‹ Théâtre. Mademoiselle Bourrat. La fille perdueChapitre 4 sur 13 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

La scène représente Vintérieur de la maison des Bourrât , à Prcvoux, près de Valleyres. Elle est divisée en deux parties par une cloison qui sépare le petit du grand salon,

\ Le petit salon se trouve à gauche et occupe le tiers de la [ scène. A gauche, dans le petit salon, une fenêtre donna fit i sur le jardin ; devant la fenêtre, une table, une chaise de ! chaque côté de la table, puis, dans un pan coupé, un piano.

Dans la paroi qui sépare le petit du grand salon, au fond, | une porte menant dans le grand salon ; une seconde porte dans la même paroi ouvre au premier plan sur un corridor ! qui passe devant le mur absent du salon. Entre la porte et Vavant-scène, le bureau de M me Bourrât et le casier à musique. Le grand salon occupe les deux autres tiers de la scène à l’arrière-plan. Dans la paroi du fond , une grande porte-fenêtre ouvrant sur le jardin où Von voit une corbeille de fleurs. Au centre du salon, une table avec des chaises, et, tournant le dos à la scène, un petit canapé à dossier bas.

Une porte, à Vextrême droite, mène du salon dans le corridor ‘ une seconde porte, quon ne voit pas , dans le 1 vestibule.

Un triste mobilier Louis-Philippe, On est au mois d’avril, il fait beau temps, soleil.

Au lever du rideau, on voit arriver dans le jardin une jeune femme parlant un bébé dans ses bras. Elle s’approche avec précaution de la porle-fenêtre ouverte, jette un coup d’œil dans Vintérieur du salon et, le voyanlvide.se décide

à entrer. C’esl une grande et jorle personne de dix-neuf ans , un peu pâle , les yeux sans expression. Elle parle à son bébé.

« Eh bien, mon petit Robert adoré, tu as fait une belle promenade. Nous ne le dirons pas... Si on Je savait, nous serions grondés, mais aussi ça ne Le vaut rien d’être enfermé toute la journée. Tu es pâle, mon pauvre petit... Tu as été bien sage aujourd’hui. Tu n’as pas pleuré. Fais une risette â ta maman... Oh ! le chérubin, il s’est endormi. C’est le grand air. Ferme tes beaux yeux bleus, mon adoré. Fais dodo. ( Chanionnani,) « Dodo, l’enfant do, l’enfant dormira bientôt. » Nous allons rentrer chez nous, parce que si ta grand’mère te trouvait là, elle ne serait pas contente. Tu comprends, mon gros loup !

(Elle Vembrasse sur le front.) Mais à une heure et demie, il n’v a pas de danger qu’elle te voie. Elle est dans sa chambre jusqu’à deux heures. Chaque jour, c’est la même chose. Oh ! le petit gredin, il dort ! Il n’écoute pas sa maman chérie... (Elle se promène de long en large en le berçant Comme elle arrive près de la porte de droite , celle-ci s’ouvre cl entre Mme Bourrai , sèche , maigre , pointue , autoritaire.)

M lle BOURRÂT, douée sur place par Vémotion. — Oh !

M mç BOURRAT. — Ou’est-ce que tu fais là?

M lle BOURRA T . — Vous voyez, maman.

M me BOURRAT. — Je t’y prends encore, malgré mes ordres formels. Donne-moi ton bébé. M lle BOURRAT. — Mais, maman...

M me BOURRAT. — 11 n’y a pas de « mais, maman », donne-moi ton bébé. (5a fille fait un pas en arrière. M me Bourrai la regardant) Qu’est-ce que cela veut dire? (5a fille s'arrête aussitôt M me Bourrai s'empare du bébé et le jette vivement sur le canapé.) Voilà ce que j’en fais de ton bébé.

M lle BOURRAT , presque en pleurant. -- Oli ! maman...

M me BOURRAT. — J’en ai assez de te voir jouer à la poupée. N’est-ce pas honteux, une grande fille de dix-neuf ans? <?ue t’a-t-on appris au couvent? Même pas à obéir. Je t’avais défendu de sortir ce bébé de ta chambre. Puisque tu ne m’écoutes pas, c’est bien simple, je confisque le bébé.

M lle BOURRAT. -— Maman, je vous en prie, je l’aime tant.

M me BOURRAT. — C’est ça qui m’est égal.

{Elle prend le bébé et le porte au petit salon , dans le secrétaire qu'elle ouvre au moyen d'une clef de sa trousse.)

M lle BOURRAT , la suivant — Maman ! ■

Sans répondre , M me Bourrai revient au salon , s'assied dos au public , à la table , prend son ouvrage , regarde l'heure au mur derrière elle.

M me BOURRAT. — Deux heures et demie 1 Appelle Julie, elle doit avoir fini avec la vaisselle. J’ai à lui parler.

M lle BOURRAT. — Bien, maman. ( Elle va à droite.)

M me BOURRAT. — Et tu reviendras ici. Tu n’as pas fini ton carré?

M lle BOURRAT. — Pas tout à fait.

Cêlestin passe dans le jardin.

M me BOURRAT. — Eh bien, ne flâne pas.

(M Ue Bourrai sort)

M me BOURRAT , regardant par la fenêtre. -— Voilà Cêlestin qui se croise les bras. Je n’ai jamais vu un jardinier pareil. II faudra que je lui parle sérieusement.

M np BOURRAT, rentrant. — Julie vient dans une minute. ( Elle s'assied près de sa mère.)

M me BOURRAT, après un silence. —-Tu as été au jardin potager, ce matin?

Mue BOURRAT . — Heu...

M me BOURRAT. — Inutile de chercher, tu y as été. J’ai vu la marque de tes bottines sur le sable de l’allée. Il n’y a pas à s’y tromper. Cêlestin ne porte pas de bottines, n’est-ce pas? As-tu mangé des fruits?

M Ue BOURRAT. — Oh! non, maman, ils ne sont pas encore mûrs. Et puis, vous les avez comptés avec Cêlestin.

M me BOURRAT. — En tout cas, tu n T às rien à faire au potager. Tu as le jardin et le petit bois pour te promener. II faut que ça te suffise.

M Ue BOURRAT. —Bien, maman.

M me Bourrai travaille . M Ue Bourrai regarde par la fenêtre. On voit passer Cêlestin dans le jardin. M lle Bourrai le suit des yeux, absorbée pendant toute la scène suivante. On frappe à la porte .

M me BOURRAT . — Entrez.

Entre Julie , la cuisinière , vieille femme , un peu voûtée.

M me BOURRAT . — Julie, on a servi à table, ce matin, des fraises que l’on aurait très bien pu envoyer au marché.

JULIE . — Faites excuse, madame. Celles qu’on a servies à table étaient trop avancées pour le marché. Personne n’en aurait voulu à Valley res.

M tte BOURRAT. — Je sais ce que je dis. La prochaine fois, vous m’apporterez les fraises à trier. On ne peut se fier à personne. Vous pouvez aller, Julie.

JULIE. — Puisque je suis là, il faut que je demande à madame quelques allumettes.

M me BOURRAT , — Des allumettes? Je vous en ai donné dix, lundi, pour la semaine, et nous sommes à vendredi. Qu’en avez-vous fait de vos allumettes? Vous les avez mangées?

JULIE. — J’ai trop peu de bois chaque jour.

Le feu s’est éteint deux fois dans la journée d’hier.

M me BOURRAT. — A votre âge, Julie, vous devriez savoir l’entretenir. Vous brûleriez une forêt, si on vous laissait faire. Enfin, je vais vous redonner trois allumettes : il faudra qu’elles durent jusqu’à lundi.

Elle se lève el va au secrétaire à gauche , dans le pelil salon , Vouvre , prend des allumettes el les remet à Julie.

JULIE . - Merci bien, madame ; je ferai du

macaroni pour ce soir?

M me BOURRAT. — Oui, je vous l’ai dit ce matin. Mais ne mettez pas trop de beurre, Julie, c’est mauvais pour l’estomac, vous abusez du beurre.

JULIE. — îl faut pourtant ce qu’il faut, madame. (Elle sort à droite par le corridor au premier plan , en grommelant,)

M me BOURRAT. — Julie devient vieille, elle ne fait plus attention. (A sa fille.) A quoi rêves-tu là? (M lle Bourrai ri entend pas.) Dis donc, je te parle.

M lle BOURRAT , sursautant. — Pardon, maman.

BOURRAT. — A quoi penses-tu?

M lle BOURRAT. —- A rien, maman.

M me BOURRAT. — Je ne sais vraiment ce que tu as, ma fille. Tu peux rester à rêver pendant des heures et, quand on te questionne, tu as l’air de tomber de la lune. Ah ! on t’a donné de bonnes habitudes au couvent. Je te demande un peu, si tu te mariais, comment tu ferais pour tenir ton ménage. Il y en aurait du désordre et du coulage chez toi !... Allons, voilà tout de suite trois heures. Tu oublies que le 15 juin nous avons la vente organisée par le curé pour l’œuvre des missions de Guinée. Où en es-tu de tes chemises?

M lle BOURRAT . — J’en ai fait deux, maman.

M me BOURRAT. — Tu n’as plus que trois semaines pour les dix autres. Il n’est que temps

de t’y mettre. Ta cousine Caroline n*e sera pas là avant une demi-heure. Et lais-moi le plaisir de tourner le dos à la fenêtre. Quand tues près de la fenêtre, tu regardes tout le temps dehors et l’ouvrage n’avance pas.

M Ue Bourrai tourne sa chaise à regret . Elle tire de son panier une horrible chemise de cotonnade vouante et commence à coudre. Un si-

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