ACTE TROISIÈME
ANTONIA
Tu me demandes ça, est-ce que je sais, moi. (Elle cherche à définir ce qu'elle a éprouvé.) C'est quelque chose d'inconscient, d'irrésistible qui m'a poussée vers lui, un entraînement, une sorte de cmiosité, oui, c'est ça, une curiosité... je crois, oui, je crois bien... Ah! c'est absurde, c'est fou, je n'ose pas te le dire maintenant. Ne me regarde pas comme ça. Ah! mon Dieu, que j'ai honte!... parce que Juliette... tu sais, dans l'atelier... parce qu'elle avait tiré sur lui.
ROGER
Ah! cette fois, vous avez dit la vérité. Mais si un tel fait divers, plus grotesque au fond que tragique, vous met hors de vous et vous fait perdre la tête à ce point, vous n'êtes guère intéressante. Tenez, vous me rappelez une femme de brasserie que j'ai connue dans le temps, au quartier latin, et qui était tombée amoureuse folle d'un de mes amis, parce qu'il ne fumait pas ses cigarettes jusqu'au bout. Il tirait deux ou trois bouffées et il les jetait, et alors, pour cette femme, c'était le faste, c'était l'Orient! Ça vous offense, mais au fond c'est absolument du même ordre. Celui-là vous trouble parce que sa maîtresse a tiré sur lui, cet autre vous troublera parce qu'il aura tiré sur sa maîtresse, et un troisième, je ne sais pas, moi... et alors, quand vous êtes troublée, il faut absolument que vous ayez celui qui vous trouble; il le faut, parce que chez des femmes comme vous, le cœur, le cerveau et le reste sont si intimement liés, si près l'un de l'autre, que, ma parole d'honneur, je ne sais pas si vousmême vous parvenez à bien les distinguer. Et pour satisfaire une curiosité, un caprice, vous avez menti, vous avez bluffé, vous avez agi comme la dernière des filles, vous,
Antoiiia. qui pouviez vous en aller si joliment dans la vie, ne dépendant que de vous-même.
ANTONIA
Hélas! dépendre de soi-même, c'est parfois la pire dépendance.
ROGER
n faut bien le croire! Ah! pauvre affranchie, vous n'êtes qu'une loque sentimentale.
ANTONIA. à ?eiioux.
Oui. tu as le droit de me parler ainsi: tu me méprises, tu me rudoies, et pourtant, je t'admire, je t'adore, je sens que tu es mon maître, mon maître. Ah! oui, c'est la vérité, hélas! la lamentable vérité: c'est toi que j'aimais, je te le jure, mais mon cœur était comme une soie changeante, et quand l'autre était là. j'étais troublée. Ah! il ne fallait pas me laisser seule! Pourquoi ne m'as-tu pas emmenée comme je te le demandais ?
Évidemment...
ANTONIA. dans le> larmes.
Oui, je suis un pauvre être inconscient, par moments, une créature mobile et fragile; mais voyons, pour un entraînement, pour une chose folle et bête dont je me repens et dont je rougis et dont je pleure, tu ne peux pas m'abandonner, tu ne peux pas me laisser dans cette détresse; il faut que tu aies pitié de moi, car tu as charge de mon âme. entends-tu. et toi seul peux me guérir, me sauver de moi-même. Ah! ne me condamne pas...