ACTE TROISIÈME
Un barbon, un valet, un blondin, une garce, Évidemment, voilà de quoi payer ses frais!
MADELEINE
Non, sans revenir à la farce, je voudrais Vous voir mieux exploiter une veine comique, Merveilleuse, admirable, incomparable, unique! Regardez le succès de L'Amour médecin, (39) C'est parce que l'on rit d'un rire franc et sain. Ne forcez pas vos dons : votre muse est la muse Du Rire. Le public veut surtout qu'on l'amuse, Voilà le but dont vous ne devez pas gauchir.
MOLIÈRE
Pourtant, il faut parfois le faire réfléchir.
MADELEINE
Mais non, mais non, il n'y tient pas le moins du monde.
MOLIÈRE
J'ai pu constater son attention profonde, Chaque fois qu'on lui parle avec sincérité.
MADELEINE
Mais non, il n'a pas du tout soif de vérité, Mais de mensonge... Et puis, quoi que vous puissiez dire, Quand on vient au Palais-Royal, on y veut rire. Votre Alceste est un homme affreux, désobligeant, La pièce, croyez-moi, ne fera pas d'argent. (*°)
MOLIÈRE
Je l'attendais... Voilà pour vous la grande aiîaire! Et par quoi vous jugez tout : faire ou ne pas faire De l'argent!
MADELEINE
Êtes- vous, oui ou non, directeur?
Voyons!
MOLIÈRE
Je suis... je suis avant tout un auteur.
C'est avec un souci mesquin comme le vôtre, Que maint auteur dans la platitude se vautre.
MADELEINE
Réussir, à mon humble avis, n'est jamais plat; Il est vrai que l'on peut tomber avec éclat! Moi, je suis avant tout une femme pratique Et je ne donne pas dans le misanthropique. Ce n'est pas que je sois fermée à la beauté, Ni que j'aie une horreur de toute nouveauté; Mais vous vous abusez trop sur votre génie. Vous avez maintenant cette étrange manie De transporter sur la scène vos différends Avec Armande. Alors, un tas d'indifférents Vont donc connaître vos querelles de ménage, Que vous êtes jaloux, qu' Armande n'est pas sage. Ce n'est pas vrai, d'abord; mais, quand ce le serait, Raison de plus, je crois, que vous soyez discret. Non, vous avez besoin que tout le monde sache Ce qu'ordinairement avec grand soin l'on cache. C'est curieux, vraiment... Personne n'a le droit De vous en empêcher, mais ce n'est pas adroit.
MOLIÈRE
Oui, la même raison parle par votre bouche; Mais, quand j'écris avec une plume farouche, Cela me fait du bien et délivre mon cœur. Possible que je sois un maladroit auteur! La pièce que je fais, il faut que je la fasse : Quelque démon m'y pousse et me met face à face Avec moi-même, avec ma triste passion; Cela soulage comme une confession.
Et puis, je crois que c'est une chose nouvelle, Honorable en tout cas, et qui peut être belle.
MADELEINE, ironiquement.
Hé bien, écrivez donc pour la postérité, Soyez le dur amant de l'âpre vérité :