ACTE II
A Paris, chez Robert Duprey.
Un cabinet de travail élégamment meublé, beaucoup de livres au mur. Quelques beaux tableaux modernes. Des fauteuils et un divan de cuir à gauche. Une petite bibliothèque tournante près du divan. Une grande table bureau à tiroirs, au milieu , avec une lampe électrique. Une porte dans le fond ; à droite, en pan coupé, une grande fenêtre. U ne porte à droite .
(Sur le divan est étendu Robert. Perdiia est assise sur le divan à côté de lui. Il est deux heures et demie de Vaprès-midi.)
PERDIT A. — Quelle date avons-nous, Robert?
ROBERT. — Je ne sais pas, le 10 ou le 11, je crois.
PERDIT A, prenant un journal plié sur la bibliothèque tournante. — Nous sommes le 15, le 15 novembre. Ça ne te dit rien, cette date du 15?
ROBERT , cherchant. — Le 15?... Non.
PERDIT A. — Eh bien, il y a trois mois, jour pour jour, que nous avons quitté Saint-Moritz.
ROBERT. — Trois mois, vraiment. Quand j’y songe, il me paraît alternativement ou que c’était, hier, ou que ça se perd dans la nuit des temps, car ai-je vécu avant de te connaître?
PERDIT A , se penchant sur lui . — Je t’aime.
ROBERT , se redressant. — Tu te souviens de notre conversation sur la terrasse. Je t’avais demandé de me faire crédit.
PERDIT A. — Tu as payé plus que tu n’avais promis.
ROBERT, récitant. — « Et les fruits ont passé la promesse des fleurs. » Alors, Perdita, tu ne regrettes rien?
PERDIT A. — Je t’aime.
ROBERT. — Et toi, si indépendante, qui as vécu dans des pays divers, qui n’as subi aucune discipline, toi, dont l’esprit est aussi libre que l’oiseau dans les airs, tu as accepté cette vie de famille à Paris, avec ma mère et ma tante dans un appartement voisin et communiquant.
PERDIT A. -— Elles ont été si bonnes pour moi, malgré l’irrégularité de notre position.
ROBERT . — Elles savaient bien où nous allions et elles avaient raison, puisque nia Perdita chérie sera dans peu de temps M me Robert Duprey.
PERDITA. — M me Robert Duprey ! Cela a quelque chose d’effrayant. Il a bien fallu que ce fût toi pour me faire manquer aux promesses que je m’étais faites î Et avec quelle rapidité vous m’avez menée, monsieur, où vous le vouliez. Ah tu sais, Robert, je suis un peu inquiète tout de même ! Etre mariée. Je ne sais pas, il me semble que cela porte malheur. Je n’ai jamais vu des gens mariés qui ne le regrettent au moins une fois par jour. Tu es sûr, bien sûr que nous serons aussi heureux que maintenant?
ROBERT. — Entre toi et moi, il y a des liens plus solides : nous nous aimons. Le reste, c’est des arrangements pour les autres.
PERDIT A. — Ecoute, lorsque nous serons mariés nous nous appliquerons à l’oublier. Nous ne prendrons pas un air sérieux, nous ne nous fixerons pas à jamais ici. Il nous faut voyager encore. Tu l’as dit : je suis comme un oiseau de haute mer. Nous irons très loin, jusqu’où l’on se perd. Je suis moi-même une espèce de fille perdue qui ne sait d’où elle vient.
ROBERT. — Nous irons dans des pays lointains où il n’y a pas d’Européens. As-tu lu le livre de Stevenson sur les îles du Pacifique : Dans les mers du Sud?
PERDIT A. — Je l’ai lu et je l’aime.
ROBERT «. — Ce livre a toujours exercé sur moi une sorte de fascination. J’ai rêvé que je visitais ces îles de lumière et que je vivais avec nos grands frères primitifs. Te souviens-tu de l’extraordinaire roi Tembinok qui joue au poker avec ses femmes et qui, usant de son autorité royale, se fait donner deux mains? Ainsi gagnet-il toujours, comme il convient à un roi, et reprend-il à ses épouses le tabac dont il leur a fait présent. Voudrais-tu me suivre jusque là-bas?
PERDIT A. — Tous les deux seuls, loin du
monde !
ROBERT. — Eh bien, il faut y penser très sérieusement, ma petite Perdita. Nous vivrons avec ce projet d’abord à Paris pendant l’hiver ; nous lirons les livres des voyageurs, nous consulterons les cartes, nous croirons y être déjà et
le printemps venu, si rien n’arrive, nous partirons.
PERDIT A. — Si rien n'arrive? Oue veux-tu dire?
ROBERT. — Il est sage de faire sa part au destin. Tm qui sais tout, n’as-tu jamais entendu parler d’une très méchante déesse, la Némésis? Ne vois-tu pas que le couple que nous formons est, comme je le disais déjà à Saint-Moritz, un vivant défi aux dieux. Prends garde qu’ils ne se vengent.
PERDITA. — N’essaie pas de m’alarmer, Robert. Tant que je suis près de toi je ne crains rien et, comme il est au delà des forces humaines de nous séparer...
ROBERT , à moitié sérieux . — Imprudente, imprudente, ne défie pas les dieux !
PERDITA. — Je n’aime pas t’entendre parler ainsi, mon amour. J’étais heureuse et gaie, voilà que tu vas me rendre triste. Tu m’as crue courageuse, mais je fais seulement semblant d’être brave ; au fond je suis une toute petite fille qui s’effraie vite maintenant qu’elle est heureuse. Autrefois, avant de t’avoir rencontré, c’était un sentiment qui m’était étranger. Quel danger pouvais-je courir? Je ne le voyais pas. Il me semblait que j’étais assez forte pour supporter tout ce qui pouvait arriver. Mais aujourd’hui, j’ai peur parce que j’ai quelque chose de précieux à conserver et qu’il me faut le défendre. Quand on y réfléchit, il y a tant de forces cachées qui travaillent contre nous, tant de mystères redoutables qui nous entourent. Je crois te connaître,
mais que sais-je de toi? Je connais le Robert qui est venu à moi il y a si peu de temps et qui a su trouver le chemin de mon cœur. Mais il y a eu un Robert qui a vécu quand je n’existais même pas.
ROBERT , plaisantant à moitié. — Ce Robert essayait, à travers mille transformations douloureuses et au prix de mille efforts, de devenir enfin le Robert que tu peux aimer.
PERDIT A .—Ah ! je ne veux pas penser à ton passé. Il doit être plein de choses et de gens que je déteste. Je chasse ces idées loin de moi. Elles reviennent sans que je le veuille et me poursuivent. Si tu savais ce que cela me fait de peine parfois... Je ne t’en ai jamais parlé,mais j’en souffre tout de même.
ROBERT, venant à elle , très tendrement . — Allons, petite fille que tu es, ne laisse pas les morts venir te troubler.
PERDÎT A. — Imagine-toi, Robert, que je n’ai pas peur des vivants. Je ne redoute personne et il me semble — c’est peut-être beaucoup d’orgueil — que je saurai te garder toujours. Mais le passé, tout ce qu’il y a de trouble dans le passé, tout ce que l’on ne connaît pas et qui, d’être inconnu, prend tant de puissance, j’en sens le poids sur nous à bien des moments, quelquefois dans tes regards, quelquefois dans un mot qui t’échappe, mais plus souvent dans tes silences. Ce mystère toujours présent m’accable. Je tremble à l’idée de ce qui peut en sortir. Oui verrai-je s’avancer tout à coup et te regarder comme quelqu’un qui n’ignore rien de toi?
ROBERT .— Mais, Perdita, qu’imagines-tu là?
PERDÎT A. — Rien, hélas î qui ne soit possible.
ROBERT. — Tu te trompes. Personne n’a de droits sur moi. J’étais libre, libre entièrement quand je t’ai connue.
PERDITA. — Je veux qu’il en soit ainsi, car je sais que tu es un homme droit. Mais ce passé que je redoute, il vit encore dans ta mémoire. Quelles vivantes est-ce que je frôle dans la rue et qui sont venues ici, dans cet appartement même? Je voudrais tout savoir de toi pour me débarrasser à jamais de la crainte d’avoir quelque chose à apprendre.
ROBERT. — Ah l si tu savais combien ce qui t’inquiète est peu de chose... Il n’y a là que des cendres que le vent a dispersées. Seuls les faibles regardent en arrière. Ne me range pas parmi eux, je te prie; mes yeux se tournent vers le présent où je te trouve,
PERDITA. — Es-tu sûr qu’il n’y a plus rien qui brûle encore sous ces cendres ? Quoi, parmi toutes celles que tu as connues avant moi, pas une figure n’a conservé pour toi quelque charme?
ROBERT . — Où allons-nous, Perdita? Dans quelle étrange conversation nous engages-tu aujourd’hui?
PERDITA. — C’est sans doute parce que nous habitons maintenant ceLte maison où tu as toujours vécu, où d’autres sont venues.
ROBERT. — Il faut que tu sois assez sage pour écarter de toi ces pensées. Pour moi, je
n’ai pas à lutter contre elles, car elles ne se présentent plus à mon esprit.
PERD II'A. — Tu as souffert pourtant autrefois. N’en as-tu pas gardé le souvenir? Je voudrais partager même tes peines anciennes. Ce -serait une façon de me rapprocher encore de toi. d’être jusqu’au fond de ta pensée.
ROBERT. — Comme tu sais aimer, Perdita !
PERDÎT A .— Tu m’exclus de ta vie d’autrefois. Crois-tu que je ne pourrais en supporter 1’évocation?
ROBERT. — L’erreur et la vérité se mêlent dans tes paroles. Je devrais ne'pas te suivre sur le terrain où tu veux m’entraîner. Et pourtant, je sens bien que tu ne te satisferas pas de mon silence. Et puis, il y a une chose, peut-être, qu’il faut maintenant que je te confie.
PERDITA. — Ah ! tu vois bien, je ne me trompais pas !
ROBERT. — Attends... J’ai longtemps hésité à t’en parler. C’est un sujet qui m’est encore douloureux et que j’ai chassé loin de moi depuis que je te connais. Mais aujourd'hui, puisque tu fais appel à ma loyauté, toi si pure, si droite, il faut bien que j’y arrive. Et, du reste^-ce que je vais te dire, tu peux l’entendre sans en souffrir, car il s’agit non pas d’une femme, mais d’un enfant.
PERDITA. — Je ne comprends pas.
ROBERT. — Nous avons vécu dans un tel enivrement que je n’ai pas trouvé l’occasion de t’ouvrir mon cœur, et que, l’eussé-je trouvée, je n’en aurais peut-être pas eu le courage. Perdita,
il n’y a rien dans mon passé qui puisse t’inquiéter et le seul souvenir que tu y rencontreras est celui de ma fille.
PEBDITA. — Ta fille, que veux-tu dire?
BOBERT. — J’ai eu une fille, il y a longtemps.
PEBDITA , vivement — Tu as été marié et tu ne me Pas pas dit !
BOBERT. — Je n’ai pas été marié.
PEBDITA , douloureusement. — Ah î
ROBERT, — J’étais tout jeune. J’ai eu une liaison avec une femme mariée, mais qui était séparée de son mari.
PEBDITA. — Mais ta fille, où est-elle? Pourquoi me l’as-tu cachée?
ROBERT. — Hélas, je l'ai perdue. Sa mère me l’a enlevée quand elle était toute petite. Elle a profité de ce que j’étais absent de Paris, à l’ambassade de France à Berlin, pour disparaître avec son enfant. Elle a passé à l'étranger. Et malgré toutes mes recherches, je n’ai pu les retrouver. Cette petite aurait dix-neuf ans, si elle vit encore.
PEBDITA . — Mon âge... Comment s'appelait cette femme?
ROBERT. — Madame Cazes.
PEBDITA. — Madame Cazes !... Et tu as vécu longtemps avec elle, ici peut-être?
ROBERT. — Je n’ai pas vécu avec elle, ni ici, ni ailleurs. J’habitais chez mes parents.
PERDIT A, — Et cette liaison a duré longtemps?
ROBERT : — Quatre ans.
PEBDITA , se levant , fait quelques pas et reste
pensive . — Quatre ans ! Et avec moi, tu n’as vécu que rois mois. (Elle s'assied à droile dans un fauteuil .) Ah ! que cela me fait de la peine!
(Elle pleure.)
ROBERT , courant à elle. — Perdita, je t’en prie, ne pleure pas.
PERDITA. — Laisse-moi, laisse-moi.
ROBERT. — Écoute-moi un instant encore.
Cette femme, je ne l’aimais pas. J’avais eu pour elle un caprice de jeune homme. Et un jour, elle a été enceinte, elle a eu un enfant, ma fille. C’est cette enfant qui a changé en liaison durable ce qui ne devait être qu’une passade.
PERDITA. — Tu dis cela pour me consoler.
Mais comment te croirais-je?
ROBERT. — II faut me croire pourtant, Perdita.
PERDITA. — Hélas, Robert, c’est une horrible histoire et j’en redoute les suites.
ROBERT . — Tout cela est loin dans le passé.
PERDITA. - - J’ai peur que ce passé ne soit resté vivant.
ROBERT. — Il est mort depuis longtemps.
Songe un peu, j’étais presque un enfant encore, à peine hors du service militaire. Ma vie a commencé au jour où je t’ai rencontrée. Si je t’ai raconté cela, ce n’était pas parce que cette liaison avait eu de l’importance, mais parce qu’elle m’avait laissé une fille, à laquelle j’ai pensé souvent et que je n’ai ',së de regretter. Vois combien tu es près de moi. C’est un sujet dont je ne parle à personne, ni à ma mère ni à ma tante.
II m'a semblé que je pourrais te dire à toi seule, comme tu me l'avais demandé, mes chagrins anciens, et que tu les comprendrais. Mais voilà que je me trouve en face d’une petite fille en pleurs, et c’est elle qu’il faut consoler d’abord. Perdita, Perdita chérie, viens dans mes bras. (Il la fait lever , Vallire à lui , va à un fauteuil , s’assied et la prend sur ses genoux. Elle cache sa tête sur Vépaule de Robert el passe un bras autour du cou de son amant.) Mais c’est qu’elle a vraiment le cœur gros, cetLe pauvre petite! (Il la caresse et /’embrasse doucement, Elle pleure encore.).V oyons, ce n’est pas fini?
PERDITA. — Ce n’est que dans tes bras que je retrouve la paix. (Appuyant sa tête sur Vépaule de Robert.) A ma place.
ROBERT. — A la place qui n’est qu’à toi. Je t’aime, petite Perdita.
PERDITA. — Que tu es bon, Robert ! (Elle a encore un sanglot.)
ROBERT , la berçant. — Ï1 faut la dorloter comme un enfant.
PERDITA. — Je suis bien, près de toi. Sur ton cœur, je ne puis avoir de la peine. J’oublie tout, mes chagrins, mes angoisses ; une bourrasque a obscurci le ciel, puis s’est en allée et le soleil revient... Si tu savais comme t: tendresse m’est douce. Je n’ai pas été habituée à être gâtée. Ma mère était assez brusque avec moi.
Personne ne m’a bercée ainsi jamais... Ah ! oui, mon père, il me semble, autrefois, il y a longtemps... J’étais toute petite. Je me souviens à peine de lui... Quelques images indécises qui
flottent dans un brouillard que je ne puis percer. 43
ROBERT. — Quand est-il mort?
PERDÎT A. — Je ne sais... C’était un sujet que ma mère n’abordait pas volontiers. Elle éludait les questions sur mon enfance. Parfois j’ai pensé qu’elle avait quelque chose à me cacher ; parfois même j’ai douté de la mort de mon père... Pourtant, s’il était vivant, il ne m’aurait pas abandonnée, parce qu’il m’aimait vraiment...
ROBERT. — Pauvre petite !
PERDÎT A. — Il était très bon. très doux avec moi. Il me prenait sur ses genoux et me pressait contre lui, comme tu le fais. Il me berçait aussi, en chantant une petite chanson stupide que je n’ai pas oubliée. (Chantant à mi-voix :) « Faites de la bouillie — pour Tentant qui crie — c’est l’enfant à son papa — le petit chat n'en aura pas. »
ROBERT, avec un mouvement brusque. — C’est une chanson que tous les papas de France chantent à leurs enfants.
PERDÎT A, se redressant. — Qu’as-tu, Robert?
ROBERT. — Cette chanson m’a ému. Elle me rappelle des souvenirs aussi. J’ai bercé ma fille dans mes bras comme Lu as été bercée dans
’es bras de ton père.
PERDIT A, — Parle-moi d’elle. Maintenant, je puis le supporter. Je suis redevenue moimême I Je te demande pardon d’avoir été égoïste, de n’avoir pensé qu’à mon chagrin...
Tu as eu de la peine, Roberl:, quant J u l’as perdue. Tu l'aimais.
ROBERT. — Je l’adorais. C’est drôle, n’est-ce pas? Vois-tu un grand imbécile de vingt-trois ans avec un poupon dans les bras? Cet imbécile, c’était moi. Je la caressais, je la dorlotais sans fin. Elle était jolie, fine, intelligente, ah î intelligente... Je ne te dis pas cela parce que c’était ma fille, elle l’était vraiment. Elle avait les yeux de la couleur des tiens, pervenche... mais elle était blonde,'tout à fait blonde avec des cheveux qui ondulaient. ( Perdiia s’est redressée , elle l’écoule attentivement et ne le quille pas des yeux. Robert ne s’en aperçoit pas cl continue à parler comme à lui-même.) Quelles douces heures j’ai passées avec elle! Je l’ai vue grandir, flageoler sur ses petites jambes et tomber assise sur Sun derrière avec un gros rire qui me faisait rire tout de suite, tant il était contagieux. Elle était tendre et bonne. Ah ! un cœur d’enfant, quel mystère !... Entendre cette voix fraîche vous dire à tout instant : Je t’aime !... Et nos promenades aux Ghamps-Élysées, la main dans la main... Oue c’est loin tout cela !... [S’interrompant.) Mais je t’ennuie, ma chère Perdita, avec mes radotages. Tu vois, je n’ai jamais parlé d’elle. Alors je me laisse aller.
PERDÎT A , d’une voix un peu altérée. -— Non, non, continue, je t’en prie. Je ne sais quel charme étrange et mystérieux a pour moi ce que tu racontes. Tu parles de choses éloignées que j’ai vécues aussi. Il semble que cela me rapproche encore de toi, et je ne sais plus si ce sont mes
souvenirs à moi que tu évoques ou si, par miracle, tu rends ton existence d’autrefois si vivante devant mes yeux que tu m’obliges à nvy mêler déjà... C’est un peu cl Trayant ; cela me fait un peu mal, je ne sais pourquoi, mais cela a aussi une grande douceur... Parle-moi encore de ce passé effacé, je croirai retrouver le mien.
ROBERT . Il n’y a rien à en dire, Perdit a chérie. C’est une suite de très petits faits, insignifiants en eux-mêmes, comme ceux que je viens de te raconter. Toutes les enfances heureuses sont les mêmes. Si tu me disais la tienne, elle serait toute pareille. Des baisers, de la tendresse, des mots qui vous touchent au fond du cœur... Ah ! quand ma petite fille commençait à bavarder, c’était délicieux. Elle m’appelait Pelot.
PERDIT A, comme cherchant dans sa pensée et avec anxiété. —* Pelot, Pelot... ah oui ! Pour Papelot... Il y a beaucoup d’enfants, n’est-ce pas, qui appellent leur père Pelot?
ROBERT , sans faire attention au ion de Perdita. — Je ne sais pas ; je ne pense pas. Je veux croire que j’ai été le seul à être appelé ainsi.
(Perdila se lève brusquement et se tient debout près de lui. Robert plongé dans ses souvenirs , continue.) Je^l’appelais Jacquine, ma petite Jacquine.
PERDITAj à elle-même , bas. — Jacquine !
Jacquine ! Est-ce un rêve?... De quel gouffre monte une voix qui m’appelait Jacquine?...
Tout tourne autour de moi. (Elle fait quelques pas et chancelle , appelant à haute voix :) Robert 1 Robert ! ( Elle tombe à moitié sur te divan.)
ROBERT, sc précipitant vers elle , la prend dans ses bras, la couche sur le divan et s'agenouille près d'elle.) Perdit a ! Qu’as-tu? Reviens à toi, je t’en supplie... No m’entends-tu pas? C’est moi qui t’appelle.
PERDIT A, reprenant conscience . — C’est fini, je vais mieux... C’est un malaise.
ROBERT . — Mais quoi, sans raison? Ah ! j’ai eu tort de te parler comme je l’ai fait !...
PERDIT A, faisant un grand effort sur elle même. — Non, non... Il n’y a aucune raison, aucune, en vérité... Ne cherche pas. Il paraît que toutes les femmes ont des faiblesses ainsi... Je croyais que cela ne m’arriverait jamais... Je t’écoutais avec grand plaisir, et puis c’est venu soudain, comme du dehors...
ROBERT. — Ah ! tu m’as fait peur !... Et que tu es pâle encore, pauvre chérie ! Veux-tu prendre quelque chose, du thé, de l’alcool...?
(Il la serre dans ses bras et la baise sur le front ■Elle Vécarte doucement .)
PERDIT A. — J’ai soif. Demande-moi du thé...
ROBERT. — Je suis inquiet.
PERDÎT A. — Ne te tourmente pas. J’ai besoin d’un peu de repos, je ne suis que fatiguée. Je crois que je dormirai. Il faut que je dorme... Tu me laisseras seule, n’est-ce pas? Gela vaudra mieux.
ROBERT , sonnant un domestique. — Je resterai près de toi ; je lirai, tu ne m’entendras pas. PERDIT A. — Mais tu as à sortir, ie crois ;
un rendez-vous chez ton i -taire avec ta mère. Ne le manque pas pour si peu de chose.
ROBERT. — Ah ! c’est vrai, le notaire. Eli bien, qu’il aille au diable !
PERDIT A, faisant toujours effort sur ellemême. — Vas-y, je t’en prie. Ne crois pas que je sois malade. Ce n’est rien. Sais-tu la vraie raison pour laquelle je veux être seule un peu? C’est parce que je n’aime pas que tu me voies quand je suis pâle ainsi et laide à faire peur. Laissemoi, une heure de sommeil paisible me remettra... Lorsque tu reviendras, je serai bien.
( Une femme de chambre entre).
ROBERT, à la femme de chambre. — Vous ne laisserez entrer personne. Apportez du thé, madame est un peu souffrante... Oh ! rien de grave, mais elle veut dormir... Je suis obligé de sortir un instant. Si, par hasard, madame était moins bien, vous me téléphoneriez tout de suite... Voici le numéro. (Il cherche dans sa poche et sort une lellre avec en-tête. Il déchire le haut de la lettre et le donne à la femme de chambre .) Tenez : Central 19-11. Du reste, je n’en ai pas pour une heure. ( Sort la femme de chambre. AllanUà Perdita qui est couchée sur le divan et qui a les peux fermés.) Tu es sûre que tu ne préfères pas me garder près de toi?
PERDIT A. —Va, tu vois, je dors presque déjà.
ROBERT . — Je n’aime pas te laisser ainsi.
PERDIT A. — Cela vaut mieux, je t’assure.
ROBERT , la baisant sur le front. — Alors, à tout à l’heure, chérie, repose-toi.
PERDIT A. — A tout à Theurt.
(Il sort.)
PERDITA , se relevant. — « Jacquine, ma petite Jacquine ! » ... Oui m’appelait ainsi autrefois?... Mon père !... Est-il mort vraiment? Il y a eu des heures troubles dans la vie de ma mère. Je n’ose pas me souvenir ; j’hésite à regarder au fond de moi. Tout est confus, tout tremble devant mes yeux... Je ne vois plus clair... Et pourtant... C’est affreux, cette lutte contre soi-même, cette recherche à tâtons dans un passé obscur... A qui m’adresser?... Ah! M me Scrvières, tante Marie. Elle était à Paris alors. Je lui demanderai des détails, beaucoup de détails, jusqu’à ce que je découvre la vérité... Mais il ne faut pas que je me trahisse. Il faut que personne ne sache, et surtout pas lui, surtout pas Robert.
(A cet instant la femme de chambre entre avec le plateau de thé et le pose sur la table.)
LA FEMME DE CHAMBRE — Comment est madame?
PERDITA. — Je vais mieux. Merci, Clémence. Allez donc à côté chez M me Servi ères et dites-lui. que je désire la voir sans retard. Sans retard, n’est-ce pas? Et ramenez-la avec vous.
LA FEMME DE CHAMBRE. — Bien, madame, M me Servières est chez elle, je viens de la voir, je la ramène à l’instant.
(Elle sort par la parle du fond.)
PERDÎT A, encore haletante. — Il faut être forte.,, et adroite aussi. (Elle va à la glace.) Je suis pâle comme la mort. ( Elle prend son sac à main, en lire une houppetle à poudre de riz el s’arrange la figure devant la glace.) Là, c’est un peu moins mal. (Elle revient à la table où est le thé et s’en verse une lasse.) Je puis à peine tenir debout. (Elle s'assied, prend un livre, l’ouvre et le ferme, boit un peu de thé.) Cela va mieux, mais je suis encore essoufflée. { Elle respire deux ou trois fois profondément.)
(Entre par le fond M me Servières à qui la femme de chambre ouvre la porte.)
M me SERVIÈRES, venant à Perdila qui se lève. — Qu’y a-t-il, ma petite amie? Clémence m’a dit que vous n’étiez pas bien. Voulez-vous vite vous asseoir. C’est vrai, vous avez la figure fatiguée.
PERDIT A, s’asseyant. — Un simple malaise, madame. Rien de sérieux. Robert a été obligé de sortir un instant et m’a laissée pour que je dorme un peu. Mais je me suis soudain sentie mieux et j’ai pensé que vous seriez assez gentille pour me tenir compagnie et prendre une tasse de thé avec moi.
M me SERVIÈRES. — C’est une excellente idée. Je ne vous vois jamais seule, car Robert ne vous quitte guère. Nous causerons tranquillement. Mais d’abord, est-ce qu’il vous en coûterait beaucoup de m’appeler « ma tante » on « tante Marie » ? De vous à moi, ce « madame » à chaque fois me choque horriblement. Quand
vous dites « madame », c'est comme si vous teniez à marquer que vous n’êtes pas très assurée de votre position ici. Nous n’avons rien ait ma soeur et moi, pour être traitées ainsi.
j PERDÎT A. — Vous êtes très bonne, tante Marie. Me permettez-vous de vous embrasser?
M me SERVIÈRES, Vattirant à elle cl Vembrassant sur les deux joues . —- C'est un bien joli cadeau que vous faites à une vieille femme comme moi, de lui donner vos joues fraîches. {Perdiia se rassied et sert le Ihé.) Nous n’avons pas besoin de chercher bien loin un sujet de conversation : Robert.
PERDÎT A. — Je voulais justement vous parler de lui, tante Marie.
M me SERVIÈRES. — C’est étonnant ! Il m a l’air d’un heureux homme, mon neveu.
PERDIT A. — Je crois qu’il a été très heureux avec moi.
M me SERVIÈRES y levant le nez. — Pourquoi mettez-vous cela au passé, Perdiia?
PERDÎT A. — Par prudence. Il m’a appris qu’il ne fallait pas délier les dieux.
Mme SERVIÈRES . — Voilà, en effet, une phrase à la manière de Robert. Mais c’est une bêtise. Robert est fixé pour la vie.
PERDIT A. - — Il n’y a pourtant que trois mois, tout juste, aujourd’hui, que nous vivons ensemble. Est-ce sur une si courte expérience que vous pouvez juger?
M me SERVIÈRES. — Ah çà ! mon enfant, qu’y a-t-il donc? Vos paroles sonnent drôlement.
PERDIT A. -- Il n’y a rien. Je dis seulement
que Robert a beaucoup vécu avant de me connaître, qu’il a eu des liaisons qui onL duré plus de trois mois et qu’alors...
M me SERVIÈRES , Vinterrompant. — Ah 1 je vois... Mais, petite sotte chérie que vous êtes, qu’allez-vous vous mettre en tête? Robert a vécu comme tous les hommes, il a eu des succès faciles...
PEEDITA , simplement. — 11 n’a pas eu de peine avec moi non plus.
M me SERVIÈRES , la grondant doucement. — Décidément, Pcrdita !... Robert n’a rien eu de sérieux dans sa vie ; pas une femme à laquelle il se soit vraiment attaché, pas une à laque! e il ait envisagé de lier son avenir.
PERDIT A. — Pourtant, il a eu une longue liaison qui a duré des années avec une femme dont il a eu une fille.
M me SERVIÈRES. — Gomment, vous savez cela? Robert vous en a donc parlé?
PERDIT A. — Il m’a parlé longuement de sa fille aujourd’hui.
M me SERVIÈRES. — C’est étrange. 11 ne nous en ouvre jamais la bouche.
PERDIT A, avec un mouvement d’orgueil. — Robert n’a pas de secret pour moi. Il ne m’a rien caché de sa vie et je sens qu’il est heureux de me parler de sa fille, de sa petite Jacquinc comme il dit. Mais sur la mère de cette enfant, je ne sais pas grand’chose et je ne veux pas l’interroger. Qu’est devenue cette femme? N’estce pas pour me rassurer que Robert m’a dit qu’elle avait disparu? N’a-t-elle pas écrit?
Quelle était sa situation de fortune? Ne sait-on vraiment rien sur elle?
M me SERVIÈRES. — Robert vous a dit la vérité. Nous ne savons rien. Cette M me Cases vivait probablement sous un nom qui n’était pas le sien. Lorsqu’elle a quitté Paris, elle n’a laissé aucune adresse ; elle n’a jamais écrii. Nous avons appris plus tard — mais encore c’étaient des bruits que nous n’avons pu vérifier — qu’elle s’était remariée en Amérique. Sur sa fille, silence complet. Vit-elle encore? Elle doit ignorer — cela va sans dire — que sa naissance est irrégulière. On aurait pu croire que Robert l’avait depuis longtemps oubliée. Mais non, il y pense toujours et il garde précieusement un portrait de sa fille près de lui.
PERDIT A, avec vivacité. — Un portrait, dites-vous, il a un portrait de sa fille !
M me SERVIÈRES. — Oh! une simple petite photographie qu’il avait faite, lui-même, quand elle avait quatre ans.
PERDIT A. — Quatre ans, vous êtes sûre?
Mme SERVIÈRES. — Mais oui... Qu’est-ce qui vous surprend dans ce que je dis, Perdita?
PERDIT A, s oubliant . — Il a un portrait de sa fille... à quatre ans !... Il faut que je le voie. Où est-il? (Elle est de nouveau tendue et pâte.)
M me SERVIÈRES. — Comme vous vous
passionnez ! En quoi celte photographie peutelle vous intéresser tant?
PERDITA , se reprenant. — En effet, c’est absurde. Mais Robert m’en a parlé, aujourd’hui même, pour la première fois, et avec tant
de douceur et d’émotion, que j’ai une envie maladive de voir cette enfant. Il Ta fait vivre devant mes yeux. Alors je voudrais confronter l’image que je m’en suis faite avec la réalité.
M me SERVIÈRES. — Ah ! comme tout ce
qui est de Robert vous touche, Perdita ! Nous n’avons pas cette photographie, sans cela, je vous l’aurais montrée. La seule épreuve, Robert la détient. En voyage, il l’emporte avec lui, je le sais. A Paris, il la range, je crois, dans son bureau, car il souffrirait de l’exposer aux regards de tous. Mais, puisque Robert vous a prise pour confidente, Perdita, il ne refusera pas de vous la faire voir.
PERDÎT A, elle-même. — Dans ce bureau
tout près de moi !... ( A M me Seruières.) Vous avez raison, tante Marie. Robert me la montrera, sans doute, dès son retour.
M me SERVIÈRES. — Comme vous êtes ner-
veuse, Perdita !
PERDITA. — Je vous demande pardon. Cette V conversation avec Robert m’a émue plus que je ne le pensais.
M& e SERVIÈRES. — Je crois que c’est de calme que vous avez besoin, mon enfant. Pourquoi n’essaieriez-vous pas de dormir jusqu’à l’heure du dîner?
PERDITA. -— C’est vrai, je suis fatiguée.
Je f âcherai de me reposer.
M me SERVIÈRES , se levant et allant à elle.
— Je vous laisse. (Elle lui prend les mains.) Mais vous avez de la fièvre. Voulez-vous que je fasse venir notre médecin?
PERDÎT A, — Oh ! non, pas de médecin !
Une heure de sommeil dissipera ce malaise... Au revoir, tante Marie, embrassez-moi, je vous prie. Je sens que vous m’aimez. Il faut m’aimer toujours, n’est-ce pas?
M me SERVIÈRES. — Mais que dites-vous là, Perdita? Vous allez m’effrayer.
PERDIT A. — Il y a des instants où j’ai peur, tante Marie. Nous étions si heureux, Robert et moi, d’un bonheur au delà de ce qu’on peut rêver. Alors, à la seule idée que ce bonheur pourrait être détruit, je perds la tête, je voudrais mourir...
M me SERVIÈRES , se penchant sur elle et Vembrassant. — Perdita, revenez à vous. Vous avez des idées noires aujourd’hui. Cela nous arrive, hélas ! Et puis pourquoi aller chercher dans le passé de Robert? Allons, n’y pensez plus. Vous êtes heureuse ici. Tout le monde vous aime. Robert ne vit que par vous. Voilà la réalité. Reposez-vous et vous vous réveillerez gaie et brillante, comme à l’ordinaire. Je vous laisse. Je ferai prendre de vos nouvelles ce soir. Et si demain vous êtes encore souffrante, je viendrai passer un moment avec vous. Au revoir, mon enfant.
PERDITA, — Au revoir, tante Marie.
. (M me Servières sort par la porte du fond. Per diia se lève , va à la cheminée et sonne. Elle marche de long en large dans le cabinet de travail. La femme de chambre apparaît.)
PERDITA. — Emportez le thé, Glémence,
et qu’on ne vienne me déranger sous aucun prétexte ! Je veux dormir une heure au moins.
CLÉMENCE. — C’est bien, madame.
[Elle prend te plateau de thé et sort. Le jour est tombé. Il fait gris dans la pièce. Perdila reste immobile un instant, puis va jusqu'au bureau, s'arrête et le regarde longuement.
Soudain elle s'en écarte avec brusquerie, elle fait quelques pas jusqu'à la jenêlre, s'accroche au rideau comme pour ne pas tomber.
Elle regarde au dehors, puis de nouveau scs yeux reviennent ail bureau et le fixent. Elle s’en rapproche. De nouveau , elle s'en écarte. Elle respire difficilement et s'assied dans un fauteuil. Elle passe tes mains sur son front et relève ses cheveux. Elle ferme les yeux, les rouvre et regarde encore le bureau. Elle se lève, reste indécise, puis à pas lents se dirige vers la porte de droite, met la main sur la poignée et enir'ouvre la porte.Soudain elle la ferme avec force et revient vers le bureau d'un pas résolu .)
PERDIT A. — Je ne dormirai pas tant que je ne l’aurai pas ouvert. (Elle allume la lampe qui est posée sur le bureau et s'assied. La scène maintenant est sombre. Perdila n'est éclairée que par la lampe. Elle ouvre un tiroir à gauche.) Ah ! il n’est pas fermé à clef. (Elle prend des papiers.) Qu’y a-t-il ici? Des comptes, un carnet de chèques... Ce n'est pas là que je vais me trouver moi-même, f Elle ouvre un second tiroir à gauche.) Papiers de famille.
Cela semble intéressant. (Elle sort une grande enveloppe et en lire des papiers.) État civil, contrat de mariage. {Elle met la main dans le. tiroir el en sort un revolver.) Ah !... (Elle le regarde un instant avec effroi , puis le rejellc dans le tiroir où elle replace les papiers.) Cherchons ailleurs. (Elle ouvre un tiroir à droite et sort une petite enveloppe.) Là, sur le dessus, comme une enveloppe que l’on sort souvent et qu’on remet soigneusement à sa place pour la retrouver le lendemain!... C’est cela... Il y a même une date, 1906... En 1906 j’avais quatre ans. (Elle a Venveloppe fermée dans sa main.) Je connais cette photographie. C’est la seule de moi qu’il y ait à cet âge-là. Ma mère l’avait gardée... Elle me représente aux Champs-Élysées près de la voiture aux chèvres. Je me souviens. Je n’ai pas de chapeau, mes cheveux — ils étaient blonds alors — tombent sur mes épaules ; je suis en blanc. C’était l’été sans doute. (Elle laisse tomber Venveloppe sur le bureau.) A quoi bon la regarder? Je la vois comme si elle était devant moi... Il me semble même maintenant que je me souviens quand elle a été prise. C’est curieux, les souvenirs. Si on les cherche, ils s’effacent devant vous. Et soudain, ils reviennent, vous assaillent. (Elle reprend Venveloppe , joue un instant avec elle, puis Vouvre et en lire une pelile photographie. De la même voix tranquille :) J’étais jolie quand j’étais enfant. Je ne savais pas que la Némésis, comme dit Robert, apparaissait sous une forme aussi charmante ! Mais comme j’étais sérieuse ! Mes yeux voyaient dans l’ave-
nir, faut-il croire... Mes cheveux sont plus foncés. Ils ne sont dorés que quand la lumière joue sur eux. ( Elle Henl la photographie devant elle.)... Et maintenant, tout est fini déjà ! Il semble que j’aie vécu cent ans en quelques heures... (Elle remet la photographie dans son enveloppe , la glisse dans le tiroir qu'elle ferme.) Je voudrais être ailleurs, à m’engourdir, au soleil, toute seule, loin d’ici, près des récifs de corail dans les mers du Sud. (On entend un coup de timbre.) C’est Robert qui rentre. Il n’a pas mis longtemps à faire sa course. Il va venir ici... Ah ! que je suis fatiguée ! On croirait, que la vie s’écoule de moi... (Elle reste assise , la tête entre ses mains , sans prêter aucune attention à Ventrée de Robert.)
(Robert enir'ouvre doucement la porte et regarde dans la pièce. Il vient à Perdit a, V entoure de ses bras. Elle ne bouge pas.)
ROBERT. —■ Perdita, ma chérie.
PERDIT A j absente. — Ah ! c’est toi.
ROBERT. — Tu vois, j’en ai eu vite fini làbas. Eh bien, tu vas mieux. Tu es déjà levée. (Frappé soudainement de Vimmobilité de Perdita.) Mais,Perdita, qu’y a-t-il? (Il lui prend les mains.) Tu as les mains glacées !... Regarde-moi ( Elle ne bouge pas.) Regarde-moi. (Il lui prend la tête et la tourne doucement vers lui.) Quels yeux as-tu aujourd’hui?
PERDITA 1 faiblement — Je suis malade...
Il faut me laisser tranquille. Ne me touche pas, fais attention. Tu tomberais malade aussi.
ROBERT, la prenant dans ses bras et la menant
au divan. — Perdita, reviens à toi... Là, couchetoi, tu es bien ainsi. Non, ne parle pas. Reposetoi. Tu es blanche comme un linceul... (Il lui lient les deux mains dans une des siennes, de Vautre, il lui caresse doucement le front.) J'ai eu peur, Perdit a. Tu me regardais avec des yeux égarés, comme si tu ne me voyais pas... Ah ! un peu de couleur revient sur tes joues pâles.
PERDIT A, encore à demi-consciente. — Que tu es bon, Robert ! Que tu me soignes bien 1
ROBERT. — Attends un instant, chérie. Je veux donner des ordres pour qu’on prépare la chambre et qu’on téléphone au médecin. Ce n’est rien, je sais, tu n’es pas malade. Ce n’est pas pour toi, à vrai dire, c’est pour me rassurer seulement. (Il veuf se lever.)
PERDIT A, le retenant. — Ne t’en va pas, Robert, je ne puis rester seule. J’ai peur que tu ne reviennes plus. Reste près de moi encore un moment.
ROBERT . — Je ne te quitterai pas une minute. (Il presse un bouton de sonnette sur la bibliothèque tournante . Il soulève un peu Perdila et prend la tête de sa maîtresse sur ses genoux.) Vous êtes bien ainsi, mon amour.
(Clémence ouvre la porte.)
. ROBERT. — Clémence, préparez le lit pour madame et mettez une boule d’eau bien chaude. Dites à Alfred de téléphoner à M. Bergeron qu’il vienne le plus vite possible. (Sort la femme de chambre. A Perdiia :) Tu te coucheras dans un instant.
PERDIT A, toujours faible. — II semble que je sois tombée d’une tour très haute. Je suis brisée, j’ai mal partout.
ROBERT. — Pauvre petite, toi que j’ai toujours vue si solide ! Quelle secousse ! ( îl se penche sur elle et lui baise le front. Elle le repousse doucement de la main.) Est-ce que je t’ai fait mal?
PERDÎT A. — Il ne faut pas...
ROBERT . — Oue dis-tu?
PERDÎT A. — Il ne faut pas me toucher...
Je t’expliquerai tout à l’heure quand je serai plus forte.
ROBERT. — Tu n’es pas encore toi-même et je ne comprends pas tes paroles. Mais reposetoi... Il te faut du calme, et dormir aussi.
PERDÎT A. — Je ne pourrai pas dormir.
ROBERT. — D’où te vient ce malaise? Tu étais si bien ce matin. Ce n’est pas notre conversation, pourtant, je ne me le pardonnerais pas.
PERDIT A, qui reprend ses forces. — Il y avait de l’orage dans l’air que nous respirions, et soudain la foudre a éclaté, détruisant tout... Mais je vais mieux. J’étais si faible que j^ avais presque perdu conscience, je te voyais comme dans un nuage ; je ne pensais à rien... Maintenant le brouillard se dissipe. (Poussant un cri.) Ah ! c’est une autre douleur, Robert, Robert ! je ne puis la supporter.
ROBERT, se penchant vers elle. — Perdita, tu souffres encore? Ma pauvre enfant î
PERDITA, Vécartant doucement. — Laisse-
moi, je vais mieux, je ne suis plus malade. Tu vas le voir du reste. Il faut que je te parle.
ROBERT. — Ou’est-ce qui te presse? Quand tu seras remise, il sera temps.
PERDIT A. -—■ Je ne dois pas attendre, pas une minute... Seulement, ne reste pas là, si près de moi, car cela me rend presque impossible de dire ce qu’il faut que je te dise... Écarte-toi un peu, je te prie. ( Elle le repousse un peu. Ne m’en veuille pas... Mets-toi dans ce fauteuil, là, en face de moi... Comme Robert hésite.) Ne me contrarie pas pour une si petite chose. ( Robert , cette fois-ci , sans dire un mol, s’assied dans le fauteuil et attend.) Ah ! j’ai encore une prière à t’adresser... Ne me regarde pas ainsi... Je serai sans force si tu me regardes.
ROBERT. — Je ferai ce que tu voudras, bien que je ne puisse deviner où tu veux aller
(Il détourne les yeux , mais les reporte à plusieurs reprises sur Perdila.)
PERDIT A. — Ce que j’ai à dire est difficile, vois-tu. En vérité, c’est au delà des forces humaines. Il faut que je ne pense à rien, sauf à la tâche que j’ai devant moi. 11 importe que je ne laisse pas mon esprit divaguer, que ma parole aille droit au but. Robert, as-tu confiance en moi?
ROBERT. — J’ai en toi une telle confiance, entière, absolue, qu’il n’est au pouvoir de personne, pas même au tien, de la détruire.
PERDIT A. — Il faut qu’il en soit ainsi. C’est bien... Tu sais aussi que je ne puis te vouloir
aucun mal, que ton bonheur m’est plus précieux que la vie.
ROBERT. — Je le sais, Perdita, mais le ton solennel de tes paroles m’effraie.
PERDITA. — Attends... Il faut que tu saches aussi que je suis maintenant moi-même, qu’il n’y a plus aucune faiblesse en moi, aucune trace d’égarement, que je vois clair, que je ne me trompe pas... Sache enfin que ce que je vais te dire est sans appel, et, écoute-moi bien, ne peut être discuté. ( Elle s'arrête un instant comme pour rassembler ses forces.) Robert, il faut que je te quitte.
ROBERT , courant à elle et se jetant à ses genoux. —- Perdita, tu dis avec un accent sérieux et qui me glace, des folies. Ce n’est pas toi qui parles ainsi, ma petite Perdita. C’est quelqu’un de nouveau, que je ne connais pas. qui me fait mal. Reviens à toi, je t’en supplie.
PERDITA , le relevant. — Relève-toi, Robert, tu ne dois pas rester à mes genoux.,. Pardonnemoi la peine que je te fais aujourd’hui; je n’en suis pas responsable; je souffre autant que toi.
ROBERT , avec une grande nervosité. — Tu comprends bien, Perdita, que je n’accepte pas un instant les paroles que tu viens de prononcer. Je les prends avec beaucoup de calme, parce que je n’y accorde, parbleu, aucune signification. Seulement, il faut que tu m’expliques ce qui a pu t’amener à penser, même un instant, que nous pourrions nous quitter, nous, toi et moi. Tu n'y songes pas, vraiment. De quelle méchante fée as-tu été victime? Voyons, dis-moi cela simple-
ment, comme il convient entre nous deux. Dismoi quelles visions t’ont troublée.
PERDITA. — Hélas, Robert, pour le repos de ton esprit, il ne faut pas me questionner.
ROBERT. — Peut-il être une torture pire que ce silence obstiné?
PERDITA. — En effet, tu as à redouter pire encore.
ROBERT , avec autorité. — En voilà assez.
Comment supporter de ta part ces menaces voilées? Elles sont inadmissibles entre nous. A je ne sais que sujet, tu t’es fait, sans doute, des montagnes de rien. Mais il suffît que tu sois franche avec moi comme tu le dois et ces imaginations s’évanouiront. C’est cela que j’attends de toi maintenant.
PERDITA. — Robert, je t’en supplie, ne me parle pas sur ce ton-là. Je n’ai rien fait contre toi, tu me connais assez pour en être sûr. Je t’adjure de me croire, je t’adjure de ne pas m’interroger. Accepte en silence ce que je te dis ; il faut nous séparer.
ROBERT , changeant de ton. — Mon cœur, comme tu me tortures !...
PERDITA. — Pas cela, non plus, je t’en prie. Je puis encore moins le supporter.
ROBERT , continuant sur te même ion. — Sais-tu combien je t’aime? Sais-tu que tu t’es emparée de moi tout entier? C’est une sorcellerie, vraiment. Je ne m’appartiens plus. (Il t’entoure doucement de scs bras sans en faire sentir l’étreinte.) J’aime ton esprit, j’aime ton corps et ton cœur. Je ne puis penser à toi sans que soudain un flot
de tendresse m’envahisse ; je ne puis te toucher sans un frémissement de tout mon être. Main-
tenant même, d’être si près de toi, je ne peux plus parler... Je t’aime, Perdita.
(II se penche et veut la baiser sur les lèvres.)
PERDITA, se levant d’un bond. — Non, non, va-t’en. Fuis-moi...
ROBERT, se relevant. — Je ne sais où je suis, je perds la tête... Cette fois-ci, tu parleras, je l’exige.
PERDITA. — Je ne puis parler, je te l’ai dit.
ROBERT , s’emportant. — Quel supplice m’inlliges-tu? C’est toi, toi, Perdita, qui me repousses I Tu ne veux plus de mes baisers. Est-ce que je te fais horreur? Est-ce cela que je dois comprendre et que tu ne peux dire?
PERDITA. — Robert, ne continue pas...
ROBERT , dans le même mouvement, — Ou bien es-tu simplement lasse de moi? Déjà ! Ah ! je commence à entrevoir la vérité. Tu es jeune et je ne le suis plus. Voilà toute l’affaire... J’avais eu l’orgueil de croire que je saurais t’attacher à moi... J’étais fou, je le vois. A quoi bon fermer les yeux à l’évidence? Toutes choses s’éclairent maintenant, et ce refus absurde, obstiné,-de te marier. Parbleu, tu ne voulais pas te lier et engager ton avenir qui est long au mien qui touche à son terme.'
PERDITA. — Tais-toi 1 Ne me montre pas un Robert égaré que je ne reconnais plus.
ROBERT. — Il ne me reste, en effet, qu’à me taire. Un homme comme moi ne plaide pas une telle cause. Il y a des défaites qu’il faut accepter
en silence. Séparons-nous, comme tu ie veux.
Puisque tu ne m'aimes plus, va-t'en. Tu es libre,
PERDIT A. qui est debout el qui chancelle, se redressant. — C’en est trop. Tu me forces à révéler ce que, pour toi, je voulais tenir caché Tu sauras la vérité, puisqu’il te la faut Mais fais attention, c’est toi qui te détourneras de moi avec horreur... Les dieux ont répondu au défi. Tu verras la Némésis. (Elle court au bureau, ouvre le tiroir de droite , sort la photographie de son enveloppe et la brandit devant Robert aller ré.) Regarde ! Ce n’est pas ainsi que tu te représentais la Némésis. Elle a quatre ans, des cheveux blonds et bouclés comme un ange. Il n’y a que ses regards qui soient sérieux, sans doute parce qu’ils voient dans l’avenir... Eh bien ! tu comprends maintenant? (Robert reste muet. Perdiia tout près de lui.) Cette petite fille en robe blanche, c’est moi !
ROBERT, à voix basse. — C’est toi I C’est toi !...
(Il s'écarte d'elle.)
PERDIT A, se jetant sur lui et V enlaçant. — Robert, Robert, je t’aime ! Ne m’abandonne pas !
(Elle tombe à ses pieds évanouie.)
RIDEAU