PREMIER TABLEAU
Page 224. — (19) Louis XIV avait alors deux grandes passions : La Vallière et Versailles. Depuis l'automne de 1661, on ne cessait de transformer Versailles et, dans ce Versailles agrandi, embelli, le Roi, au printemps de 1664, voulut donner aux reines Anne d'Autriche et Marie-Thérèse, le plaisir de quelques fêtes peu communes. Le duc de Saint-Aignan avait été chargé de l'organisation de ces fêtes, pour les ballets, avec M. de Vigarini, gentilhomme modénois, ingénieur et architecte, pour les machines. Les organisateurs; se souvenant de l'Arioste, avaient supposé que l'île de l'enchanteresse Alcine avait vogué jusqu'en France. Alcine donnait des courses de bagues, des festins, des collations, la comédie, tout cela en trois journées, et c'étaient les Plaisirs de Vlsle enchantée I
Il faut lire par Molière lui-même, ou par Marigny, la relation de ces fêtes splendides. On avait fait, en peu de jours, « orner un rond, où quatre grandes allées aboutissoient entre de hautes palissades, de quatre portiques de trente-cinq pieds d'élévation et de vingtdeux en carré d'ouverture, et de plusieurs festons enrichis d'or et de diverses peintures, avec les armes de Sa Majesté ». Toute la Cour s'y étant placée, le premier jour sur les six heures du soir, « les chevaliers de l'Arioste défilèrent devant les dames, précédés par un héraut d'armes vêtu d'un habit à l'antique, couleur de feu, en broderies d'argent et fort bien monté ». Suivaient trois pages, puis, au milieu des trompettes et des timbaliers, le maréchal de camp, Saint- Aignan; ensuite venait le Roi, • montant un des plus beaux chevaux du monde, dont le harnois, couleur de feu, éclatoit d'or, d'argent et de pierreries. Sa Majesté étoit armée à la façon des Grecs, comme tous ceux de sa quadrille, et portoit une cuirasse de lames d'argent, couverte d'une riche broderie d'or et de diamants. Son port et toute son action étoient dignes de son rang; son casque, tout couvert de plumes couleur de feu, avoit une grâce incomparable; et jamais un air plus libre et plus guerrier n'a mis un mortel au-dessus des autres hommes. » Les autres paladins n'étaient pas moins richement vêtus. Après eux, venait le char
d'Apollon, mené par le cocher du Roi, le sieur Millet, • vêtu comme Ton peint le Temps ». Le char était entouré des douze heures du jour et des douze signes du zodiaque; il portaitles acteurs et actrices de la troupe de Molière, qui figuraient les siècles d'or, d'argent, d'airain et de fer, et le dieu Apollon. C'était Mademoiselle Molière, Armande, qui représentait le siècle d'or, «orné Je ce précieux métal et paré de diverses fleurs qui faisoient un des principaux ornemens de cet heureux âge ». Mademoiselle De Brie représentait le siècle d'airain, avec « ses marques particulières ». Les quatre siècles et Apollon, ayant récité des vers à la louange de la Reine, la course de bagues commença, « en laquelle le Roi fit admirer l'adresse et la grâce qu'il a en cet exercice comme en tous les autres ».
La nuit étant survenue, précisément à la fin des courses, « et un nombre infini de lumières ayant éclairé ce beau lieu », Lulli fil une entrée à la tête d'une grande troupe de concertants, qui ne cessèrent de jouer, pendant que défilaient les saisons : * Le Printemps, sur :nd cheval d'Espagne; l'Été, sur un éléphant; l'Automne, sur un chameau, et l'Hiver sur un ours ». Le Printemps, c'était Mademoiselle Du Parc, qui t avec le sexe et les avantages d'une femme, faisoit voir l'adresse d'un homme. Son habit étoit vert, en broderies d'argent et en fleurs au naturel ». Quarante-huit personnes qui portaient sur leur tête de grands bassins pour la collation accompagnaient les saisons : douze jardiniers, douze moissonneurs, douze vendangeurs; «les douze derniers étoient des vieillards dont les fourrures et la démarche marquoient la froideur et la faiblesse »; Pan et Diane venaient ensuite « sur une machine fort ingénieuse, en forme d'une petite montagne ou roche embragée de plusieurs arbres ». Cette machine « étoit devancée par un concert de haut-bois et de flûtes, et suivie d'une troupe de faunes qui portoient des viandes de la ménagerie de Pan et de la chasse de Diane ; après marchoient les pages qui dévoient servir les dames à table «. Les quatre saisons, Pan (Molière) et Diane (Madeleine Béjart) ayant récité encore des vers à la louange de la Reine, la collation commença. Le Roi, Monsieur, les reines et les dames s'assirent à une grande table, en forme de croissant et toute couverte de fleurs. « Dans la nuit, auprès de la verdure de ces hautes palissades, un nombre infini de chandeliers peints de vert et d'argent, portant < hacun vingt-quatre bougies, et deux cents flambeaux de cire blanche, tenus par autant de personnes vêtues en masques, rendoient une clarté presque aussi grande et plus agréable que celle du jour. Tous les chevaliers, avec leurs casques couverts de plumes te différentes couleurs, etleurs habits de la course, étoient appuyés sur la barrière, et le grand nombre d'officiers richement vêtus, qui servoient, en augmentoient encore la beauté, et rendoient ce rond une chose enchantée, duquel, après la collation, Leurs Majestés et toute la Cour sortirent par le poi tique opposé à la barrière, et, dans un grand nombre de calèches fort assorties, reprirent le chemin du château ».
3k; LE MÉNAGE DE MOLIÈRE
Page 224. — (20) La Du Parc est, parmi les grandes comédiennes du xviie siècle, une figure attirante et pathétique. Marquise-Thérèse de Gorla, fille d'un charlatan opérateur, avait débuté dans des parades, aux côtés de son père; puis elle avait épousé le gros comédien Du Parc, et par cet hymen, elle était entrée, vers 1653, à Lyon, dans la troupe de Molière. Elle était belle, elle avait du talent et dansait à ravir. C'est elle, s'il faut en croire Mademoiselle Poisson, qui inventa le maillot. « Mademoiselle Du Parc faisoit certaines cabrioles remarquables; car on voyoit ses jambes et partie de ses cuisses par le moyen de sa jupe fendue des deux côtés, avec des bas de soie attachés au haut d'une petite culotte. » Elle eut, en outre, le beau destin d'être aimée par trois grands hommes : le vieux Corneille, Molière et Racine. C'est à elle, qui s'appelait Marquise, et non à une dame de la noblesse, que l'auteur du Cid adressait ces vers célèbres :
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux.
Racine en fut aussi très épris, mais cela ne se termina pas aussi platoniquement. En 1667, elle :uitta le Palais-Royal et passa à l'Hôtel de Bourgogne pour jouer Andromaquc. Elle mourut subitement, en couches, à la fin de l'année suivante. Dix ans plus tard, au moment de l'Affaire des Poisons, La Voisin mettait Racine en cause, à propos de cette mort, devant la Chambre ardente.
En entrant dans la troupe, en 1653, «elle avoit d'abord plu à Molière ; mais leurs sentiments ne se trouvèrent pas d'accord sur ce chapitre ». Alors, Molière tourna les yeux vers Mademoiselle De Brie qui, dit-on, l'accueillit avec plus de faveur. Cf. Notice biographique sur Molière, par Paul Mesnard, Paris, Hachette, 1889.
Page 224. — (21) C'était la femme d'Edme Villequin De Brie; elle était entrée dans la troupe vers 1653, avec son mari, un personnage antipathique, enragé bretteur. Catherine, elle, était douce et tendre. On s'accorde à la donner comme consolatrice, à Molière, au milieu de ses infortunes conjugales.
Excellente comédienne, elle joua presque tous les rôles d'amoureuses dans les pièces de Molière : la Marianne, de Tartufe; Éliante, du Misanthrope; l'Armande, des Femmes savantes. Elle futsurtoul, dans L Ecole des Femmes, une Agnès incomparable.
Page 229. — (22) «On chante en France, sur la personne de Made- « moiseJle de La Vallière, une chanson que je veux citer :
J'ay pour gallant Le plus grand roy du monde Constant depuis trois ans Malgré la brue et la belle-mère; Je suis La Vallière, moy, je suis La Vallière, etc.
t Le Roi ne s'inquiète pas de ce que cet attachement peut faire « dire sur lui. On le voit même souvent en carrosse avec La Vallière: t nous l'y avons aperçu de loin. On chante encore, à ce propos, une •. autre chanson sur Sa Majesté elle-même :
Vallière, que dira-l-on De notre badinage?
Il faut laisser les gens parler Et toujours persévérer.
Courage! Courage I Courage!
• Voici tout oe que je puis dire de Sa Majesté Très Chrétienne, après laquelle vient la reine mère, par ordre de dignité. »
[Relations et observations surle Royaume de France, par le cardinal Chigi, légat (1 664), publiées par M. E. Rodocanachi. Revue d'Histoire diplomatique.]
Page 233. — (23) « Madame de Sévigné nous conta les divertisset m. nts de Versailles qui avoient duré depuis le mercredi jusqu'au « dimanche en courses de bagues, ballets, corn, dies, feux d'artifice « et autres inventions fort belles; que tous les courtisans étoienl « enragés, car le Roy ne prenoit soin d'aucun d'eux et MM. de Guise « et d'Elbeuf n'avoient pas quasi un trou, pour se mettre à cou- « vert, »
(Journal d'Olivier Lefâvre d'Ormesson.)
Pace 236. — (24) La Critique de V Ecole des femmes, représenté'' pour la première fois au Palais-Royal, le 1er juin 1663. Ce sont 1 s débuts de Mademoiselle Molière, dans les pièces de son mari. Elle jouait le rôle d' Élise.
Page 237. — (25) L Impromptu de Versailles. Armande y jouait le rôle « d'une satirique spirituelle ».
Page 236. — (26) Pour la comédie que l'on devait jouer le deuxième jour des fêtes, on s'était naturellement adressé à Molière. « Le dessein de cette seconde fête étoit que Roger et les chevaliers de sa quadrille, après avoir fait des merveilles aux courses que, par ordre de la belle magicienne (Alcine), ils avoient faites en faveur de la Reine, continuoient en ce même dessein pour le divertissement suivant, et que l'île flottante n'ayant point éloigné le rivage de France, ils donnoient à Sa Majesté le plaisir d'une comédie dont la scène étoit en Élide. » Molière écrivit alors à la hâte La Princesse d' Elide, comédie en cinq actes, dont un et demi en vers, le reste en prose.
Page 243. — (27) Le troisième jour des fêtes, le palais de l'enchanteresse Alcine fut embrasé par un feu d'artifice. Le palais avait été construit sur un rocher, au milieu du grand rond d'eau
(actuellement, le bassin d'Apollon). Alcine, c'était Mademoiselle Du Parc, « portée par un monstre marin d'une grandeur prodigieuse »; deux nymphes de la suite d'Alcine, Célie et Dircé, « à ses côtés, sur de grandes baleines », c'étaient Mademoiselle De Brie et Mademoiselle Molière.
Page 244. — (28) C'est à l'occasion de ces belles fêtes que l'on fait commencer les grandes coquetteries d'Armande. Mais quel fut le premier amant? L'auteur de La Fameuse Comédienne, qui d'ailleurs place ces fêtes à Chambord, cite plusieurs noms : l'abbé de Richelieu, Guiche, Lauzun; mais on trouve un alibi géographique ou sentimental pour chacun de ses personnages. L'abbé de Richelieu était parti au mois de mars 1664, pour guerroyer contre les Turcs; Guiche était en Pologne depuis la fin de 1663 et quand il revint en France, Madame de La Fayette nous le montre fort amoureux de Madame. Dans le même pamphlet, on lui attribue plutôt de l'indifférence pour Armande ; c'est elle qui était folle de lui et, par dépit, aurait été la maîtresse de Lauzun. Pour ce dernier, sa présence à Versailles est au moins douteuse. On ne sait rien de précis; il est impossible de mettre un nom sur le premier amant d'Armande. Nous savons seulement que « le courtisan désoccupélui en conta ». Cet amant que Grimarest appelle le courtisan désoccupé, j'en ai fait un marquis, je l'ai appelé le Marquis; dans le doute, l'anonymat de ce marquis est une des formes du respect de la vérité historique. Cf. Notice biographique sur Molière, par Paul Mesnard, Paris, Hachette, 1889.