SCÈNE XH CONTRAN, ANDRÉE
ANDRÉE, près du canapé.
Et maintenant, venez ici, monsieur, que je vous gronde. (Elle s'assied.) Comment, deux visages?... un à Vienne, un à Paris!... Deux langages?... l'un, plein d'àme, de cœur, de poésie; l'autre, plein de froideur... Soyez diplomate à Vienne ou à Berlin, mais vous n'avez aucune raison de me mentir... Vous n'êtes pas accrédité près de moi.
' CONTRAN.
. Croyez, Andrée, que vos reproches me brisent le cœur, et que s'il m'était permis de me justifier... (u s'assied.)
ANDRÉE
Pourquoi vous défendre d'une fierté que nous aimons?... Tenez, je vais vous dire ce qui est arrivé... Là-bas, à Vienne, vous n'aviez pas craint, de dire à mademoiselle de Chaulieu que vous raimie:z... C'était vous qui donniez, nous qui recevions... Mais voici que vous découvrçz qu'elle est fille du baron de Méran, conseiller du roi, pair de France... Au lieu d'une fortune modeste que vous aviez cru rencontrer, vous vous heurtez à une grosse dot... Cela vous a effrayé, et vous vous êtes mis à l'œuvre pour obtenir un poste plus important... sans songer, ambitieux, que ce poste vous éloignait de moi... Voyons, est-ce bien cela?... Avons-nous deviné?
96 Li; P, F.TOUR DU MARI
Vous êtes un ange, Andrée.
ANDRÉE
Oui, monsieur, je suis un ange, et c'est ii ce titre que j'exige votre... soumission... Je suis encore trop fàcliée i>oih- dire voire amour.
r.ONTllAN.
Enfant!
ANDRÉE
Et si mon auréole d'or vous éblouit, abaissez im peu vos yeux sur mui, monsieur... et prenez l'ange malgré ses richesses.
CONTRAN.
Ail ! c'est à genoux que je devrais vous adorer.
ANDRÉE
Je ne vous en cnipêclie pas; pourtant... je n'en suis pas trop digne, et je suis bien jnécontente de moi, allez, tlonlran.
GONTUAN.
Vous ?
ANDRÉE
Oui, et si j'étiis votre femme, je vous dirais île mo gronder.
CONTRAN.
Et, pourquoi?
ANDRÉE
Je crois que je suis ingrate... et que je deviens méchante.
CONTRAN.
Dieu bon ! vous, ingrate !... Envers qui?
ANDRÉE
Envers la baronne.
CONTRAN.
Que dites-vous?...
ANDRKi:.
Elle a poiulaiil l'ail pour moi ce que heaiiciiup de l'enmies ne feraient point pour un enfant étranger. Elle m'a reçue chez elle, siu'Mi Icndremcnt , ihi nidins u(tblemenl. Onand je l'ai vue puni' la première foi.^, jr lui ai tendu les bras, l'^ii bien! le j<KU' ou je lui ai parlé- de nuire amiiui', j'ai senti une imprcs-
sion... comme si une laiaegUioéeme Iraversail lo cœur. Deiiuis ce moment, de minute en minute, il me semble qu'une force qui domine ma. volonté m'écarte d'elle... et qu'elle-même s'écarte de moi... C'est comme un instinct qui me dit : Pour- (juoi l'aimerais-tu? mais elle te liait!
CONTRAN , se lcv..i,l.
Andrée, qu'allez-vous penser?
ANDKÉK, fc levant .TiiSfi.
C'est insensé, n'est-ce pas'?... et, malgré moi, chaque jour la répulsion devient plus forte. Ce matin vous n'imaginez pas comme j'ai été dure et froide pour elle. Elle m'interrogeait avec persistance, et moi je lui répondais à peine... Il me semble qu'elle exerce sur mon bonheur quelque influence mystérieuse. Cette nuit, au bal, quand vous vous êtes approché pour la saluer, mon cœur s'est serré; j'ai souffert... toutes les tortures de la jalousie... -s
^.0ISTRA^.
.Jalouse 1
ANDRÉE
Moi!... jalouse!... Jalouse de la femme de mon père! Oh! Contran! c'est de la folie ! Sauvez-moi de cette odieuse idée.
CONTRAN.
Andrée!' Chère Andrée!
ANDRÉE
Ah ! vous ne l'aimez pas, Contran, n'est-ce pas, vous ne l'aimerez jamais?...
CONTRAN.
Mon Andrée, vous seule remplissez mon cœur et ma pensée !
ANDRÉE
Bien vrai? Ah! depuis quinze grands jours que je ne vous ai paç vu, si vous saviez les affreux rêves que j'ai fa ils.
(lONTRAN.
Enfant! Tout mon bonheur est en vous. Ayez confiance et ne vous alarmez pas d'un départ...
ANDRÉE, voyant s.in prri'.
Mon père! l'as un mot d»' tout cela,
98 LE RETO.UR DU MARJ