ACTE TROISIÈME
Oui, je comprends, c'est ce que doit dire une personne qui ne souffre pas à une personne qui souffre; mais je voudrais bien vous y voir.
ROGER Comment, vous voudriez m'y voir! Mais, ma pauvre Juliette...
JULIETTE
Ah ! c'est vrai, mon pauvre ami, je vous demande pardon. Je ne pensais pas du tout à vous, je ne pensais qu'à moi... je vous demande pardon.
ROGER
Oh! c'est si naturel. Mais moi, croyez-vous donc que je ne souffre pas, que je trouve la vie bonne, en ce moment, et l'humanité jolie ? Ah! non, ah! non. Et croyez-vous que j'y tienne à la vie? Et si je voulais agir, n'ai-je pas le choix entre toutes les violences ? Je pourrais aller trouver Pierre et le provoquer... mais le pauvre garçon, je sais si bien que ce n'est pas tout à fait sa faute. D ne l'a pas prise, elle s'est fait prendre. Quant à elle, je pourrais... Mais non, je ne le ferai pas, et pour toutes les raisons que je vous ai dites. Si je souffre trop, je m'en irai dans la solitude, dans la nature où toutes les douleurs se fondent et se dissolvent, parce que nos plus grandes douleurs sont très petites, et que le plus petit coin de campagne est très grand. Oui, oui, elle peut venir, je l'attends et je me sens très fort, très sûr de moi, autant qu'on peut l'être du moins ; en tout cas, c'est vous qui m'avez rendu fort; en voulant vous sauver, je me sauve moi-même. Ah! Juliette, vous n'êtes pas une cérébrale, ni une révoltée, vous êtes simple
et admirable, et vous avez toute la faiblesse de la femme et toute sa grandeur.
Je suis une pauvre fille, mais vous êtes très bon et j'ai confiance en vous.
ROGER Alors, promettez-moi de ne pas faire de sottises.
JULIETTE
Je ne peux rien vous promettre, je n'ai plus d'intérêt dans la vie.
ROGER
Voyons, réfléchissez à tout ce que je vous ai dit, et quand vous aurez réfléchi, je suis sûr que vous serez raisonnable. En tout cas, promettez-moi que vous reviendrez ici après-demain, jurez-le-moi.
JULIETTE
Oh! ça, certainement. Vous pouvez être tranquille. D'abord, je tiens trop à savoir comment ça se sera passé avec Antonia.
ROGER
Parbleu! Vous voyez bien que vous avez encore un intérêt dans la vie. A propos, m'autorisez-vous à dire à Antonia que c'est par vous que je sais ce que je vais lui dire.
JULIETTE Absolument !