‹ Théâtre. Mademoiselle Bourrat. La fille perdueChapitre 5 sur 13 · IL · texte numérisé non relu

IL

lence. On frappe à la porte.

M™ BOURRAT . — Entrez.

Entre Louisa , la femme de chambre.

LOU ISA. — Est-ce que madame pourrait venir voir pour le linge? On est en train de le rentrer.

M me BOURRAT, se levant. — J’y vais, (A sa fille.) Et toi, travaille. Que je ne te trouve pas en train de rêver quand je reviendrai,

M Ue BOURRAT, dès que sa mère est partie, laisse tomber son ouvrage, tourne sa chaise et regarde par la fenêtre. — Ah ! Cèles tin n’est plus là ! C’est ennuyeux. Je ne sais pas que faire. Si seulement je pouvais aller au jardin, à présent... Mais je n’aurai pas le temps avant que maman rentre. {Elle se lève, passe dans le petit salon, va à la table , prend un livre rouge, à tranche dorée, et iouvre. Lisant.) « Notre doux Sauveur a donné son sang pour nous. » A qui est-ce qu’il ressemble, Notre Seigneur, sur cette image? Ou’il est beau ! Oue je l’aime ! Ah ! mais c’est à Gélestin qu’il ressemble. C’est vrai. Oh l que je suis contente. 11 faudra que je montre cette image à

Caroline. ( Elle ferme le livre el va à la fenêtre.) Non, il n’est plus là, il est sans doute au jardin potager. (Elle rentre au salon.) Je suis fatiguée. J’aimerais être dehors. Il fait si beau, les oiseaux s’amusent, et ils se battent. Comme ils sont drôles !

Enlre par la gauche M. Bourrai. Il est gros, grisonnant , barbu , Vair niais et bon .

M. BOURBAT. — Eh bien, fi fille, que fais-tu là?

M lle BOURRAT , — Je regarde les petits oiseaux. J’aimerais tant les prendre dans ma main et les caresser. Mais je ne sais pas ce qu’ils ont ce mois-ci. Ils se poursuivent et se battent, et se sautent dessus comme des méchants. Pourquoi font-ils ainsi, papa?

M. BOURRAT, gêné. — C’est comme ça, que veux-tu? C’est comme ca, ils s’amusent.

(Un silence .) Tu sais, la Roussotte a eu un veau ce matin. Tu pourras aller le voir à l’étable. On a eu du mal à l’avoir, le gredin.

M lle BOURRAT. — Un petit veau, quel bonheur! C’est le premier depuis que je suis rentrée à la maison. Voulez-vous me le donner, papa?

M. BOURRAT , riant. — Te le donner !

Quelle drôle d’idée ! Non, non, dans un mois, quand il sera gros, on le vendra au boucher et on le mangera. Te donner un petit veau, mais qu’en ferais-tu? (Il rit.)

M 116 BOURRAT . — Je l’aimerais, papa.

M me BOURRAT, rentrant, à sa fille. — C’est comme ça que tu travailles! Dès que j’ai le dos

MADEMOISELLE BOURRAT ZD

tourné tu flânes. Il faudrait que je sois partout dans la maison en même temps, A présent, va enlever ton tablier pour être prête quand ta tante arrivera et ne prends pas dix minutes pour cela, je te prie.

M Ue Bourrai sorl à gauche.

M me BOURRAT , à son mari. — Ou’est-ce qui te faisait rire?

M. BOURRAT. — C’est que titille a des idées ! Pour certaines choses on dirait qu’elle n’a que cinq ans. Elle voulait que je lui dise pourquoi les oiseaux se pourchassent au printemps. Elle ne sait rien de rien.

M mR BOURRAT. — Je l’espère bien. Depuis qu’elle est sortie du couvent, elle ne m’a pas quittée un seul jour. Et il en sera ainsi jusqu’au jour où elle se mariera. Je ne donne pas dans les idées modernes, moi. La plupart des jeunes filles, à Valleyres, même de notre monde, ont aujourd’hui une liberté absurde. (Un temps.) Ce n’est pas ton avis?

M. BOURRAT. — Mais oui, ma bonne, tu as raison, comme toujours.

M me BOURRAT. — Je comprends que les jeunes gens de nos jours hésitent à se marier. C’est pour cela qu’il y a tant de vieilles filles à Valleyres.

M. BOURRAT. — Heureusement que titille a le temps !

M me BOURRAT. -— On n’a jamais le temps.

Je ne serai tranquille que quand j’aurai marié ma fille.

M. BOURRAT. — Enfin, ne te presse pas.

J’aime bien avoir fifille à la maison.

M me BOURRAT. — Les hommes sont bien tous les mêmes. Ils ne pensent qu’à eux. Mais je suis là.

Rentre par la gauche M llG Bourrai qui a enlevé son tablier et s'est recoiffée.

M . BOURRAT. — Je vais jusqu’à la ferme. Je veux demander au fermier un peu de fumier pour les corbeilles de fleurs.

M me BOURRAT. — Il faut qu’il le donne. Je ne veux pas qu’on dépense un sou pour ces corbeilles de fleurs. C’est déjà assez qu’elle prennent le temps de Cèles tin.

Sort M. Bourrai à droite.

M me BOURRAT. — As-tu fait ton piano ce matin pendant que j’étais à Valleyres? Tu n’oublies pas que M. Nicolas Allemand vient demain.

M Ue BOURRAT. — J’ai travaillé une heure ce matin.

M me BOURRAT. — Bien, reprends ton ouvrage en attendant l’arrivée de ta-, tante. (M lle Bourrai s'assied et continue à travailler à la chemise de couleur. Mme Bourrai travaille en face d'elle. Un silence.)

M me BOURRAT. — A propos, j’ai encore trouvé ton petit chat à la cuisine, en train de boire du lait. J’ai défendu à Julie de lui en donner à l’avenir.

M lle BOURRAT . — Le pauvre petit ! Il va mourir de faim.

M me BOURRAT. — Il attrapera des souris et se tirera d'affaire. Si tu crois que c’est pour ton chat que ton père élève un troupeau de vaches...

M lle BOURRAT, à mi-voix, les larmes aux yeux. — Pauvre petit minet ! (Un silence.)

M me BOURRAT. — Ne rêve pas. Travaille.

(Un lemps.) Ah ! j’entends la voiture de ta tante.

M Ue BOURRAT. — Je n’entends rien.

M me BOURRAT , se levant. — Tu n’as pas l’ouïe fine.

M Ue BOURRAT, se levant aussi. — Oui, ce sont elles, quel bonheur !

Elles sortent toutes deux à droite. Un instant après entrent Caroline et M lle Bourrai.

CAROLINE. — Comment vas-tu, chérie? Tu as l’air fatiguée. Tu as pâli. Ou’est-ce qu’il y a?

M lle BOURRAT. — Je dors mal ces temps-ci, je suis agitée, je ne sais pas pourquoi. Et puis, je n’ai pas d’appétit.

CAROLINE. — Je sais ce que tu as. Tu es trop seule ici, tu t’ennuies. Ma pauvre chérie î Écoute, tu vas venir à Vermand passer dix jours avec nous. Mon frère Henri sera là. On s’amusera.

Af lle BOURRAT. — Oh ! maman ne permettra pas.

CAROLINE. — Maman lui demandera, et je lui monterai une scie. Il faudra qu’elle cède. Je suis si contente à l’idée de t’avoir chez moi. On ne se voit jamais.

M ne BOURRAT. — Vermand est trop loin de Prévoux. Maman dit qu’elle ne peut pas perdre de temps sur les routes.

CAROLINE. — Et ton piano? Quand as-tu vu M. Nicolas Allemand?

Mu® BOURRAT. — Il vient demain.

CAROLINE. — Qu’il est laid, ma chère î Mais il paraît qu’il est si intelligent. Il passe deux heures par jour aux archives de Valleyres à chercher des documents pour P histoire de nos familles, de toutes les vieilles familles de Valleyres. Papa dit souvent que M. Allemand fait une œuvre historique d’une grande portée. C’est vraiment curieux pour un professeur de piano ! Mais qu’il est laid, le pauvre, et maladroit ! L’autre jour, chez M me Lanterle, où il donnait une leçon à Julie, ne faut-il pas qu’il casse un vase sur la table du salon î M me Lanterle, qui est avare comme pas une, en est devenue verte. (Elle rit.)

Célestin passe devant les fenêtres du salon.

M lle Bourrai se tourne et le regarde. On le voit s'arrêter à une corbeille, devant la fenêtre de gauche. —

M ne BOURRAT , avec mystère . — C’est Célestin.

CAROLINE. — Je vois.

M lle BOURRAT. — Sais-tu ce que j’ai trouvé? Célestin ressemble à une image de Notre Seigneur dans un livre que j’ai, la France et le Sacré-Cœur.

CAROLINE. — Tu es folle.

M Ile BOURRAT. — Non, c’est vrai, tu vas voir. ( Elle va au petit salon, prend le livre , Vouvre et le montre à Caroline.) Regarde, n’est-ce pas qu’il est beau?

CAROLINE. — Il est très beau, mais je ne vois pas du tout que Célestin lui ressemble.

M Ue BOURRAT, avec certitude .— C’est frappant. { Elle retourne au petit salon, regarde au dehors.) Il s’en va. (Elle le suit des yeux et revient au salon.)

CAROLINE. — Et la vente du curé, t’en occupes-tu?

M lle BOURRAT, montrant son ouvrage. — Je fais ces chemises pour les nègres. Maman a dit que c’était par là qu’il fallait commencer. Ah ! sais-tu qu’en donnant un sou par jour, on peut racheter un petit nègre?

CAROLINE. — Oui, je sais.

M lle BOURRAT. — J’aimerais tant racheter un petit nègre ! mais maman refuse de donner un sou par jour, elle trouve que c’est trop cher pour un nègre. Et puis, il paraît que le nègre reste là-bas, et moi j’aurais voulu l’avoir ici.

CAROLINE. — Je te vois avec ton petit nègre !

M lle BOURRAT. — J’aimerais tellement avoir un bébé à moi. Ça me serait égal qu’il fût noir, pourvu qu’il soit mon petit enfant. Ah î je le caresserais, je le dorloterais. J’en rêve souvent. Crois-tu que je pourrais avoir un bébé?

CAROLINE. — Mais tu es folle. Tu sais bien qu’il n’v a que les femmes mariées qui ont des enfants. Les jeunes filles n’en ont jamais, jamais...

Mlle B O U RR A T. — Oui, je sais, d’habitude, c’est comme ça. Seulement, si le bon Dieu le voulait, il pourrait m’en donner un tout de même, puisqu’il est tout-puissant. Alors, je le prie, soir et matin, de m’envoyer un petit enfant à moi. Tu ne sais pas combien j’en serais heureuse. Peut-être qu’il m’écoutera, le bon Dieu.

CAROLINE. — Je ne crois pas.

. M lle BOURRAT , se levant. — Écoute, allons au jardin, avant que maman rentre. Je te montrerai des nids tout nouveaux.

CAROLINE. — Je veux bien.

Elles sortent par la porte-fenêtre. Un instant après , entrant par la gauche , les deux dames Bourrai.

M me BOURRAT DE VERMAND , elle est

grosse , essoufflée, sa respiration siffle entre ses dents lorsque elle s'arrête de parler. Elle va s'asseoir dans un fauteuil au centre. — Eh bien, Clémence, qu’avez-vous dit du scandale de Valley res?

M me BOURRAT. — Un scandale?

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Comment ne sauriez-vous pas le scandale? Quel bonheur !... C’est affreux. Imaginez-vous que Marie Le Petit, vous savez,la mercière de la rue Haute, celle qu’on appelle la plus jolie fille de Valleyres, celle à laquelle M. le curé s’intéressait tant, qu’il citait en exemple à tous...

Mme BOURRAT. — Eh bien?

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Eh bien, elle est enceinte, oui, ma bonne, enceinte. G’est pour dans quatre mois, paraît-il. Mais ce

qu’il y a de plus extraordinaire, c’est qu’elle n’a jamais voulu dire de qui, pas même à M. le curé. C’est affreux... Où allons-nous? Je me le demande.

M me BOURRAT. — Ce que vous me racontez là ne m’étonne pas du tout. Cela apprendra à la petite bourgeoisie a prendre exemple sur nous et à surveiller ses filles. Grâce à Dieu, des scandales pareils sont impossibles dans notre monde. Ma fille ne sort pas du jardin, qui est clos de murs, sans que je raccompagna.

M me BOURRAT DE VE RM AN B. — Quelle triste année ! ( Passe Louisa avec le plateau de Ihé.)

M me BOURRAT. — Au petit salon, Louisa.

— J’ai été beaucoup plus fâchée d’apprendre que mon cousin Louis Lanterle, qui est au Havre, a eu un second enfant de sa maîtresse.

M me BOURRAT DE VERMAND. — C’est affreux, en vérité.

M me BOURRAT. — Dieu sait quels sacrifices d’argent ses parents seront obligés de faire quand il voudra se marier. Il paraît que sa coquine de maîtresse était honnête avant de l’avoir ; ou du moins elle a eu l’habileté de le lui faire croire.

Mme BOURRAT DE VERMAND. — One deviendront nos filles si les jeunes gens de notre monde se conduisent ainsi,— je me le demande.

M me BOURRAT . — Il est certain qu’à Vaileyres la situation est inquiétante. J’ai compté vingt-trois jeunes filles à marier entre vingt et vingt-cinq ans, et point de jeunes gens.

M™ BOURRAT DE VERMAND. — C’est affreux... J’y songe toute la journée.

M me BOURRAT, — Il y a ce M, Perret de la

ti

tannerie, qui cherche à se glisser dans notre cercle. Il gagne de l’argent, paraît-il, mais sa famille n’existe pas. Il est parti de rien. Voyezvous ma fille avoir comme tante une mercière de îa rue Haute?

BOURRAT DE VERMAND. — Ah ! ce serait affreux.

Loaisa sort par le salon

Mme BOURRA T. ~ Vous appellerez ces demoiselles. ( Elle passe dans le pelil salon avec sa belle-sœur .)

M me BOURRAT DE VERMAND. — II paraît que M. Nicolas Allemand a trouvé aux archives de la ville un acte au nom des Duret, daté de 1568.

M me BOURRAT . — Alors M me Duret triomphe ! Ce professeur de piano qui se môle d’histoire m’ennuie. Du reste, M me Duret- ne recule devant rien. Vous avez vu dimanche qu’au sortir de la messe, elle a été lui tendre la main et est restée longtemps à causer avec lui. J’apprendrais qu’elle l’a reçu chez elle le soir que cela ne m’étonnerait pas.

Entrent les deux jeunes filles par la droite.

CAROLINE . — Nous avons été à l’étable. Il y a un petit veau qui est né ce matin.

M lle BOURRAT , — Il est si joli, l’amour, je l’ai embrassé.

M me BOURRAT. — Tu me feras le plaisir de ne pas retourner à l’étable. Ce n’est pas la place d’une jeune fille bien élevée.

CAROLINE , bas à samère. — As-tu demandé?

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Pas

encore.

CAROLINE. — Demande donc.

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Ma chère Clémence, Caroline aimerait avoir votre fille pendant une quinzaine de jours à Vermand. Ces deux cousines se voient si peu, c’est affreux.

. CAROLINE. — Oh ! s’il vous plaît, ma tante... Ce serait si délicieux.

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Mon fils Henri rentre en juin. Ces enfants s’amuseront ensemble.

Mme BOURRAT. — Je le regrette, Marie, mais je ne puis vous donner ma fille. Je vous l’ai dit tout à l’heure, elle ne m’a pas quittée un seul jour depuis qu’elle est sortie du couvent.

CAROLINE. — Mais elle sera tout le temps avec moi.

Mme BOURRAT — Ce n’est pas la même chose.

CAROLINE. — Pourtant...

Mme BOURRAT , sèche. — Inutile d’insister, Caroline. ( Elle se tourne vers sa belle-sœur et sc lève.) Si vous avez fini votre thé, Marie, venez là, nous serons mieux pour causer.

Mme BOURRAT DE VERMAND, se levant et suivant sa belle-sœur au salon. — Volontiers, Clémence. Ah ! j’oubliais de vous dire que je ne garde pas ma femme de chambre.

M me BOURRAT. — Est-ce possible?

En parlant, les deux dames vont s'asseoir au salon , au dernier plan, à droite près de la jenêlre. Les deux jeunes filles restent au pelil salon devant la table de thé à droite, premier plan.

CAROLINE . — C’est dégoûtant que tu ne viennes pas à Vermand.

M lle BOURRAT . — Je savais bien que maman ne me permettrait pas.

CAROLINE, avec une caresse. — Ma pauvre, que je te plains ! Comme tu dois t’ennuyer !

M lle BOURRAT. — Mais non, je ne m’ennuie pas, sauf quand je suis avec maman, parce qu’alors il ne s’agit pas de lever le nez de son ouvrage, mais quand je suis seule, je ne m’ennuie pas. S’il fait beau, je vais au jardin...

CAROLINE . — Mais qu’est-ce que tu y fais?

BOURRAT. — Rien.

CAROLINE , riant. — C’est tout?

M lie BOURRAT. — Je regarde les petits oiseaux. Ils sont si gentils et si drôles. Ou bien je vais jusqu’à l’étable, j’aime tant caresser les vaches. 11 fait tiède dans l’étable et les vaches tournent la tête pour me regarder. [Un temps, et baissant la voix.) Et puis, au jardin, il y a Célestin.

CAROLINE. — Ah !

M lle BOURRAT. — Je reste près de lui pour le voir travailler. Il est si beau et si fort ! Il lève de grosses mottes d’un seul coup de sa bêche et les retourne

CAROLINE. — Alors, vous faites un bout de causette, tous les deux?

M ne BOURRAT. — Oh ! non.

CAROLINE , riant — Vous ne dites rien?

M ile BOURRAT. — Oh ! Si. Célestin me dit comme ça : « Bonjour, mademoiselle, il fait beau temps pour se promener », et je lui réponds : « Oui, Célestin ». Et puis, il me dit : « Il y a les vers blancs qui me donnent bien du tintouin » — ou bien « Sale année ! on aurait besoin d’eau » — voilà, des choses comme ça.

. CAROLINE. — C’est tout? Ce n’est pas bien gai.

M Ue BOURRA T. — Oh ! oui, mais je ne peux pas t’expliquer, tu comprends. Seulement, je ne m’ennuie pas, je t’assure. Il me semble que je voudrais rester toujours comme ça à ne rien faire : on est comme engourdi.

M™ BOURRAT DE VERMAND , se levant ci appelant . — Allons, Caroline, il est temps de rentrer. (A M rae Bourrai.) Au revoir, ma chère, à dimanche, à la messe,

M me BOURRAT. — Au revoir, Marie.

CAROLINE. — Adieu, chérie, ne m’oublie pas- Adieu, ma tante.

M Ue Bourrai accompagne ces dames qui s orient à . droite.

M me BOURRAT, seule, allant au plateau de thé et comptant les morceaux de sucre dans le sucrier. — Un, deux, trois, cinq, sept, neuf et dix.

Elle retourne à son ouvrage el travaille. Rentre M lle Bourrai , qui se dirige vers la porte-

' fenêtre .

M me BO U RR A T. — Où vas-tu?

M lle BOURRAT. — Au jardin, maman.

M me BOURRAT, — Reste ici. Si on te laissait faire, tu serais toute la journée au jardin. Prends ton ouvrage et travaille encore une demi-heure.

M lle Bourrai s’installe avec son ouvrage dans Vembrasure de la porte-fenêtre.

M mc BOURRAT. — Viens à côté de moi.

Quand tu es près de la fenêtre, tu regardes tout le temps dehors. Ce n’est pas comme ça que l’ouvrage se fait.

M lle BOURRAT , se levant. — Oh ! maman.

[Elle s’assied près de sa mère et travaille. Un long silence.)

Entre Julie à droite.

JULIE. — Madame, c’est les femmes de la lessive qui ont fini.

M me BOURRAT , se levant. — C’est bien, je vais les payer. (Elle sort à droite avec, Julie. A peine est-elle sortie , M lle Bourrai se tourne et regarde dans le jardin.)

M ile BOURRAT , après un temps . — Ah !

voilà Célestin ! Que fait-il? Il va travailler à la corbeille. Quel bonheur!.,. Il a les bras nus aujourd’hui parce qu’il commence à faire chaud sans doute. Elle se passe la main sur le front.) La tête me tourne. Est-ce bête ! J’ai comme un vertige. Tiens, il vient par ici. Il veut peut-être

parler à maman. (Elle se lève, recule , elle esl nerveuse, /ail quelques pas, puis s'arrête. On frappe à la parle-fenêtre, elle a un sursaut.) Entrez.

Entre Céleslin, beau garçon aux bras nus et brunis, en gilet et la chemise enir'ouverte du haut. Dès que Cêlestin est là, la contenance de M llc Bourrai change. Ses yeux brillent.

Tout en étant gênée , elle est comme portée à se rapprocher inconsciemment du jardinier.

CÊLESTIN. — Pardon, excuse, je croyais que notre maîtresse était là et je voulais lui dire rapport au fumier.

M lle BÈ U RR A T, gênée. —- Maman est à la lingerie. Elle va venir tout de suite.

CÊLESTIN. — Je vas l’attendre dans le vestibule.

M lle BOURRAT. — Oh ! vous pouvez l’attendre ici.

Un silence , M lle Bourrai se rapproche un peu de Cêlestin qui est au centre. Elle regarde fixement les bras nus du jardinier.

CÊLESTIN , gêné. — Fait un beau temps, mam’zelle, pour se promener.

Mue BOURRAT. — Oh I oui ï

Un silence.

CÊLESTIN. — Ce n’est pas pour dire, il nous faudrait de l’eau. (Un silence.) Et puis, il y a ces sacrés vers blancs qui me donnent du tintouin. Sale année, va !

Un silence.

M lle BOURRAT , faisant un pas. — Vous avez les bras nus.

CÉLESTIN, étonné. — Pardine, pour travailler.

M Ue BOURRAT y s'avançant un peu. — Ils sont tout mangés par le soleil. Ça ne vous brûle pas? Je pourrais vous donner de la poudre.

CËLESTIN, riant . — De la poudre. Ah ! Ah ï pourquoi faire?...

Un silence.

M lle BOURRAT, plus près. — On ne dirait pas qu’ils sont en chair tant ils sont bruns.

CÉLESTIN , reculant un peu. — C’est solide, c’est tout muscle.

M lle BOURRAT, avançant. — C’est curieux !

Ça fait des bosses et des trous... Mes bras ne sont pas comme ça. ( Elle le regarde fixement. Céleslin , gêné, se balance sur l'une et Vautre jambe.) Les vôtres, c’est comme des montagnes, tandis que les miens sont tout blancs et lisses. Regardez.

Elle tend son bras qui est nu jusqu’au coude vers Cêlesiin ; elle est tout près de lui.)

CÉLESTIN , ricanant — Ce n’est pas pour dire... {Il regarde , puis tourne la tête de Vautre côté. M Ue Bourrai laisse retomber son bras. Elle regarde les bras nus du jardinier comme hypnotisée. Cêlesiin ne sait quelle contenance garder. Elle respire deux fois fortement. Céleslin tourne la tête vers elle et la regarde hardiment. Elle soutient d’abord son regard , puis détourne lentement la tête.)

CÉLESTIN , s'écartant brusquement et à lui -

même. — Nom de Dieu ! {Haut). Je reviendrai voir madame plus tard.

Il sort par la porte-fenêtre.

M lle BOURRAT , faisant quelques pas avec peine. — Qu’est-ce que j’ai?... (Elle se laisse tomber dans un fauteuil.} Je suis toute étourdie.,* Je crois que je vais nvévanouir.

Elle se passe la main siir les yeux et reste moitié étendue , le regard vague.

RIDEAU

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