme SERV IÈRES. — Eh ! n’est -ce pas naturel après la crise qu’il a traversée? Voir la femme que l’on aime sur le point de mourir, la veiller nuit et jour, comment s’étonner qu’il soit fatigué?

M me DU PRE Y . — Tu as raison, Marie, mais il n’y a pas que la fatigue chez mon garçon. Voilà deux semaines déjà que Perdita est hors de danger. Robert pourrait être fatigué et heureux. Estil heureux? Non, et pourtant Perdita est guérie. Tant qu’elle était menacée, je lisais en lui sans peine; il ne songeait, cela va de soi, qu’à la sauver. Mais depuis qu’elle est rétablie, il est chaque jour plus triste, plus préoccupé. C’est ceia qui m’inquiète. Avec nous, il reste silencieux comme s’il avait un secret à garder.

M me SERVIÈRES. — La secousse a été plus forte que nous ne le pensions.

M me DUPREY . — Non, non, ce n’est pas cela seulement, tu le sens bien comme moi.

M me SERV IÈRES. — C’est vrai, il y a là quelque chose qui nous échappe.

,M me DUPREY. — Je ne puis supporter de voir Robert ainsi. Si nous savions ce qui le tourmente, nous pourrions sans doute venir à son secours. Mais nous ne savons rien et sommes là à nous ronger dans notre impuissance. C’est pourquoi j’ai pensé, Marie, que tu pourrais causer avec lui et essayer de trouver ce qu’il nous cache.

M me SERV IÈRES. — Crois-tu que c’est facile? Ce serait à toi de lui parler.

M me DUPREY. —• Ah! certes non. Je ne

Mme SERVIÈRES. — C’est lui.

[Entre Robert par la porte de droite . Sa mère se lève et va à lui.)

M me DUPREY. — Comment est Perdita, ce

matin?

RO RE RT. — Très bien.

Ÿ M me DUPREY. — Et toi.mon grand garçon?

ROBERT. — Moi. maman, je vais bien.

Mme DUPREY. — Tu as l’air fatigué. Tu devrais sortir un peu. Pourquoi n’cmmènerais-tu pas Perdita?

ROBERT. Tu as raison. Il fait beau. Je lui

proposerai d’aller jusqu’au Bois après déjeuner

[La porte de droite s’ouvre.

puis discuter avec lui ; je m’énerve, j’ai des larmes plein les yeux ; il m’embrasse, et c’est fini, je n’en sais pas plus qu’avant. C’est comme cela que se terminent toutes nos discussions. Mais toi, tu es plus habile, et tu as aussi plus d’expérience de la vie ; enfin Robert t’aime autant que moi. Peut-être apprendras-tu ce que nous voulons savoir, peut-être le devineras-tu à demi-mot. Alors nous pourrons venir en aide à mon garçon. Mais comment guérir une maladie que l’on ne connaît pas^

M me SERVIÈRES. — Ne te fais pas trop d’illusions. Mais enfin, je veux essayer. Cela me fait de la peine aussi de voir mon neveu promener sa tristesse dans cet appartement.

M me DUPREY. — Il va venir ici en sortant de chez Perdita. Je vous laisserai seuls.

pour profiler des quelques heures de soleil.

M me DUPEE Y. — Et, en revenant, vous goûterez chez moi.

ROBERT. — C’est entendu.

M me DUPREY . — Alors, à cette après-midi.

ROBERT. — Tu te sauves déjà?

M me DUPREY. — Eh ! mon petit, j’ai mon ménage et le tien à diriger. Et puis, je veux acheter des gâteaux moi-même pour le goûter.Perdita a un tel appétit... Je te laisse avec ta tante. Au revoir.

(Elle sort par le fond.)

M me SERVIËRES. — Ainsi, Perdita a bien dormi?

ROBERT. — Elle a dormi d’une traite, paraît-il, d’hier soir à ce matin. C’est beau la jeunesse.

Af me SERVIËRES. — Il ne restera bientôt plus de trace de cette crise si grave. Un de ses résultats aura été d’attacher à jamais ta mère à Perdita. Jusque-là elle était un pou sur la défensive. Maintenant, elle lui a donné tout son cœur.

ROBERT , avec fièvre. — Ah ! rien ne peut me faire plus plaisir que ce que tu médis là, ma tante ! Oui, il faut aimer Perdita, toutes deux, la chérir, l’entourer, ne pas la laisser seule...

M me . SERVIËRES. — Mais avec quelle chaleur parles-tu tout à coup? Pourquoi cette émotion en me disant des choses si simples, si naturelles? On dirait, ma parole, que tu as oublié comment nous avons accueilli Perdita chez nous. Qu’as-tu à craindre de notre part? Pourquoi t’enflammer ainsi?

ROBERT. — C/est vrai, je suis absurde. Ne sais-je pas que je puis compter sur vous?

M me SERVI ÈRES. — Compter sur nous !

Encore un mot inexplicable. Mais qu’as-tu, Robert?

ROBERT. — Rien, rien, en vérité. C’est un reste de fatigue ancienne... Il ne faut pas y faire attention, ma tante.

M me SERVI ÈRES. — N’y pas faire attention est vite dit. Si tu voyais la mine que tu as ! Ta mère s’inquiète.

ROBERT. — Oh 1 il y a quarante ans que cette pauvre maman se fait des soucis à mon sujet.

M me SERVIÈRES. — Cette fois-ci, non sans raison, car nous trouvons toutes deux qu’à ton âge tu devrais te remettre plus vite de la crise que tu as traversée.

ROBERT. — Il faut croire que je ne suis pas aussi jeune que je le parais.

M me SERVIÈRES .— Quelle absurdité! Non, il y a autre chose que tu nous caches et je ne veux pas te demander ce que tu préfères garder secret. Mais je suis une vieille femme, Robert, et tu sais que je t’aime comme si tu étais mon fils et tu me permettras de te parler, une fois au moins r îibrement sur un point qui me préoccupe un peu. Tu as trouvé une compagne telle — ta femme demain (j Robert ne peut réprimer un mouvement) — qu’il est impossible de t’en souhaiter une meilleure. Mais il faut dans toute union quelques ménagements. Tu aimes la vérité, dis-tu, mais toute vérité n’est pas bonne à dire. Pourquoi as-tu parlé à Perdita de ton passé?

ROBERT , agité. — Comment sais-tu cela, ma tante?

M™ SERVIËRES. ~ Mais de la façon la plus simple. Perdita me l'a dit le jour même où elle est tombée malade. Elle a su que tu avais eu une fille.

ROBERT. — Je t’en prie, ma tante, ne parlons pas de cela. C’est un sujet qui in’a toujours été pénible. Il me l’est devenu plus encore.

M me SERVIËRES. — Je suis bien fâchée de réveiller une douleur ancienne. Je ne t’en parle que parce que Perdita dans son délire appelait Jacquine...

ROBERT , plus agité et l'interrompant. — II n’y a là qu’une coïncidence, tante Marie. Que vastu chercher?

M me SERVIËRES. — Mais rien du tout, Robert; je voulais dire simplement que cela lui avait fait de la peine.

ROBERT. — Ah ! sans doute, mais ne va pas bâtir des hypothèses absurdes sur un tout petit fait comme celui-là.

AT”« SERVIËRES. — Je ne bâtis pas ; je sais seulement que tu t’emportes sans que j’en puisse comprendre la raison. Plus nous parlons et plus je me sens inquiète. On vit dans une étrange atmosphère près de toi. Fais attention que Per- • dita, qui a besoin de calme encore et de bonheur, ne s’en aperçoive !

ROBERT. — Hélas, hélas ! je lui ai fait tant de mal déjà que je ne puis le racheter.

M me SERVIËRES, se levant. — Que dis-tu, Robert?

ROBERT , avec désespoir. — Ah ! ma tante, laisse-moi, ne me questionne pas ; je ne puis te répondre. Tu viens de le dire : il y a des cas où il vaut mieux vivre dans l’ignorance et lemensonge. Que ne î’ai-je su plus tôt? Aujourd’hui, il est trop tard. Perdita maintenant ne pourra plus supporter ma présence auprès d’elle.

M me SERVIÈRES. — Tu déraisonnes. Gomment une idée aussi folle peut-elle se présenter à toi?

ROBERT. — Attends, attends, et tu verras...

Jusqu’à présent, par une convention tacite que nous avons respectée depuis que Perdita a été malade, il y a un sujet que nous n’avons pas abordé et qui ne peut être touché. Mais, maintenant qu’elle est rétablie, je tremble. Elle entrera ici dans un instant et, lorsque je serai en sa présence, je ne pourrai ni lui parler ni la regarder. A chaque minute, j’aurai peur, comprends-tu? oui, peur... Les choses en sont arrivées à un tel point que je regrette aujourd'hui letemps où il fallait à chaque heure l’arracher à la mort, car maintenant, il suffit d’une phrase, d’un mot, pour que la foudre éclate...

M me SERVIÈRES. — Robert, tu me-ierrifies. Dans le désordre de tes paroles, j’entrevois je ne sais quoi de terrible.

ROBERT. Ah ! ma tante, laisse-moi ; j’en ai déjà trop dit.

M me SERVIÈRES. — Tu me fais redouter le pire...

ROBERT , faisant un grand effort sur lui-même. — Non, rassure-toi, j’avais perdu la tête... Mais

c’est fini, tu vois. Laisse-moi, je t’en prie, j’ai besoin de beaucoup de calme. Perdita va venir... Il faut que je sois maître de moi... Cependant va vers maman. Ne lui dis rien; elle s’effraierait, la pauvre femme. Rassure-la de ton mieux ; je suis bien content que tu sois près d’elle, tante Marie. (Il la prend dans ses bras et la mène doucement à la porte du fond.)

M me SERVI ÈRES, — J’ai peur... Tu m’as empoisonnée aussi.

ROBERT, — Va, ma tante,à tout à l’heure...

Oui, à tout à l’heure. ( Elle sort.)

(Robert hésite un instant, il sonne, puis va s’asseoir résolument à son bureau. Il prend des papiers dans un tiroir, les parcourt rapidement, en déchire quelques-uns, les jelie dans la corbeille à papier près de lui, classe les autres. Jeu de scène qui dure quelques instants.)

ROBERT , sans se retourner. — Entrez.

LE VALET DE CHAMBRE, entrant. — Monsieur a sonné?

ROBERT, classant toujours ses papiers. — Vous préparerez ma grande valise, Alfred. Madame est tout à fait rétablie. Je pars ce soir.

LE VALET DE CHAMBRE. — Pour plusieurs jours?

ROBERT. — Non, non, un très rapide voyage d’affaires... Du linge de rechange et mon costume gris.

LE VALET DE CHAMBRE. — Bien, monsieur. (Il sort.)

(.Robert ouvre un autre liroir, examine une liasse de papiers, la remet à sa place.)

ROBERT. — Tout est en ordre ici. (Il prend dans un liroir un revolver, Vexamine. — Pendant qu'il le regarde , on entend un bruit. Il sursaute, met rapidementle revolver dans la poche de son pantalon, ferme le tiroir. — La porte de droite s'ouvre. Le visage de Robert change d'expression. Perdila apparaît. Elle esl vêtue d'une robe d'intérieur blanche , 1res élégante, un peu décolletée. Elle est fraîche , animée, éblouissante de jeunesse et de beauté. Pendant la première partie de la scène, il y a une gêne sensible entre eux, mais plus grande chez Robert que chez elle.)

ROBERT, allant à elle. — Comment te sens-tu, maintenant que tu es debout?

PERDIT A. — Très bien, merci.,. (Elle va à la fenêtre.) Ah! le soleil remplit la pièce. C’est gai, ici. (Venant à la table.) C’est toi qui as acheté ces beaux chrysanthèmes?

ROBERT . — Mais oui, je suis heureux qu’ils te plaisent...Si tu es assez forte,je t’emmènerai au Bois après déjeuner. Nous marcherons un peu le long du lac. L’air vif te fera du bien.

PERDIT A. — Comme tu prends soin de moi, Robert ! Mais cela n’est plus nécessaire. Ne vois-tu pas que je suis bien maintenant ?

Et ce solei si clair qui entre ici semble me verser des forces. i\i-je vraiment été malade? Je l’ai oublié déjà. Mais il ne faut pas que j’oublie de te remercier pour la façon dont tu m’as soignée.

ROBERT. — Me remercier ! Le mot sonne mal à mes oreilles.

PERDIT A. — Je n’emploie peut-être pas le mot qu’il faut, mais je te suis reconnaissante du fond du cœur du dévouement, de la bonté, de la tendresse que tu m’as prodigués. Pendant que j’étais en danger, tu ne m’as pas quittée un instant, m’a dit ta mère.

ROBERT. — Je ne sais qui me parle quand je t’entends. Où pouvais-je être ailleurs qu’à ton chevet? N’est-ce pas à cause de moi que tu as souffert et que tu as failli mourir. Il y a des jours où j’ai désespéré.

PERDÎT A. — Il y avait en moi quelque chose de plus fort que la mort. {Unsilence.) Lorsque j’ai été en convalescence, que faisais-tu de tes soirées?

ROBERT . — Je restais ici, je lisais.

PERDIT A. — Tu n’as pas essayé de sortir, de te distraire?

ROBERT. — Me distraire?

PERDIT A. — Mais oui, voir des amis, causer, changer d’atmosphère et d’idées,

ROBERT. — Je n’y ai pas songé.

PERDITA, — Je crois que tu as eu tort. Ce tête-à-tête avec toi-même ne semble pas t’avoir réussi. Tu as l’air fatigué.

ROBERT , brièvement — Qu’importe?

PERDITA , avec tristesse.— Je n’aime pas le ton sur lequel tu me parles. Tu parais faire à chaque instant un effort pour ne pas causer librement.

ROBERT. — Je te demande pardon.

PERDIT A, s'asseyant dans un fauteuil près de la table . — Ainsi tu passais tes soirées ici. Que lisais-tu?

ROBERT „ — Des vieux bouquins, ce sont les meilleurs.

PERDIT A) allongeant la main et prenant un des livres sur la table. — Voyons... (Lisant le titre.) Théâtre de Sophocle. (Robert a un mouvement comme pour s'emparer du livre. Il se retient. Elle ouvre le volume.) Œdipe Roi. C’est une pièce que je connais bien. J’ai eu à en faire une analyse à T Université quand j’avais dix-huit ans. (Robert se promène avec nervosité.) Je me souviens. Il y a là une accumulation d’atrocités qui me semblait hors la vraisemblance. Il faut qu’Œdipe — pourquoi? — ait tué son père ; il faut que Thèbes soit décimée par la peste. Tout s’écroule. Cette histoire est pleine de sang et de terreur. Je me suis demandé — je ne l’ai pas oublié —ce qui serait arrivé, lorsque Œdipe découvre la vérité su;' ses liens avec Jocaste, si, à ce moment-là, Thèbes avait é é prospère et qu’aucune catastrophe ne l’eût menacée. Jocaste et Œdipe menaient , semble-t-il,une vie conjugale sans nuages, malgré la différence de leurs âges. Ils avaient plus!., u s enfants, pleins de santé et de joie. Ils étaient heureux sans doute, mais les dieux jaloux ont déchaîné la pe^te dans Thèbes et voilà une sombre tragédie qui se déroule. Tu t’y intéressais quand tu étais seul? *

ROBERT , s'arrêtant. — Parlons d’autre chose, Perdita, je t’en prie.

PERDIT A, — Tiens, c’est la première fois

que tu m’appelles par mon nom. (Un temps très court.) Et l’autre livre, on peut l’ouvrir, celui-là? Thucydide : la Guerre du Pêloponèse. C’est intéressant? Je ne l’ai jamais lu.

ROBERT. — Oh ! tu sais... (Se reprenant et saisissant ce prétexte pour rompre la conversation.) Il y a de très belles choses là-dedans. Je t’en lirai quelques lignes qui sont célèbres. (Il feuil~ telle te livre.) Cela a été écrit à une époque où les gens étaient plus forts et plus durs que les hommes de notre temps. Ils n’avaient pas peur d’aller jusqu’au bout de leurs idées... Ah ! voilà. C’est ce que répondirent les Athéniens aux Méliens dont ils assiégeaient la ville et qui leur avaient envoyé des parlementaires : « Il faut se tenir, dirent-ils, dans les limites du possible et partir d’un principe universellement admis : c’est que, dans les affaires humaines, on se règle sur la justice quand, de part et d’autre,on en sent la nécessité, mais que les forts exercent leur puissance et que les faibles la subissent. » Les Méliens refusèrent de se déclarer sujets d’Athènes. Les Athéniens emportèrent la ville d’assaut. Iis passèrent au fil de l’épée tous les adultes et réduisirent en servitude les femmes et les enfants. Hein, ce n’est pas mal, cela?

PERDIT A. — C’est impitoyable. Pourquoi te plais-tu à des choses aussi cruelles?

ROBERT , lentement , avec un peu d’étonnement. — Je ne sais pas, en vérité. Peut-être par réaction contre les niaiseries sentimentales qui sont à la mode.

PERDIT A. — Tu voudrais t’endurcir.

BOBERT. — C’est une grande faiblesse d’être trop sensible.

PERDIT A. — Il ne faudrait pas aller jusqu’à la dureté... Je ne vois pas, du reste,’ce qui te pousse et pourquoi tu parles ainsi. Il est des cas où il n’y a ni vainqueurs, ni vaincus, ni innocents, ni coupables.

ROBERT. —Eh bien, ils paient tous ensemble, confondus les uns avec les autres. Il en est ainsi

fi

dans la vie. Il faut s’habituer à cette idée.

PERDIT A. — Ta conversation est triste aujourd’hui, Robert.

ROBERT. — Tu as raison. C’est une conversation absurde... Je ne sais à quoi je pense. J’ai vécu récemment trop enfermé en moi-même.

PERDIT A. — Oui, il semble que nous soyons séparés par tout un monde. Tu n’aurais pas parlé ainsi avant ma maladie, quand nous vivions l’un près de l’autre et que je connaissais la moindre de les pensées. Maintenant il faut sur chaque point des explications. Qu’est-ce que tu veux dire par aller jusqu’au bout de ses idées?

ROBERT . — Avoir le courage de ce qu’on pense et ne s’arrêter à rien.

PERDIT A. — Ah ! cela me plaît davantage, bien que cela soit un peu obscur.

ROBERT. — Ce n’est pas facile à expliquer.

Ce n’est pas vis-à-vis des autres qu’il faut avoir ce courage ; c’est vis-à-vis de soi-même lorsqu’on est seul en face de sa conscience.

PERDIT A. — Cette fois-ci je comprends ce que tu veux dire. (Elle se lève> fait quelques pas ei revient à Robert qu'elle regarde bien en face . Il

LA FILLE PEBDUE

détourne les yeux.) Et tu trouves cela difficile?

ROBERT. — Très difficile.

PERDIT A. — Impossible?

ROBERT. — Hélas, impossible.

PERDIT A. — Cela aussi, je le comprends...

C’est pour cela, sans doute, que tu ne me regardes jamais quand tu me parles maintenant.

ROBERT , très gêné. — Mais tu te trompes.

PERDIT A. — Non, ( Un silence elle fait quelques pas, va à la table, prend un chrysanthème, puis s’approche de la fenêtre.) Il y a encore du soleil au monde, et des fleurs, et des gens heureux qui passent dans la rue. Et j’ai vingt ans ! (Revenant à Robert.) As-tu jamais été malade, Robert?

ROBERT, étonné. — Malade?... Oui, j’ai été malade après ma seconde blessure.

PERDIT A. — Tu as été en danger? Te souviens-tu de ce que tu as ressenti tout de suite après la période critique?

ROBERT. — J’ai eu une triste convalescence.

J’étais prisonnier ; je me faisais beaucoup de soucis, pour ma mère, en particulier.

PERDIT A. — Alors tu n’as jamais connu la joie de revenir à la vie?

ROBERT. — Non.

PERDIT A. — Je te plains. C’est une des sensations les plus fortes et les plus enivrantes que l'on puisse éprouver. Je l’ai ressentie, je la ressens encore. Rien ne peut f affaiblir, rien ne peut la diminuer. C’est comme si un Ilot de sang nouveau, tout frais, qui n’a jamais servi, emplissait vos veines. Il y coule joyeusement, en tumulte,

en désordre. Il semble qu’on l’entende chanter en vous. Il emporte tout sur son passage, les regrets, les remords, et jusqu’aux souvenirs. On ne veut plus vivre que pour le présent ; — le passé est aboli. Et tout se colore magnifiquement à vos yeux. — Ai-je jamais vu le soleil avant aujourd’hui?... Ces fleurs ne se sont épanouies que pour moi. Les premiers grains de raisins que tu m’as apportés quand j’ai commencé de manger n’ont jamais eu leurs pareils au monde. On est comme transporté de joie et, quand même on sent encore une faiblesse qui, elle-même, n’est pas sans charme, on imagine qu’on surmonterait n’importe quel obstacle, si le destin en dressait un sur votre chemin.

ROBERT. — Tu as à peine vingt ans ; tout est miracle à cet âge-là.

PERDÎT A. — Pourquoi parles-tu comme un vieillard?

ROBERT. — J’ai vieilli soudainement.

PERDIT A. — Faut-il te souhaiter d’être ma ade à ton tour pour que tu te réveilles jeune encore?

ROBERT. — Il faudrait que la maladie fût assez forte pour effacer tout souvenir ^n moi.

PERDIT A, saisie . — Ah ! (Un silence assez lofig , sur un autre ion.) Comment va ta mère aujourd’hui?*

ROBERT. — Elle était ici tout à l’heure avec tante Marie. A vrai dire elle n’est pas encore tout à fait rassurée. Elle s’inquiète.

PERDÎT A, V interrompant. — A ton sujet, naturellement.

ROBERT . — Au nôtre. Je viens d'avoir une conversation assez pénible avec tante Marie, Elle s’est mis en tête qu’il y avait une cause morale à ta maladie,

PERDÎT A, V interrompant. — Et à tes idées noires.

ROBERT. — Alors elle cherche.

PERDIT A, inquiète . — Elle n’a pas trouvé?

elle n’est pas sur la piste?

ROBERT. — Ah î je te l’avoue, j’ai été sur le point de me trahir. Mais e me suis arrêté à temps.

PERDIT A. — Il ne faut rien dire, Robert, quoi qu’il arrive. Promets-le-moi.

ROBERT Quoi qu’il arrive... Ne rien dire...

PERDIT A. — Tu hésites?

ROBERT , gêné. — Je n’hésite pas, mais je ne suis pas sûr de comprendre. Pourquoi tiens-tu à cette promesse?

PERDIT A. — Ou’est-ce qui t’arrête, ici, Robert? A quoi penses-tu? Y a-t-il une seule hypothèse dans laquelle tu puisses envisager de dire la vérité à ces deux pauvres vieilles femmes ! (Allant à lui.) Ah ! réponds-moi, cette fois-ci, et clairement... J’ai peur de comprendre. Parle, et que tes yeux ne quittent pas les miens.

ROBERT, après un temps et avec un effort sur lui-même. — Je ne dirai rien.

(Il se détourne d'elle et fait quelques pas rapides.

Elle le suit des yeux avec inquiélude ,)

PERDIT A , se laissant tomber sur le divan , —- Je me sens fatiguée, soudainement.

ROBERT , allant à elle. — Je suis au désespoir. C'est ma faute encore. Ah ! tant de maladresse !

PERDIT A. — Non, tu n’y es pour rien. Un peu de lassitude seulement. Ne t’alarme pas à mon sujet. Tu vois, j’ai déjà repris mes couleurs. Je suis plus impressionnable encore que je ne le croyais. Il y a entre nous une atmosphère à laquelle je ne suis pas habituée. C’est sans doute ce qui m’oppresse. Il me faut à tout moment faire un effort pour savoir ce que tu penses. Cela m’est très pénible. J’ai été inquiète, il y a un instant, parce qu’il m’a semblé que tu me cachais quelque chose... De toi à moi, c’est impossible.

ROBERT. — Hélas î vois où la franchise nous a menés.

PERDIT A. — C’est vrai, et pourtant les blessures qu’elle fait ne sont pas empoisonnées.

ROBERT. — Elles tuent aussi sûrement.

PERDIT A. — Mon pauvre Robert, est-ce toi qui parles ainsi? Comme tu as changé !

ROBERT. — J’ai beaucoup changé, en effet.

PERDIT A. — Je ne te reconnais plus.

ROBERT , se montant peu à peu „ — Tu t’en étonnes? mais pourrait-il en être autrement?

J’étais, il n’y a pas longtemps, un homme fier et je suis accablé par la honte. J’étais fort et ne demandais le secours de personne, je suis brisé par des événements qui sont plus forts que moi. Je me croyais un esprit libre. A quoi me sert une liberté dont je ne puis user? Je suis devant toi et je baisse les yeux. J’ai ruiné ta vie, c’est vrai, mais la mienne du même coup. La grandeur

du châtiment dépasse la faute. Regarde ici les misérables que nous sommes. Nous nous cherchons et nous nous fuyons en même temps. Je ne sais rien de toi et j’ai peur, car ce que j’entrevois me terrifie. A chaque instant tu approches d'un sujet qui ne peut pas être abordé. Tes allusions au passé, comment les supporter? C’est assez qu’il vive terriblement en nous. Un esprit de vengeance t’anime-t-il? Veux-tu me faire payer un crime ancien ! Ah 3 laisse, laisse l’expiation venir à son heure qui est peut-être proche. Fautil auparavant implorer ta pitié, ton pardon?

Est -ce cela que tu veux de moi? Crois-tu que je ne sente pas suffisamment mes forts? Leur poids est sur mes épaules et m’écrase.

PERDIT A. — Robert, arrête-toi.

ROBERT. — Non, il faut que je parle. C’est peut-être la dernière fois.

PERDITA , bondissant sur lui. — Que dis-tu?

ROBERT. — J’eusse mieux fait de me taire.

Je ne l’ai pas pu. Quelque chose de plus fort que moi m’a poussé à parler. Je voulais te cacher encore la décision que j’ai prise. Mais, hélas ! tu n’as pas fait en vain appel à ma franchise et au Robert que tu as connu.

PERDIT A. — Je le retrouve, enfin.

ROBERT. — Pour le perdre à jamais, Perdita, il faut que je te quitte !

(Il se laisse tomber à genoux devant Perdita , et pleure.)

PERDITA. — C’est donc vrai. Tu veux me quitter... Je le soupçonnais depuis un moment.

Et voilà que tu pleures à mes genoux. (Elle lui caresse doucement la lêle.) Toi, mon Robert ! Je n’ai jamais vu des larmes dans tes yeux. Tu es un homme, et fort, et tu pleures ! Faut-il que tu aies souffert, mon chéri, pour en arriver là 1 Et c’est à cause de moi ! Comment veux-tu que je le supporte?

j ROBERT, se relevant. — Je te demande pardon. Une faiblesse indigne de moi...

PERDIT A. — Non, ne t’excuse pas. Je t’aime ainsi. Je te préfère au Robert fermé de tout à l’heure, à celui qui se cachait de moi. Quel crime avais-je donc commis pour être traitée ainsi en ennemie? Ne sommes-nous pas restés, malgré tout, ce que nous étions, des cœurs honnêtes et droits, entre lesquels aucune ruse n’est possible, entre lesquels il ne peut y avoir de dissimulation?

ROBERT. — Perdita, la souffrance m’avait fait perdre la raison,

PERDITA. — Te voilà redevenu humain, comme tu l’étais. Maintenant nous pourrons causer ouvertement. Maintenant, tu peux me dire comment tu as été amené à cette étrange décision de partir. -

ROBERT. — Il faudrait peut-être que je fusse plus maître de moi que je ne le suis pour te le faire comprendre. Je l’essaierai pourtant. Mais, au vrai, que te dire, Perdita? La décision de partir n’a-t-elle pas en soi son explication? Que puis-je y ajouter?

PERDITA. — Pourtant il me faut davantage et je ne te tiens pas quitte si aisément. Tu

étais résolu à quitter ta mère et ta tante, et sous quel prétexte? Quel motif aurais-tu invoqué pour leur faire tant de peine.

ROBERT. — Je leur aurais dit la vérité.

PERDIT A, effrayée , — La vérité ! tu n’y penses pas !

ROBERT. — Il y a un moment où on ne peut la taire. Une lettre, une heure après mon départ, leur en aurait donné la raison.

PERDIT A. — C’était là ce que tu avais décidé. Tu voulais mettre de l’irrévocable entre nous. Tu voulais rendre ton retour impossible.

ROBERT. — Mon retour n’est-il pas impossible? N’y a-t-il pas de l’irrévocable entre nous?

PERDIT A. — C’est ainsi que tu partais pour toujours. Et je n’aurais appris, moi aussi, ce départ, que par une lettre. Est-ce possible?

Est-ce toi qui parles?... (Un temps.) Mais je veux savoir encore une chose et il faut que je reste calme. Dis-moi, je te prie, pourquoi, puisque notre séparation est inévitable, c’est toi qui dois quitter cette maison et non pas moi? Il y a là quelque chose d’incompréhensible qu’il faut éclaircir. C’est moi qui dois m’en aller, moi qui suis une intruse ici. Voilà la solution naturelle.

ROBERT . — Perdita, tu n’es pas une intruse

PERDITA. — C’est vrai. Mais veux-tu que ta mère et ta tante aient pour cette petite fille retrouvée les sentiments qu’elles ont pour toi?

ROBERT . — J’ai pensé que, lorsqu’elles verront notre vie ruinée, tu sauras les consoler mieux que moi. Je suis devenu d’humeur sombre

et renfermée. De quelle aide leur serai-je, moi qui ai déjà tant de peine à me supporter moimême? Tandis que toi, ta grâce, ta fraîcheur, ta bonté naturelle, ta jeunesse rayonnante, quel don leur fais-je ainsi en les quittant ! Et toimême, Perdita, où puis-je te laisser avec plus de sécurité, avec moins de soucis à ajouter à ceux que j’emporte avec moi?

PERDITA , après un silence et appuyant sur les mots . — Et tu comptes aller très loin?

ROBERT . — Loin ou près, qu’importe?

PERDITA. — Je sens bien que ce que tu dis est vrai, mais n’est vrai qu’en partie. Tu ne me trompes pas, et pourtant l’accent de ta voix ne porte pas la conviction en moi. Il y a dans ta pensée quelque chose d’affreux que l’on ne peut dire. Mais on peut le deviner, s’il faut le taire. Robert, pourquoi ne m’invites-tu pas à faire ce grand voyage avec toi?

ROBERT . — Que dis-tu?

PERDITA . — Ne suis-je pas ta compagne de toujours? Grois-tu que tu aies le droit de couper les liens qu’il y a entre nous ?

ROBERT , avec effroi . — Toi, partager mon sort! Il ne le faut pas, Perdita. Une victime suffit,

PERDITA. — Et tu t’es désigné toi-même sans me consulter !

ROBERT . — Je suis un homme frappé de la foudre et qui n’a plus qu’à disparaître.

PERDITA. — Et qui m’empêchera de te rejoindre où tu vas?

ROBERT. — Je t’en supplie, quitte cette pensée, La vie est devant toi.

PERDITA. — La vie n’a pour moi, sache-le, que le sens que tu lui as donné.

ROBERT , éperdu. — Perdita, c’est impossible ! Moi, être cause de ta mort? Je ne puis en supporter l’idée. Je te promettrai tout ce que tu voudras. Je partirai seulement, parce qu’il est impossible que je continue à vivre ici... Je partirai, et ce sera tout... Tu comprends ce que je veux dire. Mais toi, tu resteras là. un peu, auprès de ma mère, et puis, un jour, qui sait...

PERDITA. — Robert, reviens à toi. Ton esprit semble égaré. Quelles semaines as-tu passées dans la solitude? Ouelles tortures as-tu endurées pour que je te retrouve ainsi? Et moi, pendant que tu souffrais, je revenais paisiblement à la vie dans mon lit de malade, entourée des soins et de Tafïection de tous. Mais c’était toi, mon pauvre Robert, qui étais en danger mortel, toi qu’on abandonnait pour ne penser qu’à moi, toi, sur qui j’aurais dû veiller tendrement à chaque minute. Ah ! j’ai été loin de toi trop longtemps. Mais écoute, Robert, même si nous avons peu d’heures à vivre ensemble, il faut - au moins qu’elles nous servent à éclaircir tout ce qui reste d’obscur entre nous. Il faut que je sache ce qu ’il y a en toi et que je ne te cache rien de ce que je pense.

ROBERT. — Tu entreprends une tâche impossible.

PERDITA. — Il s’agit de te sauver. Grois-tu que je vais reculer? Je ne sais si je me trompe, mais je pense que je pourrai enlever de ton coeur l’amertume qui l’empoisonne.

THÉA.TRE

ROBERT. — Scrais-tu cette magicienne?

PERDÎT A. — J’irai droit au but. Ma vie est ruinée, il est vrai,mais où est ta faute, Robert? Je la cherche et ne la trouve pas.

ROBERT. — Tu es généreuse, Perdita.

PERDIT A. — Tu n’as pas été coupable envers moi. Seul le jeu tragique des circonstances a été contre nous.

ROBERT. — Déjà les choses m’apparaissent dans une lumière nouvelle.

PERDITA. — Les hommes n’ont rien à voir dans la situation où le hasard nous a placés. Ils n’ont pas à la connaître, nous ne dépendons ni de leurs idées, ni de leurs préjugés, ni des lois changeantes qu’ils ont faites, ni de celles, plus impérieuses parfois, qui ne sont pas écrites.

ROBERT. — Où te diriges-tu, Perdita?

PERDITA. — Attends... Nous sommes l’un et l’autre, des esprits libres. Nous ne nous trouvons pas en face des lois divines.

ROBERT. — Tu dis vrai.

PERDITA. — J’en suis arrivée là. J’avais détruit tout ce qui au dehors s’oppose à nous, et je me suis arrêtée, effrayée tout à coup, car je m’apercevais soudain que l’obstacle auquel nous nous heurtons, c’est dans nos cœurs, dans nos esprits qu’il s’est dressé. Comment le vaincre puisque c’est de nos idées et de nos sentiments qu’il se fortifie?... Et je suis restée là, immobile, ne pouvant faire un pas de plus. Le chemin était fermé devant moi... Et soudain, un jour, un miracle s’est produit... Je ne sais comment te

l’expliquer, mais voilà, l’obstacle avait disparu, la route était libre et la barrière tombée.

ROBERT. — Que veux-tu dire? Si je t’entends bien, tu as senti qu’après cette crise, tout n’était pas fini pour toi, que tu pouvais être heureuse encore. C’est cela, n’est-ce pas? Je le prévoyais... A ton âge,il n’est rien d’irréparable, le cœur a une faculté de renouvellement qui semble inépuisable. Ah ! c’est un grand souci de moins pour moi. Je respire plus librement.

PERDIT A. — Décidément le voile que le temps et la séparation ont tissé entre nous est épais.

ROBERT. — Il faut le déchirer hardiment, Perdita.

PERDIT A. — Je te dirai donc tout, Robert.

La vérité est que, lorsque je me suis interrogée à ton sujet, je n’ai trouvé dans mon cœur que le souvenir de l’homme que j'ai connu jeune fille et qui a fait de moi une femme. Il n’y avait pas deux images qui se combattaient ; une seule régnait, éclatante, sans rivale. Contre quoi, du reste, aurait-elle eu à se défendre? Contre des souvenirs si lointains, si vagues, si pâles qu’ils se perdent dans un passé tout noyé dans les brouillards. J’en suis arrivée à douter même de leur existence. J’ai chassé loin de moi ce que j’ai entendu du Robert d’il y a vingt ans, j’ai grandi sans le connaître ; j’ai vécu comme s’il n’avait pas existé. Pour moi, il n’y a qu’un Robert, celui qui m’est apparu là-haut, sur îa montagne, et qui a ouvert devant mes pas le chemin véritable du bonheur. Tu vois bien qu’il

m’est impossible de me battre contre les fantômes qui t’apparaissent?

ROBERT. — Que veux-tu dire ici, Perdita? il faut que je le sache.

PERDITA. — Pourquoi me forces-tu à expliquer ce qui est l’évidence même?

ROBERT. — Va jusqu’au bout.

PERDITA. — Où je me sauve, tu te perds.

J’étais une enfant, il y a seize ans ; tu étais un homme. Tout s’est effacé de ma mémoire ; mais des images nettes, précises, sont restées gravées dans ton cœur. Aussi tes regards se détournent de moi, tu ne peux supporter ma vue, parce qu’en ma personne, le présent et le passé se mêlent à tes yeux affreusement... J’ai fini.

Puisse ce que tu viens d’entendre te rendre plus facile de vivre lorsque nous serons séparés !

ROBERT , — J’étais allé si loin dans mon

erreur que je doute encore de ce que je viens d’entendre. C’est en moi un grand tumulte. Je ne sais comment m’y reconnaître. Mais d’abord, il y a ceci : tu ne me hais pas. Répète, répète ces mots pour qu’ils me pénètrent.

PERDITA . — Je t’aime toujours.

ROBERT . — Tais-toi, ne dis plus rien. Laissemoi, laisse-moi un instant pour m’habituer à l’éclat de cette idée. Je suis comme un homme qui aurait été enfoui longtemps dans un cachot, qu’on en tire soudain et qu’on amène en plein soleil. La lumière, la grande et belle lumière du jour l’aveugle ! Ah ! tu ne sauras jamais dans quelles angoisses j’ai vécu. Je ne L’avais sauvé de la mort que pour te perdre à nouveau, irré-

médiablement cette fois et avec une telle suite de douleurs devant moi, et si aiguës, qu’il m’aurait été impossible de les supporter. Rester accablé sous le poids de ta haine que je croyais avoir méritée et te voir me quitter pour aller vers je ne sais qui, mais vers un autre,sans doute, cela était au-dessus de mes forces... Et puis voilà que soudain... Ah ! jure que tu ne me quitteras jamais quoi qu’il arrive?

PERDIT A. — Je te quitterai pourtant, Robert.

ROBERT. — Que veux-tu dire? Quel est ce

jeu cruel?

PERDIT A, douloureusement d'abord , puis se montant peu à peu . — Ce n’est pas un jeu, Robert, tu sais bien que j’en suis incapable. Mais, en vérité, comment peux-tu imaginer qu’une vie commune est possible entre toi, tourmenté par le passé, et moi, pour qui le présent seul existe. Je ne t’ai rien caché, tu sais ce qui est en moi ; et d’autre part, tu te connais toimême, tu es celui qui se souvient... Vivre l’un près de l’autre ! Ce serait perpétuer un conflit intolérable. Et ne vois-tu pas où nous irions? A m’avoir à tes côtés chaque jour, presque à chaque heure, il arriverait un moment où le présent remporterait, un moment où tu oublierais le passé et ta-fille perdue, où tu ne verrais plus en moi que la femme que tu as aimée. Dans un moment de folie, tu me prendrais dans tes bras. Où trouverais-je la force de résister? Sur quoi m’appuierais-je pour lutter contre toi?... Et de nouveau nous serions l’un à l’autre,..

Mais tu te ressaisirais bien vite et tu me maudirais d’avoir été la cause de ton égarement. Les remords t’accableraient — je te connais maintenant, je sais que tu es leur proie faciie—et qu’adviendrait-il de nous au lendemain de ce qui serait à tes yeux une faute, et peut-être un crime?

ROBERT , voulant l'interrompre. — Mais, Perdita 1 c’est toi maintenant qui es dans l’erreur. Écoute-moi un instant.

PERDÎT A, avec plus de passion encore. — A quoi bon? Il y a tout de même entre nous un abîme que tu ne franchiras pas... Mettons que je me trompe. Mettons que tu sois un homme au-dessus des faiblesses humaines, un homme impassible, un homme qui ne peut faillir... Mais moi, je ne suis qu’une femme, et une femme qui aime, une femme sans force contre l’amour que tu as su lui inspirer. Tu ne peux pas attendre de moi l’assurance tranquille qui t’est facile. M’imposeras-tu le supplice quotidien de resterindifïérente et froide auprès de celui que j’aime? Puisje répondre de moi? Ah 1 tu ne me connais guère ! Elle s'approche de lui,) Je voudrai prendre ta main. (Elle lui prend la main.) La retireras-tu? Je voudrai me blottir près de toi, dans la chaleur de ton corps, à ma place, comme je disais autrefois. ( Elle est tout près de lui , la tête presque sur Vépaule de Robert.) Me cliasseras-tu? (Avec violence et Vécartant d'elle.) Non, non, tu l’as dit, il ne faut pas défier les dieux. Renvoiemoi, et tout de suite, tu m’entends. Demain il serait trop tard. (Changeant de ion et avec un gémissement.) Ah ! tu as tant fait que, cette

fois-ci, j’ai honte ! { Elle iombe sur le divan el sanglole. Robert fait deux pas pour aller à elle , puis a un instant d’hésitation.)

PERDIT A, qui le voit immobile , 5e redresse et se lève. — L’expérience est faite : elle est

décisive. Tu ne demanderas plus rien après ce qui vient de se passer. Séparons-nous. C’est moi qui quitte cette maison.

ROBERT,courant à elle. — Non, tu resteras ici,

PERDIT A. — Il faut que je parte.

ROBERT. — Je saurai te garder.

PERDIT A. — C’est impossible, hélas!

ROBERT. — Tu t’es trompée sur mes sentiments comme moi sur les tiens. Nous avons vécu l’un et l’autre dans la même erreur.

PERDIT A. — Que veux-tu dire?

ROBERT . — C’est difficile. Les mots me sont lourds à manier... Je ne sais où trouver un chemin... Ah! voilà!... Perdita, te souviens-tu, tout à l’heure — il y a un siècle tant il s’est passé de choses depuis — de m’avoir dit que je ne pouvais même pas te regarder?

PERDITA. '— Je me souviens. Tu n’avais pas levé les yeux sur moi depuis que j’étais entrée dans cette pièce.

ROBERT. -— Tu croyais que je te détestais, que je ne pouvais supporter ta vue... Folie !

■ Veux-tu savoir la vérité? Je puis te la dire enfin...

PERDITA , — Parle donc.

ROBERT. — Je ne te regardais pas parce que je te trouvais trop belle.

PERDITA,avec un mouvement de pudeur. —Ah !

ROBERT. — Je craignais de t’offenser eruel-

lement ; je voulais te fuir, j’étais arrivé à la pensée de m’effacer du monde, j’allais mourir, parce que je me sentais incapable de ne pas t’aimer et que je ne pouvais supporter l’idée d’être repoussé par toi. J’étais malade, Perdita, tu l’as dit, comme toi, mais d’une autre manière !

PERDITA . — Es-tu certain d’être revenu à la santé?

ROBERT. — C’est toi qui m’as, d’un seul mot, guéri.

PERDITA . — Ne crains4u pas de retomber dans ton égarement? Ëcouteras-tu les sirènes qui parlent du passé? Fais-y attention. La moindre rechute, sache-Ie, serait mortelle.

ROBERT. — Le passé est effacé à jamais.

PERDITA. — Je ne puis être la compagne que d’un homme fort et maître de lui.

ROBERT. — Je serai cet homme auprès de toi. Nous quitterons cette ville hantée par trop de souvenirs. Là-bas, plus loin que les terres civilisées, nous irons nous faire une âme neuve dans les pays qu’inonde une lumière primitive.

PERDITA. — Nous laverons nos corps purs dans les mers du Sud.

ROBERT. — Tu as confiance en moi? Tu acceptes de me suivre?

PERDITA. — Du jour où je me suis donnée, j’ai remis ma vie entre tes mains. Je ne la reprends pas. Aujourd’hui, je te retrouve tel que je t’ai toujours connu. Fais de moi ce que tu voudras.

RIDEAU

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