ROGER ANTONIA
ROGER
Non. je ne vous déteste pas, vous voyez, c'est fini. Je n'ai plus de colère et je n'ai pas de haine. Ah! si vous m'aviez parlé franchement, alors que je vous le demandais, j'aurais pu rester votre ami, ou si cela avait été au-dessus de mes forces, du moins j'aurais gardé de vous un très tendre souvenir, tandis que maintenant ce sera l'oubli, je veux que ce soit l'oubli.
ANTONIA
Vous me reprochez de ne pas vous avoir avoué que j'en aimais un autre, mais pouvais-je le faire, puisque je n'aimais que vous, car je n'ai jamais aimé que vous, toi seul, entends-tu. Non ? Alors si je ne t'aimais pas, pourquoi suis-je restée avec toi, cachée tout un été au fond d'une
province, ne voyant que toi, et si triste quand je restais seulement une heure sans te voir ? Pourquoi m'as-tu faite tienne au point que nous pensions en même temps les mêmes choses et qu'à la même minute souvent nous disions les mêmes mots? Pourquoi les choses les plus simples, mais qui te concernaient, m'attendrissaient-elles jusqu'aux larmes? Car je t'aimais comme mon enfant, tu le sais bien... mais tu étais surtout mon maître. Tu ne te rappelles pas des nuits, à Venise, où j'étais si blanche, si blanche, que tu avais peur et que tu me croyais morte; et ici même, combien de fois suis-je venue pour cinq minutes, pensais-je; mais nous restions des heures entières à dire des bêtises profondes. La nuit nous enveloppait comme en ce moment, et nous nous prenions éperdument dans le crépuscule. Il y a' pourtant des choses qui ne mentent pas!
ROGER, durement.
Et Pierre, qu'est-ce que vous en faites dans tout ça?
ANTON lA
Ahl je n'en sais rien; ne me parle pas de cet homme-là, j'ai honte de moi et j'ai horreur de lui; mais c'est fini, c'est fini, je te le jure... c'est bien fini.
ROGER Pourquoi ça a-t-il commencé?
ANTONIA Ah! pourquoi, pourquoi? je ne sais pas.
ROGER Voyons, si vous m'aimez comme vous le dites, je vous conjure d'être sincère. Pourquoi avez-vous été sa maîtresse ?