‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 44 sur 216 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

refaire sa vie. Tandis que moi, je suis un homme contre une femme, une créature sans défense, que j'ai aimée, après tout, et qui m'aura aimé, elle, pendant dix ans, sans une défaillance. Si je partais, ce serait la condamner à une existence désabusée, au plus humiliant veuvage: voilà où serait la véritable lâcheté... Car une femme, à l'âge de Suzanne, ne refait pas facilement sa vie, surtout avec deux enfants dont on lui confierait l'éducation... et l'infériorité d'avoir été abandonnée. C'est déjà trop qu'ici, à deux pas d'elle, nous puissions discuter cet abandon.

HENRIETTE

Tu as raison, il ne faut jamais rien briser... reste chez toi... reste chez toi... Que veux-tu que je te dise? Tu ne fais pas ce que tu préfères.

MICHEL

Je fais ce sacrifice de renoncer à toi, je préfère donc ne pas être heureux.

HENRIETTE

Tu préfères ne pas avoir de remords; ta crainte de faire souffrir n'est que la crainte de ta propre souffrance, de même que ta sagesse n'est qu'une ardeur moindre à désirer... comme ton sacrifice n'est, au fond, que de l'égoïsme.

MICHEL

Je suis la seule victime de cet égoïsme, et non les autres.

HENRIETTE

J'en suis aussi la victime; mais tu n'hésites pas à me faire cette peine, à moi qui t'aime et que tu prétends aimer.

Je te demande pardon... mais je suis moi-même très malhem*eux, songe donc...

HENRIETTE

Ne dis rien... laisse-moi pleurer... Toutes les raisons que tu me donneras, je ne les comprendrai pas. Dire que nous sommes là, tous les deux, et que nous ressentons, dans le même temps, la chose la plus rare qui soit au monde, une attraction entière et réciproque, et que le bonheur passe et que nous ne le saisissons pas!

MICHEL Mais il n'y a pas que le bonheur, dans la vie.

HENRIETTE

Mais si, mais si, car nous mourrons un jour, voilà une chose certaine... et nous n'aurons pas saisi un bonheur possible. Ah! ton devoir, ta résignation, ta pitié, ton sacrifice, ça te fera un beau squelette, tout ça, quand tu seras dans la terre... car après, après, il faut bien se dire qu'il n'y a plus rien, et que c'est fini, fini... à moins que tu ne croies à la vie éternelle.

MICHEL Non, je n'y crois pas.

HENRIETTE

Alors, tu es insensé! D'ailleurs, si tu m'aimes comme tu le dis et comme je le crois, ce qui doit être sera et je le désire trop pour que ça ne soit pas. Tu as pris une forte résolution, mais à peine serai-je partie que tu la regretteras et ton désespoir sera trop grand. Alors prononçons: adieu! mais pensons: au revoir!

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