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SCÈNE III MOLIÈRE, seul

11 demeure quelques instants, songeur.

MOLIÈRE

Enfin! il faut chasser tous ces noirs papillons; Pour rêver, la vie est trop courte... travaillons!

Il t'assied a sa table et feuillette le manuscrit du Misanthrope.

Peut-être, elle a raison? La franchise d'Alceste M'apparait maintenant ridicule et funeste... Peut-être pourrait-il dire la vérité Avec moins de vigueur et de sévérité?

11 faut être adroit! Mais je hais certaine adresse. J'ai tort sans doute. Puis, que faire? Le temps presse. Je n'ai pas le loisir de tout recommencer; Je n'ai déjà que trop de mal pour avancer.

11 écrit, puis s'interrompt d'écrire.

Je ne sais plus où j'en suis... tout cela me trouble, Et ces vers que j'écris ne valent pas un double !

Il se lève et se promène dans son cabinet.

I n jeune auteur, un beau matin, vient à Paris;

II est ambitieux, de prompte gloire épris; On me le fait connaître; à lui je m'intéresse, Je lui joue aussitôt une première pièce;

Il m'en apporte une autre et je la joue encor, M> me je lui fais faire un superbe décor; Et, pour ma récompense, il s'en va sans vergogne Porter sa tragédie à l'hôtel de Bourgogne, Me laissant ainsi dans le plus grand embarras, Sans rien de prêt, avec ma troupe sur les bras.

27i LE MÉNAGE DE MOLIÈRE

Oui, Racine est ingrat. Pourtant, c'est un poète !(41)

Ses pas, machinalement, Tout conduit vers la fenêtre. Il regarde dehors.

Qu'est-ce que je fais là? Ma parole, je guette Armande... Je sais bien qu'elle ne rentrera Que fort tard, à la nuit, quand cela lui plaira. Oh! je la laisse bien libre dans sa conduite. Elle est partie, après le dîner, tout de suite, Disant qu'elle devait rentrer dans un moment Et qu'elle allait chez sa lingôre, seulement. La voici... non... j'avais bien cru la reconnaître. En aurai-je passé, derrière la fenêtre, Des heures à guetter... Au travail, animal!

Il s'assied à «a table.

Oui, L'Amour médecin m'a donné moins de mal, Et je prends là, sans doute, une inutile peine; Les gens ne veulent point réfléchir. Madeleine A raison; le public aime les matassins.

11 rit soudain comme un enfant.

Je les ai fait bien rire, avec les médecins,

Tout de même. Tant pis pour eux, ce sont des ânes!

On les devrait noyer dans toutes leurs tisanes,

Tous, Mauvillain aussi... non, pauvre Mauvillain,

Il est gentil... je suis ingrat... c'est très vilain.

Qu'un ami soit ingrat, n'est-ce pas l'habitude?

La pente naturelle est vers l'ingratitude,

Et tout homme la suit, quel que soit son métier,

Monarque, courtisan, poète ou savetier.

Un silence. 11 parcourt son manuscrit.

En quoi montré- je donc si grande hardiesse? Alceste parle- t-il avec tant de rudesse? Non, et même alors qu'il est le plus irrité, Alceste ne dit pas toute la vérité.

La vérité! Peut- on la montrer toute nue Au théâtre? Mais non, je biaise, j'atténue, Je dois, à chaque instant, modérer mon ardeur, Surtout compter avec cette étrange pudeur Des hommes assemblés dans une même salle,

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