ACTE TROISIÈME
JULIETTE
Regardez-moi bien, mon ami. Je vous le dis sans plirases,
sans cabotinage, moi: je veux mourir. Oh! j'en ai assez,
j'en ai assez!
ROGER
Vous n'allez pas faire cette folie-là!
JULIETTE
Mais si, c'est bien simple, allez, le vieux réchaud de nos mères; je ne tiens pas à avoir une mort originale. C'est bien grisette, le réchaud, mais je veux, avant tout, ne pas souffrir. C'est très commode, on s'endort, on ne se réveille pas.
ROGER
Mais vous êtes si jeune! Pensez donc, vous avez toute la vie devant vous... vous vous guérii*ez, vous oublierez.
JULIETTE Vous croyez qu'on oublie comme ça, vous ?
ROGER
Mais oui, et vous rencontrerez un brave garçon qui vous aimera comme vous le méritez, car vous avez un cœur plein de tendresse...
JULIETTE
Ah! ça m'a bien servi d'avoir le cœur que vous dites! Je crois, au contraire, que c'est une raison pour n'être jamais heureuse. Et puis, d'abord, j'ai toujours dit à Pierre que je me tuerais.
Mais il ne faut pas vous croire engagée pour ça! Oui, je sais bien que vous le lui avez toujours dit et sans cesse
répété. Et vous vous étonnez quïl n'ait pas eu de franchise! Mais reconnaissez qu'il lui était bien difficile d'en avoir devant de telles menaces, et qu'il n'était guère encouragé à vous faire part de la mort de son amour, devant une telle responsabilité. Il voulait concilier votre bonheur et le sien; c'est toujours la même histoire. Oui, vous avez eu tort de le lui dire, mais vous auriez encore plus tort de le faire. D'abord, vous n'en avez pas le droit, non, vous n'en avez pas le droit.
JULIETTE Ça ne regarde que moi, je suppose.
ROGER
n ne faut pas être égoïste, il ne faut pas penser qu'à soi, il faut songer aux autres.
JULIETTE Je n'ai pas de parents, je suis seule, toute seule.
ROGER
Comprenez ce que je veux dire, il faut songer aux autres femmes qui sont dans votre cas... Vous ne devez pas leur donner un exemple déplorable et contagieux, oui, contagieux, car votre suicide aura des conséquences dont vous ne vous doutez même pas. Il entraînera, pour sa part, et dans l'avenir, le suicide de combien de pauvres fiUes abandonnées, et qui se seraient probablement très bien consolées et très vite. Vous n'avez donc pas le droit de grossir la liste des faits divers, et de donner par votre exemple une sanction aux dénouements tragiques des aventures d'amour. Songez un peu à la responsabilité de votre acte... Comprenez-vous?