ACTE PREMIER
MICHEL
Oui.
HENRIETTE
C'est-à-dire avant que tu m'aies prise, avant que ce qui engage selon toi, ait été accompli. Ah! tu établis, en pareille matière, une distinction bien bourgeoise. Tu ne t'inquiètes pas si moi je l'établis, et si j'ai eu besoin de me donner pour t'appartenir tout entière.
MICHEL Écoute-moi, comprends-moi.
HENRIETTE
Oh! je te comprends. Je vais partir tout à l'heure et, déjà, tu t'es repris. Il te faut la présence réelle à toi, et tu considères comme un bonheur et, sans doute, comme une délivrance, une séparation qui va te permettre de m'oublier et de rentrer dans ta tranquillité, dans ta sécurité.
MICHEL Non, mais dans mon devoir.
HENRIETTE Si tu parles de devoir, c'est que tu ne m'aimes pas.
MICHEL Ah! comment peux-tu dire ça?
HENRIETTE
Mais non, tu ne m'aimes pas. Qui sait? Tu t'es exercé peut-être à m'aimer pour l'hygiène de tes sentiments et de tes idées qui s'ankylosaient dans ton milieu honnête et assommant.
MICHEL
Exercé?
HENRIETTE
Mais oui, tu t'es exercé à m'aimer comme d'autres font des armes, pour entretenir la souplesse de leurs muscles, sans avoir jamais l'intention de se battre. Alors, quand il s'agit pour toi d'aimer avec des sentiments qui peuvent faire des blessures, les images tragiques t'apparaissent soudain, et tu deviens prudent et raisonnable.
MICHEL
Ah! si j'avais pu m'exercer, comme tu dis, à quelque chose, c'eût été au contraire à ne pas t'aimer. Mais je t'ai aimée malgré moi et malgré le sans-issue de cet amour. S'il t'en fallait une preuve, n'est-ce pas l'ennui, le désespoir qui s'emparent de moi quand je ne te vois pas? Car cet ennui morne, lourd, mortel, je ne l'éprouvais pas avant de t'avoir rencontrée. Non, je ne l'éprouvais pas, et même j'étais heureux.
HENRIETTE
Ce bonheur -là, c'est comme la bonne santé: on ne s'en aperçoit pas et, alors, c'est comme s'il n'existait pas.
MICHEL
Je t'aime, tu le sais bien, et tu sais aussi comment je t'aime, et c'est la gravité de cet amour qui m'effraie. Alors j'ai peur, oui, j'ai peur, pas pour moi, comprends bien, mais pour ceux qui sont autour de moi. Oh! je sais bien, tu me trouves irrésolu et lâche, et tu te crois supérieure dans ton amour, parce que tu es décidée, toi, quoi quïl arrive, à quitter ton mari; mais ce n'est pas la même chose: tu es une femme contre un homme, et un homme peut se défendre. Un homme, à l'âge de ton mari, peut