ACTE DEUXIÈME
LAZARE
Pour les esprits religieux, ce fut longtemps le messianisme; pour nos esprits scientifiques, c'est la croyance au Progrès. -
MICHEL
C'est encore une religion, une religion laïque... Comment la rendrez-vous obligatoire?
LAZARE
En la rendant persuasive. Depuis un an, j'ai beaucoup voyagé. J'ai vu, un peu partout, ceux qui pouvaient m'aider dans l'accomplissement de mon œuvre. Beaucoup étaient gagnés d'avance à cette cause. J'ai pu en convaincre quelques autres, comme vous pourrez vous en rendre compte en consultant cette liste. (Il remet à Michel des papiers qu'il tire de sa poche.) Vos livres VOUS désignent comme un collaborateur précieux; c'est donc une collaboration que je viens vous demander avec votre signature.
JUDITH Ça ne fait pas question.
MICHEL
Je trouve que le but que vous poursuivez, Monsieur Hœndelssohn, est très généreux et très beau, et ma collaboration vous est acquise ; ça ne fait pas question, comme dit Judith. Pour être absolument sincère, je crois peutêtre moins fermement que vous à l'avènement de l'Intelligence et de la Raison, de la Justice et de la Vérité; en tout cas, il m'apparaît très lointain, mais, peu importe, j'agirai toujours comme si je le croyais immédiat. Seulement, je ne vois pas la nécessité de vous donner ma signature.
LAZARE
Pourquoi?
MICHEL
Pardonnez-moi la comparaison, mais vous avez un peu l'air de me présenter des idées à l'acceptation, pour me les représenter plus tard, à l'échéance.
LAZARE Eh! bien, vous avez peur de vous engager?
MICHEL
Personnellement, non; mais, parmi ceux qui figurent sur cette liste, s'il y en a que je connais bien, il y en a que je ne connais pas, d'autres encore que je connais trop. Je ne veux pas me rendre solidaire de ces gens-là, quoi qu'ils fassent.
LAZARE
Que prévoyez-vous donc qu'ils puissent faire? Ce sont des gens qui rêvent ime humanité affranchie et supérieure et qui agiront ce rêve, en croyant à l'efficacité de l'effort perpétuel.
MICHEL
Ah! Comment certams d'entre eux agiront-ils? Tout est là. Je connais trop la mentalité d'im signataire. On ne poursuit d'abord que la réalisation d'une haute et noble idée; mais, bientôt, on ne suit plus que son idée, et l'on est précipité dans le sectarisme le plus étroit. Alors, pour peu que cette idée triomphe momentanément ou semble triompher, les persécutions commencent, l'esprit d'inquisition se déchaîne, et je n'en sais pas de plus odieux. Je veux me sauvegarder moi-même contre de pareils effarements; d'autant plus que je suis certam, d'avance,
d'être avec les persécutés et avec les vaincus. Ne souriez pas: si vous redeveniez parmi ceux-là, je serais avec vous.
LAZARE
C'est un sentiment estimable. Il faut plaindre ceux qui ont mérité d'être vaincus. Mais, prendre parti pour eux, ce n'est pas toujours de la générosité... parfois, c'est uniquement prendre parti contre les vainqueurs et, alors , c'est de l'opposition.
MICHEL, souriant.
J'ai peut-être ça dans le sang. Dans ma famille, on a toujours été de l'opposition.
LAZARE Vous êtes parisien?
MICHEL
Oui. Mon grand-père a fait des barricades en 48... mon père a renversé l'Empire.
LAZARE Pas tout seul?
MICHEL
Oh! non. Mon oncle a fait partie de la Commune. Mais ce n'est pas par esprit d'opposition que je ne vous donne pas ma signature: je veux rester indépendant.
LAZARE
Un excès de conscience ne fait que des démissionnaires, il ne fait pas des hommes d'action.
MICHEL
Et puis, j'ai, pour ne pas signer, d'autres raisons purement sentimentales et qui vous feront peut-être encore
sourire, mais dont j'ai le courage et que je vais vous dire. Il y a, dans une autre ligue qui m' apparaît opposée à la vôtre, des hommes que j'aime et que j'estime, et je ne veux pas me déclarer l'adversaire de ces hommes-là.
JUDITH, violemment.
Je sais de quelles brutes tu veux parler!
MICHEL
Esprit d'apaisement et de tolérance!
JUDITH
îson, mais c'est fou! Tu n'es pas honteux de donner des raisons pareilles?
MICHEL
Pas du tout.
JUDITH
Alors, si tes amis fondaient une ligue pour soutenir que la terre ne tourne pas et que le sang ne circule pas, tu n'adhérerais pas à une ligue qui maintiendrait que la terre tourne et que le sang circule, pour ne pas leur faire de la peine ? Ça ne résiste pas à l'analyse. H ne faut pas mêler les idées et les sentiments.
MICHEL
Ils ne se mêlent pas en toi, ils se mêlent en moi... je n'y peux rien. Et puis, il ne s'agit pas de choses aussi évidentes que la rotation de la terre ou la circulation du sang. Les hommes dont je parle ne sont pas devenus subitement des brutes, et comme il y en a tout de même, dans le nombre, qui ne sont guidés par aucun intérêt...