‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 109 sur 203 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

ARMANDE

Il n'avait point son âge.

MOLIÈRE

Ah! il est mort beaucoup plus jeune.

ARMANDE

C'est dommage!

Sûrement vous ferez reprendre, quelque jour, (:) Cette pvce que j'aime, où vous peignez l'amour, Non le vulgaire amour, mais noble et tyrannique!

Déjà, l'on m'a jugé comme un auteur comique

A qui sont interdits les douloureux amants,

La passion superbe et les beaux sentiments,

Et, quand on est jugé, c'est pour longtemps... qu'importe!

Cette erreur ne sera pas toujours la plus forte;

Je me sens tout rempli de revanche et d'espoir,

Et les sots envieux vont s'en apercevoir,

Car ils défileront aussi dans le cortège.

Armande, vous m'aimez et le Roi me protège, (8)

Je suis fort... j'ai comme une impression de vent

Dans les voiles!

Il s'est levé et s'est approché d'Armando. ARMANDE.

Mais oui... les premiers vont devant!

MOLIÈRE

Armande, m'aimez-vous?

ARMANDE

Ah! que je suis émue!

Vous ai-je pas montré mon âme toute nue, Le jour que me liant des liens les plus doux, J'ai consenti que vous deveniez mon époux. Si tôt que vous voudrez?... Je crois que c'est moi-même Qui vous l'ai demandé... peut-ùtre... oui, je vous aime.

Et moi, depuis ce jour, je ne pense qu'à vous, Ne songe que de vous, respire que par vous; Vous faites tous mes soins, mes désirs et ma joie; Dans le ciel le plus bleu, l'avenir se déploie; Et tel est le pouvoir de vos yeux éclatants, Qu'auprès de vous, ma chère Armande, j'ai vingt ans!

ARMANDE, se levant.

Vous les avez.

MOLIÈRE

Deux fois, hélas! j'en ai quarante!

ARMANDE

Il faut bien le savoir... Vous en paraissez trente A peine!

MOLIÈRE

Tout de même!...

ARMANDE

Oh! comme on s'assombrit Soudain, et voilà pour vous tourmenter l'esprit. Vous aurez donc toujours des craintes et des doutes? Je pensais vous l'avoir dit, une fois pour toutes, Que je ne pouvais pas souffrir les jeunes gens. Ce sont godelureaux insipides, changeants, Et d'une vanité qui souvent donne à rire. Ils ne connaissent rien, ils ne savent rien dire, Si ce n'est pour parler de leurs ajustements Et cela leur tient lieu de tous les sentiments. Ah! mon aversion pour eux est singulière.

MOLIÈRE

Mais ils n'ont que vingt ans!

Mais vous êtes Molière!

Un poète admirable, un auteur sans pareil, Dont l'éclatant renom luit comme le soleil, Que l'on vante en tous lieux...

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