ACTE PREMIER
Page 195. — (1) Molière habitait, à celte époque, unei.. située au coin des rues Saint- Honoré et Saint-Thomas-du-Louvre, sur la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois. Il vivait là en famille à la mode du Mai " veuve de Joseph
Béjart, et ses enfants Madeleine, Louis et Geneviève Béjart; il y avait encore et surtout la jeune Armande Béjart, « avec ses charmes naissants, tous les agréments qui peuvent engager un homme et tout l'esprit nécessaire pour le fixer ».
Pace 195. — (2) Provençal était un garçon fort distrait que Molière avait amené du Midi. C'est de lui qu'il est vraisemblablement question dans l'anecdote que raconte Grimarest. Un matin, à Chambord, Provençal, occupé à chausser Molière, lui mit deux ou trois fois de suite un bas à l'envers. A la fln, Molière, impatienté, lui donna un coup de pied qui le fit tomber à terre : « Voua êtes philosophe; vous êtes plutôt le diable! ■ lui dit le pauvre garçon en se relevant. Et M. Georges Monval a découvert que ce Provençal était le grand-père du général Dumouriez, le vainqueur imy et de Jemmapes! Cf. Le Laquais de Molière, P>ii-, - k, 1887.
Pace 195. — (3) Le théâtre du Palais-Royal où Molière troupe étaient établis depuis peu «avec la protection du Roi et de Monsieur . Ils ..vaient commencé de jouer le 20 janvier 1061, dans la salle que le Cardinal auteur avait fait construire vingt ans auparavant, avec un parterre en pente douce, une scène modèle, et qui fut inaugurée solennellement le 14 janvier 1641, par Mirame grande pièce à machi; collaboration de Richelieu et du
Page 199. — (4) Les représentations théâtral- .aient lieu dans la journée. Une ordonnance de 1609 enjoint aux comédiens
d'ouvrir les portes de l'Hôtel de Bourgogne à une heure et de commencer le spectacle à deux heures précises. Mais, vers le milieu du xvne siècle, cette ordonnance n'était plus observée; il y avait déjà la question de t l'heure du spectacle ». On commençait à quatre heures; en 1668, ce fut à cinq heures.
Page 200. — (5) t Les Mousquetaires, les Gardes du Corps, les Gendarmes et les Chevau-Légers entroient à la Comédie sans payer » (Grimarest). Souvent des officiers d'autres armes, des pages et même des laquais prétendaient entrer au parterre dans les mêmes conditions et, si on leur refusait l'entrée, ils tiraient facilement l'épée. Les bagarres étaient fréquentes et le portier du théâtre avait le poste le plus exposé. Le portier du Palais-Royal fut peut-être blessé au cours d'une de ces rixes sanglantes? C'est du moins l'opinion de M. Karl Mantzius, quand il lit dans le Registre de La Grange, à la date du 20 mars 1661 : « Donné à Saint-Germain, portier, pour sa blessure, 55 livres. » Cf. Molière, par Karl Mantzius, traduit du danois par Maurice Pellisson, Paris, Armand Colin, 1908.
Page 200. — (6) Mardi 15e... Estourdy et le Cocu... 400 livres {Registre de La Grange.)
Et voilà qui permettra aux personnes soucieuses d'exactitude de fixer, sans crainte d'erreur; la date de cette scène au même jour, c'est-à-dire mardi 15 mars 1661, vers six heures de l'après-dînée.
Page 201. — (7) Don Garcie n'eut que sept représentations entre le 4 et le 17 février de cette année, avec des recettes dont l'auteur ne se serait pas vanté si l'usage avait été d'en faire éclat comme de nos jours. Cette pièce était écrite depuis longtemps et Molière y comptait beaucoup. Alors qu'il ne s'était pas occupé de faire imprimer des pièces comme L'Etourdi et Le Dépit amoureux, il s'était assuré, huit mois d'avance, un privilège d'imprimer pour Don Garcie. Il ne reprit jamais, sur son théâtre, cette comédie héroïque; mais dans quelques-uns des plus beaux endroits du Misanthrope, on peut saluer des vers de Don Garcie qui s'appelait aussi le Prince jaloux. C'est déjà, dans l'œuvre du poète, une intéressante et parfois subtile étude de la jalousie, et qui montre que ce sentiment avec ses brusqueries et ses nuances n'avait rien de caché pour Molière.
Page 201. — (8) Le 24 octobre 1658, Molière etsa troupe avaient débuté à Paris, devant Leurs Majestés et toute la Cour, sur un théâtre que le Roi avait fait dresser dans la salle des Gardes du vieux Louvre. On joua Nicomède et Le Docteur amoureux. Le Roi rit fort, à la farce bien entendu. Après cette représentation, par les ordres de Louis XIV, la troupe de Molière fut établie au Petit Bourbon. Quand on dut démolir le théâtre du Petit Bourbon, pour élever sur son emplacement la fameuse colonnade de Perrault, la
troupe, qui avait le bonheur de plaire au Roi, fut gratifiée par Sa Majesté de la salle du Palais-Royal. Pendant que l'on faisait dans cette salle, et toujours par ordre du Roi, les grosses réparations, la troupe joua plusieurs fois « en visite ». Un jour, elle représenta L'Etourdi et Les Précieuses au Louvre, chez le cardinal Mazarin; après la représentation, le Roi qui avait vu la comédie debout, incognito, appuyé sur le dossier de la chaise de Son Éminence, gratifia la troupe de 3.000 livres. Ainsi le Roi avait déjà donné à Molière des signes non équivoques de sa protection.
Page 205. — (9) C'est la deuxième scène du premier acte de L'Ecole des maris. Celte comédie fut représentée, pour la première fois, au Palais-Royal, le 24 juin 1661. Cette scène est un état d'âme; Molière y intervient subjectivement. Ariste a soixante ans; mais il est plein d'indulgence et de bonté. Sa pupille, la jeune et sage Léonor, déteste, elle aussi, les jeunes gens.
Que tous ces jeunes gens me paroissent fâcheux Je me suis dérobée au bal, pour l'amour d'eux.
Et elle se jette sans horreur dans un hymen avec son vieux tuteur. Tout cela est évidemment voulu; l'analogie saute aux yeux du scoliaste II n'y a pas un commentateur digne de ce nom qui s'y soit trompé. Et, comme je l'ai dit ailleurs, L'Ecole des maris est une pièce gaie, optimiste, une pièce de fiançailles que Molière met dans la corbeille de la jeune Armande.
Page 206. — (10) Ce L'Espy était le frère du célèbre farceur Jodelet. Tous deux étaient entrés dans la troupe de Molière, à Pâques 1659. On connaît la distribution de L'Ecole des maris :.
Sganarelle Molière.
Ariste L'Espy.
Valère La Grange.
Ergaste Du Parc.
Isabelle ¥P» De Brie.
Léonor Mlle Du Parc.
Lisette Madeleine Béjart.
Page 208. — (11) De son mariage avec Marie Hervé, Joseph Béjart, t huissier ordinaire du roy es eaux et forêts de France », eut une douzaine d'enfants dont quatre furent comédiens : Joseph, Madeleine, Louis et Geneviève. Lui-même avait peut-être talé des tréteaux sous le nom de sieur de Belleville. Joseph, l'aîné des fils, était entré dans la troupe de Molière, avec sa sœur Madeleine, dès la formation de Y Illustre Théâtre. Les deux autres, Louis et Geneviève, vinrent bien lût les y rejoindre, alors que la compagnie courait les provinces. Joseph Béjart était mort au printemps de 1659, restaient Madeleine, Louis et Geneviève. Celle-ci, sous le nom de
Mademoiselle Hervé, jouait des petits rôles. Et Ton croit bien qu'à Lyon, en 1653, c'était une Béjart, une gentille petite Armande Béjart, de neuf ans qui, dans l'Andromède de Corneille, et menue sous le nom de Mademoiselle Menou, disait les quatre vers du rôle d'Éphire.
Page 211. — (12) Madeleine Béjart, née en janvier 1618 ; elle était l'aînée des filles de Marie Hervé et de l'huissier es eaux et forêts. Elle fut de bonne heure galante et comédienne; jolie, rousse, la peau blanche, intelligente, avec le sens des affaires, elle avait de la littérature, de l'ordre et de l'économie. Aux environs de 163S, elle devint la maîtresse d'un M. de Modène, dont elle eut une petite fille. Abandonnée par son amant et bientôt sans ressources, elle remonta sur les planches, joua dans les provinces; puis où? quand? comment? trois points d'interrogation, elle rencontra Molière qui n'était encore que le jeune Poquelin, devint sa maîtresse (malgré Larroumet) et fonda, avec huit autres personnes, dont Geneviève et Joseph Béjart, l'Illustre Théâtre.
Les années ont passé; la Madeleine Béjart qui entre en scène, en ce moment, estune femme d'une quarantaine d'années, encore jolie de figure et belle de corps. Si elle n'est plus la maîtresse de Molière, elle est restée l'amie, la conseillère, l'associée, la directrice; une maîtresse femme, une gaillarde.
Page 213. — (13) « Elle (Armande) a passé sa plus tendre jeunesse « en Languedoc, chez une Dame d'un rang distingué dans la pro- « vince. Mais Molière, qui étoit chef de sa troupe, ayant résolu « d'aller à Lyon, on retira la fille de la Béjart de chez cette Dame, « qui avoit conçu pour elle une amitié particulière, et fut touchée « de l'abandonner entre les mains de sa mère, qu'elle voyoit dans « une Troupe de Comédiens errants. » {La Fameuse Comédienne.)
Page 213. — (14) «Cette petite fille, accoutumée à Molière qu'elle » voyoit continuellement, l'appella son mari, dès qu'elle seut « parler; et à mesure qu'elle croissoit, ce nom déplaisoit moins à « Molière, mais cela ne paroissoit à personne tirer à aucune consét quence. La mère ne pensoit à rien moins qu'à ce qui arriva dans « la suite; et occupée seulement de l'amitié qu'elle avoit pour son i prétendu gendre, elle ne voyoit rien qui dût lui faire faire des « réflexions. » (Grimarest.)
Page 219.— (15) On n'apas encore retrouvé cet acte de baptême d' Armande, on le retrouvera peut-être demain, on ne le retrouvera peut-être jamais! Mais on a, daté du 10 mars 1643, l'acte de renonciation de Marie Hervé, pour ses enfants, à la succession « chargée de grandes dettes », de Joseph Béjart, leur père, mort au commencement de la même année, « comme leur étant icelle plus onéreuse
que profitable ». Dans cet acte, Marie Hervé comparait, devant le conseil du Roi, comme tutrice de Joseph, Madeleine, Geneviève. Louis et « une petite non baptisée ». Si, comme on s'accorde à le croire, cette petite non baptisée est Armande, baptisée, elle le fuf certainement et nul doute que dans l'acte de baptême elle ne fût dite fille de Marie Hervé et de feu Joseph Béjart, comme elle est dite dans l'acte de renonciation. Mais pourquoi ce retard à la baptiser? L'usage, et l'on peut dire la règle était de baptiser les enfants le jour même de la naissance, le lendemain, le surlendemain au plus tard. Qu'attendait-on pour Armande? Était-elle donc née pi ment le jour de l'acte de renonciation, ou la veille? Il y a encore là une de ces singularités « qui n'arrivent qu'à elle ». Cf. Eudore Soulié, Recherches sur Molière et sur sa famille, Paris, Hachette, 1863.
Page 219. — (16) Esprit Rémond de Moirmoron, seigneur de Modène, né le 19 novembre 1608. Page, puis chambellan des affaires de Gaston d'Orlé.ins, il n'avait que vingt-deux ans, lorsque son père lui imposa un mariage d'intérêt avec Marguerite de la Baume de Suze, riche et noble dame de Malicorne, beaucoup plus âgée que lui. Il protesta contre cette union désordonnée en devenan tramant de la jeune et jolie comédienne Madeleine Béjart. Il eut avec elle une petite fille, Françoise, qui mourut très jeune. Il n'épousa pas Madeleine qui semble bien y avoir compté pourtant, mais il resta son ami, et même certains chercheurs lui ont attribué de la paternité, quant à Armande. Cela n'est pas prouvé, mais cela n'est pas impossible. Grimarest a bien l'air de le dire; mais il a aussi bien l'air de confondre Françoise et Armande. En tou t cas, on retrouve plu- tard ce Modène dans la vie de Madeleine qui lui prête de l'argent; elle est marraine avec lui, parrain, du second enfant de Molière et d'Armande. Cf. M. de Modène, ses deux femmes et Madeleine Béjart, par Henri Chardon, Pnris, Alphonse Picard, 1886.
Page 220. — (17) t Elle est la fille de la défunte Béjart, corné-
• dienne de campagne, qui faisoit la bonne fortune de quantité de
• jeunes gens du Languedoc, dans le temps de l'heureuse naissance
• de sa 1111»'.
« Il seroit difficile, dans une galanterie si confuse, dédire qui étoit
» le père; tout ce que j'en sais, c'est que sa mère assuroit que dans
« soji dérèglement (si l'on en exceptoit Molière), elle n'avoit pu
« souffrir que des gens de qualité; que, par cette raison, sa fille
A d'un sang fort noble... » {La Fameuse Comédienne.)
Page 221. — (18) On a vu que Madeleine avait eu avec M. de Modène une petite fille, Françoise, qui fut baptisée le 15 juillet 1638. Elle était déclarée fille de Madeleine Béjart et de messire Esprit Rémond, chevalier de Modène et autres lieux. Dans l'acte de baptême, la marraine de la petite bâtarde est Marie Hervé, la
mère de la maîtresse du père; et le parrain de sa petite sœur naturelle est le fils du père, Gaston de Modène, un enfant de sept ans. Par ce trait et quelques autres, Marie Hervé semble avoir été une mère complaisante; une mère d'actrice, au sens péjoratif, car il y en a de fort dignes.