ROBERT, DUPRAT
ROBERT
Dis donc, parfait notaire, tu permets que je vaque à mes soins domestiques?
DUPRAT
A ton aise.
ROBERT
Sais-tu que tu as très-bien fait d'être venu ? Tu ressembles à la fortune, mon cher, on ne te trouve pas, on te rencontre... J'ai passé à ton étude il y a tro s jours... Bah! tu courais parla ville.
DUPRAT
On t'a prié de m'attendre.
Attendre?... Impossible !... ami,... je suis trop occupé.
DUPRAT
Occupé, toi !... et à quoi, bon Dieu?
ROBERT
A quoi?... Tu le demandes, toi qui m'as marié de tes propres mains. — Ah çà ! fabricant d'hyménées, t'imagines-tu que tes victinies n'ont plus rien à faire qu'à tourner leurs pouces et à lire la Patrie, une fois que tu les as unies à perpétuité ?... à quoije suis occupé ?... A être heureux !... c'est une carrière, va ! A quoi ? à aimer ma femme I Si tu crois
que c'est une sinécure !... cela me prend vingt-quatre heures par jour, net.
DU PUAT.
Je te plains ! Tu dois maigrir à la peine...
ItOBEHT.
Oui, je maigris ! comme un vrai soldat !... sans murmurer. (Duprat rit.) Mais, profane célibataire que tu es, tu ne sais pas ce que c'est qu'une place de mari!... Une vraie place à tout faire! Il faut que je fasse tout, que je sache tout; je deviens une encyclopéjie, ma parole d'honneur !... Je sais attacher un ruban, conseiller une toilette, je suis jardinier, je suis berger... je suis même mouton.
DUPRAT
Pauvre ami.
ROBERT
Je puis dire qu'il n'y a pas de gouvernement servi comme ma femme... Tu fais des actes, toi; moi, je sers des fantaisies, je garde le cœur de ma femme dans du coton, je le dorlotle, je le berce : voilà deux ans que cela dure... il n'a pas crié une fois!... Inoccupé!... j'aime ra, i)ar exemple ! Inoccupé... comme une nourrice, oui ! luoccuiié !.., j'ai des occupations... par-dessus la tête.
DUPRAT
Oli ! oh! voilà un mot... risqué!... pour nn mari.
ROBERT
Crois-tu? Eii bien! je me le passe! Nous sommes tous comme cela... onlln !
DUPRAT
Mais, dis-moi, as-tu le temps d'être sérieux, parfois?
ACTK I 35
ROBERT
Sérieux! Comme tu tombes! tu me prends par mon fort... le sérieux, c'est mon triomphe.... Essaie.
DUPRAT
Eh bien ! tant mieux ! je venais justement pour cela... pour essayer.
ROBERT
Parle. Au fait, c'est vrai ; ta cravate a quelque chose de solennel ; tu es intimidant comme un papier timbré, mon cher; tu es recueilli comme un officier ministériel qui voudrait fonctionner... Yeux-tu que nous fassions mon testament... pour nous amuser?
DUPRAT
Non; écoute-moi seulement — Tu croisa ma vieille amitié, n'est-ce pas ?
Oh ! cela... c'est sérieux. Oui, j'y crois.
DUPRAT
Tu connais mon dévouement pour monsieur de Lirmay. C'est grâce à sa famille que j'ai pu acquérir ma charge...
ROBERT
Oui, et tu es de ceux qui portent fièrement leur reconnaissance.
DUPRAT
Eh bien I mon cher, monsieur de Lirmay est en ce moment menacé d'un grand danger... et je dois t'avertir, dans son intérêt même.
ROBERT
Allons I encore un duel, je parie... Mais non... je l'aurais su... c'est moi qui lui sers d'a^.ii dans ces cas-là... je ne
dis pas de conseil, car... mon beau-père... Ali I j'ai le plus étonnant des beaux-pères !
DUPRAT
Non, ce n'est pas un duel... c'est plus grave pour lui... Je sais qu'un coup d'épce lui importe peu...
ROBERT
Très-peu... d'autant moins que c'est ordinairement lui qui ne le reçoit pas... au contraire !... Il a toujours vingt ans ce diable d'homme ! Il n'y a que les femmes et lui pour ne pas vieillir ! — Tu connais ses fredaines aussi bien que moi...
DUPRAT
Oui, oui ! Ah ! c'est un vert-galant t
ROBERT
Trop vert... et trop galant ! C'est-à-dire qu'il y a des moments... où je me demande s'il n'est pas mon gendre t... Il est étonnant! Alors, je devine... Tu viens m'apprendro qu'il est un peu ruiné, n'est-ce pas ?
DUPRAT
Huml... un peu... beaucoup.
ROBERT
Aïe ! n'allons pas à passionnément !... Malheureux, jette ta marguerite !... Enfin... que lui reste-t-il ?
DUPRAT
De sa fortune... rien. Sur la fortune de sa femme, il a déjà engagé cinquante mille francs.
ROBERT
Diable I Tu as le mérite d'être clair et concis, toi !..^ Comment, il en est là ?
Oui.
ACTK 1 37
ROBERT
Eu es-tu bien sûr?
DUPU AT.
Je suis son notaire. Sa fortune était en biens-fonds, j'ai dû faire les actes, et tu aurais appris (out cela, si tu avais lu ce que tu as signé, il y a trois jours, chez mol, avec la femme.
ROBERT
Ouf!... Est-ce tout ce que tu as d'agréable à m'annoncer ?
DUPRAT
Pas tout à fait... Il reste la chose qui m'amène.
ROBERT
Encore ?
DU l'U AT.
As-tu vingt-cinq mille francs ?
RO BERT
Vingt-cinq mille francs !... Est-ce que je sais, moi !... Tu as des demandes qui vous cassent bras et jambes. Le diable m'emporte'!... tu me ferais perdre la tête !... Je suis tranquille comme un lac... très-occupé... mais tranquille... tu bouscules mon bonheur, tu m'éclabousses de nouvelles sinistres... Vingt-cinq mille francs !... Pour quoifaire, vingtcinq mille francs ?
DUPRAT
Un certain huissier de ma connaissance m'a prévenu ({u'il va poursuivre monsieur de Lirmay pour un billet de cette somme,^ qu'il a souscrit en règlement d'un mémoire de tapissier;, pour des meubles fournis à mademoiselle Renée de Nareuil. Ton beau-père a fixé le payement du billet chez elle... Il n'a pas payé. J'ai Heu de croire qu'il ne trou-
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vera pas l'argent, et j'ai vou'u l'avertir, aliii dévitor un scandale fâcheux.
Je lui ferai prêter par mon oncle. Timitloinnii.) Est-ce luutr