‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 158 sur 216 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

ANTONIA

Pourquoi dis-tu ça? Ah! mon Dieu! comme il faut faire attention à ce qu'on dit avec toi; mais s'il faut peser chacune de ses paroles, il n'y aura plus moyen de parler... Je t'ai dit ça parce que je l'ai entendu dire cent fois à mes amies, parce que je l'ai observé moi-même chez les autres femmes; mais il n'est pas question de moi, ce n'est pas pour moi que je parle.. Moi? Ah! si tu savais! La fosse commune!... Vraiment, tu as l'air de supposer...

ROGER Mais je ne suppose rien du tout.

ANTONIA

Enfin, tu n'as pas dit ça... tu n'es pas un enfant... tu avais une pensée.

ROGER

Mais non, je t'assure.

ANTONIA Allons donc!... On a dû te dire...

Mais non, on ne m'a rien dit.

ANTONIA

Si, si, j'en suis sûre... on t'a dit des infamies... Est-ce que tu crois que je ne connais pas tous les bruits qui courent sur mon compte? Et comment en serait-il autrement? Je suis veuve, riche, indépendante et courtisée... on ne peut pas ouvrir plus de portes à la calomnie.

ROGER

Mais pourquoi t'échauffes-tu de la sorte ?

ANTONIA Parce que je t'aime, parbleu!

ROGER

Mais je te jure qu'on ne m'a rien dit, et d'ailleurs tu me connais, je n'ai pas cherché à savoir.

ANTONIA

Oh! tu aurais pu! Mais, c'est vrai, tu n'es pas curieux, toi... tu n'es pas jaloux... tu ne m'as jamais rien demandé.

ROGER

Je ne t'ai rien demandé parce que je ne m'en reconnais pas le droit. Je ne suis maître de ta vie que du jour où tu m'as dit que tu m'aimais, après t'être donnée à moi... Tu vois que je ne suis pas comme les autres. Parbleu! c'est entendu: les amants ont le droit de fouiller rageusement dans le passé de leurs maîtresses, heureuses encore quand ils admettent qu'elles aient un passé! La plupart du temps, nous nous imaginons de bonne foi qu'elles auraient dû nous attendre. Ah! sous quel orme gigantesque nous auraient-elles ainsi attendus, les pauvres! Et, quand nous les interrogeons, elles nous répondent ce qu'elles veulent, et elles ont raison! Mais, si je ne t'ai rien demandé, n'en conclus pas que je sois mdifférent, et qu'en pensant à certaines choses vagues, et pourtant très précises, je ne sois pas très malheureux.

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