‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 161 sur 203 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

.Mais je ne m'enfuis pas au désert, comme Alceste :

Armande est infidèle, et je l'aime... et je reste!

Et puis, il est trop tard : je ne peux plus partir;

En son absence, rien ne peut me divertir;

Dès qu'elle est là, je la découvre moins blâmable,

Et je l'excuse pour tout ce qu'elle a d'aimable.

Je l'aime follement, et cette passion

M'ute jusqu'au pouvoir de la réflexion.

On m'appelle le Peintre! Hélas! l'expérience

Me prouve chaque jour que toute la science

Que j'ai du cœur de l'homme, à ce qu'on dit, n'est rien

Qu'illusion, alors que ce cœur est le mien...

C'est la femme la plus femme que je connaisse!

J'attribuais d'abord à l'extrême jeunesse

L'incroyable froideur de son tempérament,

Cela ne l'empêcha pas de prendre un amant.

Je l'ai surprise; mais grâce à son impudence,

Par deux fois j'ai douté même de l'évidence;

Surtout, je me laissais convaincre par ses pleurs...

M'en a-t-elle fait voir de toutes les couleurs!

Longtemps j'ai voulu croire à son étourderie,

Mais elle n'est que fourbe et basse effronterie.

J'ai pardonné, Dieu sait! J'ai souffert mille morts!

Mes bontés auraient dû lui donner des remords,

Au contraire, elle en fut coquette davantage,

Et, bientôt, j'ai connu la honte du partage

Consenti. Pour ne rien voir, je fermais les yeux :

Oui, pour ne rien voir; mais je n'en voyais que mieux

A quel degré l'on peut descendre, quand on aime.

Lorsqu'on ferme les yeux, on regarde en soi-même,

Ce n'est pas beau... Si l'on savait la vérité!

Mais elle ne prend plus même la charité

I >e mentir, pour courir où son plaisir l'appelle;

Elle a raison, d'ailleurs. Pourquoi mentirait- elle?

Puisque je ne dis rien et que j'accepte tout,

Jusque-là que j'en ai pour moi-même un dégoût.

Il va à la frnèlrr.

Mais que fait-elle? A cette heure de la soirée,

D'habitude, pourtant, elle est toujours rentrée. Oh! je ne devrais pas me faire du tourment; Elle s*est attardée auprès de son amant, De son nouvel amant... il étreint son corps souple Et jeune entre ses bras... je vois, je vois le couple Enlacé... c'est affreux!... je la vois dans le lit, Demi-nue et j'entends les mots qu'elle lui dit. Eh bien, qu'il m'en délivre enfin! et qu'il la garde, Et que ce soit fini!... Mon Dieu! comme elle tarde.

Il écoute le silence.

Quoi donc ! Au moindre bruit mon cœur fait un sursaut. Non, je ne puis pas m'en passer... il me la faut! Et, pourtant, nous n'avons plus.'d'habitude ensemble. Chaque fois que je la vois s'en aller, je tremble Qu'elle ne rentre plus. Alors, quand vient le soir, L'imagination, dans ce silence noir, S'affole et vers le pire au galop vous emporte. Ah! cette fois, en bas, on vient d'ouvrir la porte. C'est elle, enfin! J'en suis déjà reconnaissant. Peut-être, aujourd'hui, va-t-elle entrer en passant? Elle est partie, après avoir diné, si vite, Sans me parler, sans même attendre la visite De Mauvillain. Alors, elle voudra savoir Ce qu'il a dit, comment je me porte, ce soir. Elle ne me hait point... elle n'est pas méchante, Je suis son auteur.

On entend la voix d'Armande qui chante.

Encor que je sois jeunette, J'ai pourtant un bel ami.

Comme elle est gaie! elle chante...

Sans entrer, elle passe....

Un silence.

Elle marche au-dessus, Dans sa chambre. Et voilà mes beaux espoirs déçus! Je n'en demandais pas beaucoup; mais c'est encore Trop, et se peut-il qu'à ce point elle m'abhorre? Elle ne descend pas! Ah! qu'allais-je rêver?

Il est pris d'un accès de toux.

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