‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 32 sur 216 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

GEORGES

Attendez: Judith allait donc tous les matins au lycée Racine, accompagnée d'une institutrice anglaise et Gaston de Chouzé allait, lui, chez les Pères de la rue de Madrid.

MADAME AUBIER C'est dans le même quartier.

GEORGES

Justement. A force de rencontrer cette petite personne qui s'en allait avec une grosse serviette sous le bras, un paletot sac et des cheveux fous sous une toque de loutre...

SUZANNE Je la vois d'ici.

GEORGES

Gaston en était devenu amoureux. On ne se parlait pas...

ANDRÉE Rapport à l'institutrice.

GEORGES

...mais on échangeait des regards, on laissait tomber une fleur que l'autre ramassait et, rentrés chez soi, on se faisait mille signes par la fenêtre.

SUZANNE C'est très romanesque.

L'ONCLrE EMILE Je ne déteste pas ça.

GEORGES Enfin, le premier contact, qui fut décisif, comme vous

allez le voir, eut lieu dans la cour de la Sorbonne. Ils passaient leur baccalauréat le même jour. Judith, qui se présentait pour la première fois, fut reçue brillamment et si Gaston, qui se présentait pour la troisième ou quatrième fois, ne fut pas recalé encore ce coup-là, c'est qu'elle avait trouvé le moyen de lui passer sa composition.

L'ONCLE EMILE Elle a bon cœur.

GEORGES

C'est comme ça qu'ils se sont fiancés. Judith avait dixsept ans, Gaston en avait vingt, et il a attendu sa petite majorité pour déclarer à ses parents qu'il épouserait Mademoiselle Fuchsyani. Ah! ça n'a pas été tout seul. Les de Chouzé, qui sont d'une très vieille famille royaliste et comptent, parmi leurs ancêtres, un connétable, deux maistres de camp, cinq archevêques, trois chanoinesses, treize maîtresses royales et un mignon, repoussaient avec indignation l'idée d'une alliance avec la fille d'un banquier Israélite. Pensez-donc, un de Chouzé épouser une Fuchsyani !

L'ONCLE EMILE

Ne m'en parle pas, c'est pire qu'un Montaigu et une Capulet.

GEORGES

Ça a fini moins tragiquement. Gaston était fils unique et horriblement gâté; il menaçait de faire des bêtises. De son côté, Judith avait mis dans sa tête que ce mariage se ferait...

Et, quand elle veut quelque chose, elle le veut bien. Et puis, elle ne sentait pas ce qu'il y a de gênant à vouloir

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